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Lisez « Ce qu’il reste de notre mère », le texte gagnant de notre second atelier d’écriture

L’atelier d’écriture Autrices de madmoiZelle a lieu tous les mois. À l’issue de cet évènement, un texte est choisi par l’autrice invitée et la rédaction pour être publié. C’est l’infiniment délicat Ce qu’il reste de notre mère qui a conquis Emmanuelle Favier et la rédaction de madmoiZelle.

Bravo à Valentine Royère pour son superbe texte Ce qu’il reste de notre mère, qui a su toucher l’autrice Emmanuelle Favier et la rédaction de madmoiZelle lors du second épisode de l’atelier d’écriture Autrices, organisé par madmoiZelle.

« Ce matin maman est arrivée dans une enveloppe blanche.

Sa blancheur m’a frappée, comment pouvait-elle être si blanche, je veux dire si banale, comment pouvait-elle ressembler ainsi à toutes les autres enveloppes ? Il fallait s’y attendre, ça n’allait pas être une enveloppe spéciale, je pensais à quoi, à une enveloppe colorée, à une enveloppe dorée ? À une enveloppe plus épaisse, plus lourde, celle-ci je la sens à peine dans mes mains.

L’enveloppe est blanche et banale, comme toutes les enveloppes que j’ai tenues avant ce matin. Seule l’écriture, légèrement penchée, avec ces grandes boucles, l’écriture si familière de tante Line, me fit réaliser. J’ai arrêté de respirer.

J’ai contemplé la lettre, les tempes battantes. Je t’ai cherché confusément du regard, comme si ta présence allait m’aider à respirer, comme si ta présence allait m’aider. J’ai saisi dans ma poche la photographie, vestige, ruine à présent, de ce que notre mère est peut-être, de ce qu’elle fût sans doute.

Il fait beau, il est dix heures et demi du matin et j’ai un goût persistant de café dans la bouche. Je te cherche des yeux. Nous qui pensions que cela serait un soulagement.

Nous y pensions sans arrêt, on l’avait tant imaginée, tant regardée, tu te souviens, les heures passées à scruter cette photographie, en essayant de ne pas cligner, tu te souviens ? Je ne comprends pas comment ça a pu partir, l’avidité d’alors, l’empressement avec lesquels on se repaissait de ce portrait.

On le regardait pendant des heures en cachette, on se disputait pour l’avoir, tu voulais le garder contre toi, serré tout contre toi, tu te souviens ? Une jeune femme aux cheveux bruns, attachés. Des yeux noisette . Un grain de beauté sur la joue. Une peau diaphane. Des bretelles rose fanée. Tellement belle je me souviens. On la scrutait, tu te souviens ?

En pleine nuit, à la lueur interdite de nos lampes de chevet, dans la pénombre de notre chambre, à la lumière du jour. On jouait à la dédoubler en louchant, on essayait de l’animer comme les dessins animés qu’on regardait le matin, en fermant rapidement un œil, puis l’autre, puis l’un, puis l’autre… Tu te souviens ?

On cherchait à voir à travers le papier, à l’éclairer en le posant contre le verre froid de la porte vitrée, comme si les rayons du soleil pouvaient percer ses secrets. On y pensait sans arrêt, on la scrutait inlassablement. On la connaissait par cœur à force, chaque point de couleur était gravé dans notre mémoire, mais on l’observait toujours, sans relâche, pour chercher à savoir quel était son parfum de glace préféré, quel était le son de sa voix, quelle était son odeur, si des fossettes se dessinaient sur ses joues lorsqu’elle souriait, si des rides se creusaient sur son front lorsqu’elle se mettait en colère, pourquoi elle était partie ?

Nous l’avons tant imaginée, sans jamais nous mettre d’accord, sans jamais statuer car faire un choix était impossible, car chaque chemin que nous empruntions vers une version d’elle nous faisait renoncer aux autres, nous donnait l’impression de tourner le dos à toutes les autres parmi lesquelles notre mère, sans doute.

Nous ne pouvions jamais la saisir, jamais la construire. Pas comme les puzzles de tante Line, ces interminables puzzles aux centaines de pièces qu’elle aimait tant nous faire faire, tu te souviens ? Tante Line et ses puzzles interminables mais cette satisfaction, quand même, à la fin, une fois achevés, tu te souviens ?

