Vivre sous le joug de la timidité

Dans un souci égoïste de catharsis et pour rassurer nombre de ses contemporains, Ophélie aborde aujourd’hui une souffrance intime des plus handicapantes et pourtant des plus courantes : la timidité.

Vivre sous le joug de la timidité

Je suis une grande timide, j’ai toujours été timide et je vais couper court à toutes les espérances délirantes que j’ai longtemps nourries dans les vagues de mes draps en satin rose : je serai toujours timide.

Tout comme on ne se débarrasse jamais totalement d’un herpès, je crois que l’on est timide pour toute la vie, peu importe les stratégies mises en place pour cacher notre mortelle blessure ou guérir de cette infirmité honteuse.

Être timide, ce lifestyle extraordinaire

Sur tous mes bulletins scolaires, en dehors des mentions « médiocre » et « manque de rigueur » on peut également lire « participation orale inexistante » et autres annotations truculentes telles que ce fameux « Ophélie a-t-elle une voix ? ».

Les timides sont souvent considérés comme des semi-demeurés, des êtres pas totalement finis aux capacités limitées alors qu’il n’existe rien de commun entre nos possibilités intellectuelles et notre manque d’audace sociale.

J’ai passé la quasi-totalité de ma scolarité dans un mutisme religieux, en classe je ne participais jamais et il aurait fallu me menacer avec une hache pour que j’ose lever mon doigt fébrile et donner à haute voix la réponse que je marmonnais dans ma barbe depuis cinq minutes.

Dès qu’une situation sociale nécessite une prise de position individuelle, je suis plongée dans un effroi qui me paralyse presque. Cette constatation dramatique me paniquait lorsque j’étais enfant, lorsque je réalisais qu’un jour – probablement à l’âge adulte – je devrai faire mes propres choix, prendre des décisions en mon âme et conscience, être seul maître de mon destin et affirmer ma personnalité, mes goûts, mes principes de vie.

J’aurais aimé n’être qu’une ombre, une forme indistincte et fuyante qui aurait pu ramper à loisir le long des murs et des trottoirs sans que personne n’y fasse attention. C’est un peu triste, je le concède, mais je n’ai aucune explication rationnelle qui me permettrait de justifier ma timidité maladive. Longtemps j’ai pensé que seuls la discrétion et le silence me permettraient de vivre normalement, à l’abri du regard d’autrui et dans une relative tranquillité.

En vérité, ce mutisme m’a plus souvent fait passer pour une gentille abrutie un peu molle du ciboulot plutôt que pour un ange de sagesse et de sérénité. On aime pas trop les introvertis, les silencieux, les rêveurs; les parents sont davantage fiers d’avoir un casse- cou babillard plutôt qu’un poltron rougissant dès qu’on lui adresse la parole.

Alors on a tout essayé pour sauver mon âme et me remettre sur le droit chemin du salut social et de la réussite mondaine.

Les mauvais conseils que l’on donne communément pour combattre la timidité.

« Fais du théâtre, paraît que c’est bien pour se désinhiber ! » – Alors on va remettre les pendules à l’heure tout de suite : sortir de soi-même pour composer avec une personnalité autre que la sienne, ça nous permettra peut-être de souffler pendant quelques instants mais ça ne réglera pas notre manque de confiance en nous dans le réel. L’exercice peut éventuellement permettre à certains timides de comprendre qu’ils peuvent être différents de ce qu’ils sont au quotidien mais ça n’ira guère plus loin.

D’autant plus qu’à force de conseiller aux timides de faire du théâtre les troupes de comédiens sont à moitié composées d’handicapés sociaux du même acabit que nous ou d’originaux désireux de réciter du Beckett en pleine rue déguisés en troubadours Occitans. Je ne suis pas certaine qu’une telle activité artistique soit bénéfique à mon moral mais ce jugement n’engage que moi.

« Va dans une soirée où tu ne connais personne, tu seras obligée de t’intégrer. » – Je crois que c’est le cauchemar de tout timide qui se respecte : la solitude face au groupe. Je suis donc déjà allée dans une soirée où je ne connaissais que très vaguement quelqu’un et le gouffre qui me séparait d’une vie sociale riche et brillante s’est agrandi lorsque j’ai rencontré des verres de Picon-bière et une playlist Deezer à compléter. Je suis donc devenue David Guetta le temps d’une nuit et je ne suis pas sûre que cela m’ait apporté grand bénéfice, en dehors d’une interdiction stricte de toucher aux playlists en soirée après avoir passé douze fois La Haine de Cut Killer.