Comme si avec cette photographie elle avait pensé nous offrir un morceau d’elle, un morceau de ce puzzle d’un genre nouveau, insoluble, mystérieux, d’une identité morcelée… Puisque papa avait tout jeté. Tante Line qui l’a finalement retrouvée… Cadeau empoisonné alors que cette photo qui, sous l’apparence d’un semblant de réponse, soulevait des centaines de questions brûlantes, attisées par ce visage, ces cheveux, ces bouts de peau, si proches et en même temps si inaccessibles, qu’on ne pouvait toucher que pour de faux. Nos lèvres bleuissaient contre le papier glacé.

Tu t’es détourné peu à peu de cette photo, tu ne me l’as plus jamais jalousée.

Petits on était tellement soudés, on s’était tellement raccrochés l’un à l’autre, désespérément, tellement écorchés l’un et l’autre. Une portée de chatons répétait tante Line, tu te souviens ? Incapables de dormir l’un sans l’autre, dans nos lits jumeaux séparés, l’un de nous finissait toujours par rejoindre l’autre, et là seulement nous trouvions le sommeil, blottis l’un contre l’autre, comme au creux de son ventre, retrouver le creux de son ventre, sentant ton souffle, son souffle, chaud, ton corps, son corps, chaud contre ma peau.

Pourquoi ne peux-tu pas faire avec ? Papa ne voulait pas, et il la connaissait… n’as-tu jamais pensé à ça ? La douleur, aiguë, dans ma poitrine, à ces mots. Comment as-tu pu changer à ce point ? Comment a-t-on pu se différencier à ce point ? La photo s’est peu à peu fanée, les couleurs ont perdu de leur vivacité, elles ont même disparues peu à peu, à certains endroits de la photographie, ceux qu’on a le plus fixés, comme si c’étaient nos yeux insistants qui l’avaient abîmée, nos yeux insatiables d’orphelins esseulés. Elle ne s’est jamais dévoilée.

Plus on cherchait à voir moins on voyait de toute façon. C’est devenu un assemblage, de parties distinctes, impossibles à relier : un nez, deux yeux, une bouche, un grain de beauté. Des bretelles diaphanes, une peau fanée. Des points de couleur, de plus en plus ternes, qui ajoutés les uns aux autres formaient… Quoi d’ailleurs ? Des questions sans fin, des fantasmes douloureux, un trou béant dans nos ventres, notre mère.

Je t’ai appelé à nouveau, j’ai encore eu ton répondeur, toujours occupé, toujours au travail, jamais le temps de discuter, depuis des années…

Je tenais toujours l’enveloppe entre mes mains, incapable de déchirer le papier, incapable de le poser, incapable de m’en détourner ou d’affronter les réponses, ou pire, l’absence de réponse, incapable de décider ce qui serait le pire. Nous qui pensions que cela serait un soulagement ! J’ai regardé à nouveau la photographie. Elle est toute jaunie à présent, le visage de notre mère est partiellement effacé, des yeux, des cheveux attachés, une peau qui disparaît. J’ai du mal à me souvenir, comment est-ce possible ? je ne comprends pas comment ça peut partir.

La blancheur de l’enveloppe, éblouissante, tellement maigre, tellement légère. Je ne pouvais pas croire que notre mère y tienne.. J’ai ri soudainement en pensant à ça, en pensant à toi. Il avait fallut tout ça pour que je comprenne tout ce cheminement, toutes ces recherches, toute cette attente pour te comprendre enfin, attendre d’avoir les réponses, attendre qu’elle soit enfin là, incarnée, à portée, pour comprendre ton choix.

J’ai compris que la réalité ne pourrait jamais rivaliser avec toute notre vie à l’imaginer. Je me suis débarrassé de l’enveloppe, de ses secrets, sans regret.

J’ai renoncé à cette femme qui nous a enfantés, et j’ai choisi la mère aux mille visages que nous avons inventée toutes ces années. »

Valentine Royère.

À lire aussi : Lisez « La Mémoire de l’eau », le premier texte gagnant de notre atelier d’écriture

Les Commentaires
4

Avatar de Albane Ita
26 janvier 2021 à 14h47
Albane Ita
Jai beaucoup aime ce texte, captivant, on a envie de l'avaler en une bouchée ! Et j'étais très émue ! Merci Valentine pour ces mots
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Voir les 4 commentaires

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