« Pratique une activité de groupe, culturelle ou sportive ! » – C’est ce que la pédopsychiatre m’avait conseillée. Je voulais faire du cheval (c’est mon côté snob aristocratique), mes parents ont voulu m’inscrire dans un club de tennis (c’est leur côté Club Med prolétaire). Conséquemment, j’ai vaillamment refusé d’entrer sur le court, jeté ma raquette en boyaux de chat au sol et j’ai fini par prendre un abonnement à la piscine. J’y suis allée trois fois : lorsque tout le monde a compris qu’il était difficile de socialiser en apprenant à respirer sous l’eau j’ai cessé de pratiquer une quelconque activité « de groupe ».

Je suis timide et je ne me soigne pas.

Ce n’est évidemment pas tous les jours marrant d’être timide, mais je ne veux pas sembler fataliste pour autant. Par exemple, lorsque j’ai avoué à mes collègues de travail que j’étais excessivement timide ils ont été surpris et j’ai eu l’honneur d’entendre ce savoureux « Toi, t’es timide ? ALORS LÀ JE PENSAIS PAS DU TOUT » (je l’écris en capslock parce que c’est une des plus jolies choses qu’on m’ait jamais dites – ça et le jour où ma coiffeuse m’a dit que j’avais un cuir chevelu très résistant).

En grandissant j’ai compris qu’on pouvait effectivement atténuer sa timidité, la masquer un peu en acceptant de jouer le rôle social qu’on décide de s’attribuer. J’ai appris qu’en certaines situations on peut mettre ses affects de côté pour reprendre le contrôle et sauver la face.

Je ne suis pas « moins timide » qu’à mes douze ans, en réalité la seule différence réside dans le fait que je le cache beaucoup mieux qu’auparavant. Nous devons prendre des décisions en permanence, être performants, avoir de l’audace, de la créativité, être originaux et uniques sept jours par semaine sous peine de ne pas exister, d’être encore moins de choses que cette ombre rampant le long des murs et à laquelle je me suis identifiée.

Je sais que nous sommes nombreux à arborer un masque de survie derrière lequel se cache une nation entière de timides, de boiteux, de mecs et de nanas à l’estime d’eux-mêmes intermittente qui pensent que c’est grave d’être ainsi et que ça fait d’eux des renégats misérables.

Assumer ma timidité, avouer que non, je ne serais jamais quelqu’un de totalement extraverti et que je ne m’en porte pas plus mal pour autant, c’est ma manière à moi de souffler, d’exister véritablement et de dire « MERDE. » (en capslock, c’est important) à toutes les attentes que l’on porte sur moi et auxquelles je ne me conformerai jamais.

Aux professeurs, à tous les gens de pouvoir qui ont cru que ça n’était pas grave de tourner ma peur en ridicule et de me mettre mal à l’aise. À tous ceux qui ont pensé que je valais moins qu’eux parce que je n’ouvrais pas ma gueule pour les humilier comme ils se plaisaient à le faire.

Je leur répète, à tous ceux-là, que certes je suis timide mais que je n’en ai pas honte, que je ne changerai pas, fondamentalement. Que je ne pourrai jamais changer pour devenir un vainqueur à l’intrépidité inaltérable mais que je m’en fiche. Je suis timide, comme le nain dans Blanche-Neige, c’est un nain très sympa et personnellement je trouve que c’est le plus mignon.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • GwenInky
    GwenInky, Le 18 novembre 2015 à 17h16

    @Lapsa je vis exactement la même chose !

    Au boulot, je suis plutôt à l'aise, surtout que socialement les gens imaginent que je fais un job fou et rock'n'roll (tatoueuse), alors qu'en vérité, c'est 80% de ménage, et le reste de ... boulot. Avec mon look tatouée/percée et le p'tit shop délire où je travaille, les gens me croient complètement désinhibée. Je suis souriante, je suis cool, c'est normal c'est mon personnage "boulot", car j'adore ce que je fais...

    Mais dès que je sors de ce contexte où je suis si bien... au secours ! Le pire du pire est quand on m'emmène chez des gens qui sont plus âgés ou très "sérieux" (les collègues chercheurs de mon mec, les politiques, etc... )... je n'ose pas ouvrir la bouche ! J'ai l'impression d'avoir à nouveau 5 ans et d'arriver dans un repas de famille, quand le grand-oncle Gustave va te demander si ça va bien à l'école, et que quelqu'un va forcément dire "Allez les enfants, vous allez nous chanter un petit quelque chose que vous avez appris à l'école" :tears::tears::tears:
    Au final ce qui me sauve, c'est mon look, car si les gens n'ont rien à dire ils vont me poser des questions sur mes tatouages. C'est pratique, ça ne rate jamais :d

    Je ne sais même pas pourquoi j'ai tellement peur de parler à des gens que je ne connais pas. Je suis pourtant super sympa :cretin:

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