Témoignage : Au revoir, Papa

Pondu par Une madmoiZelle le 10 juillet 2012     

Voici le témoignage émouvant d’une madmoiZelle dont les parents sont divorcés et qui, chaque fois, ressent les mêmes choses au moment de quitter son père pour prendre le train qui la ramènera chez elle.

Tous ces voyages se ressemblent. Les mêmes wagons, les mêmes couleurs, la même place, et le même temps pour arriver à destination. Même si l’on pourrait douter de la ponctualité des trains, de manière générale, tout est toujours exactement identique à la fois dernière. Il y a ce contrôleur qui ne sait pas vers quel passager se diriger. Il y a ces parents débordés, ces étudiants qui encombrent les sièges de leurs affaires universitaires. Il y a ce même agencement, ces mêmes vitres par-delà lesquelles se sont perdus des milliers de regards, et autant de pensées. La petite voix qui grésille, quelques mots qui ne franchissent pas le micro, c’est toujours la même chose. On passe les portes coulissantes avec une indolence feinte, toi derrière et moi devant, moi devant et toi derrière. La valise qui ne possède qu’une seule roulette chemine le long du quai. La marche du wagon est vite franchie, le train s’ébranle alors.

Et pourtant, à chaque voyage, en voyant le train prendre de la vitesse, et s’éloigner du quai, petit à petit, quand je vois les poteaux ne devenir plus qu’un résidu gris dans le paysage en mouvement, c’est inévitable, je me pose cette même question. Que ressent un père lorsqu’il voit le train s’éloigner, embarquant à son bord, son enfant ? Et tandis que le paysage commence à perdre de sa netteté, et que les proches sont restés le long du béton, cette interrogation est montée à bord. À mesure que les kilomètres s’accumulent, les deux jours passés s’étiolent dans la mémoire. Chacun, dans deux directions opposés, reprend petit à petit le court de sa vie, les végétaux défilant au travers des vitres. Pourtant entourée de voyageurs, en couple ou solitaires d’une heure, je me sens seule, isolée avec ma question.

Deux traits plongent vers le sol sur le siège d’en face. Un passager se saisit de son téléphone, et patiente, le combiné collé à l’oreille. Une femme enceinte caresse son ventre rond, sans y prêter attention, toute attentive qu’elle est au futur qui s’en dégage. Et le train continue d’avancer.

Le verre en plexiglas abrite mes songes, écran blanc d’une pensée vagabonde, le temps de quelques instants. Hier soir, tu étais allongé sur le béton, avec ce même regard perdu que je t’ai emprunté aujourd’hui. J’ai regardé tes bras brunis par le soleil. Tu avais absorbé ses rayons, et je n’étais pas là quand la mélanine a fait son effet. Tu remontais un genou, laissais l’autre profiter de la chaleur du sol. Sur ta tête, quelques cheveux blancs étaient apparus. Le temps continue de laisser ces traces, et en emportant les secondes au loin, il avait pris avec lui les cheveux sur ton crâne désormais reluisant. Tu ne m’avais pas encore remarquée, mon ombre coincée dans l’embrasure de la porte. Et les kilomètres continuent de s’amasser sur le compteur.

Les voyageurs ont disparu en un éclair. Peut-être que je me suis à mon tour perdue dans la masse de mes souvenirs. Le contrôleur se racle la gorge, quelques billets se tendent, des négociations commencent. Je n’y prête pas attention. J’attends patiemment, le dos moulé dans la doublure du siège, que ce quinquagénaire en bleu remplisse ses formalités et finisse d’exercer son métier dans un autre compartiment. Lui aussi semble ne pas voir les billets qu’il tient. Il les prend, il les rend, il y jette un coup d’œil discret, un regard de bonne mesure. J’essaye d’agripper ces œillades furtives. Difficile pourtant, de saisir une ombre qui ne projette déjà plus le reflet d’elle-même.

Et toi, quelles étaient ces choses qui te tourmentaient sous le soleil couchant ? Entendais-tu la mer s’échapper des coquillages de l’été dernier ? Les fourmis escaladaient la marche avec vigueur, et tu les chassais sans ménagement. Ton verre se remplissait, tu le descendais. Ta main gauche quittait ta cuisse à la préférence de tes joues, et tu grattais les traces des moustiques. Machinalement, tu exécutais ces gestes du quotidien, ces mouvements du soir sans y penser vraiment, comme la femme enceinte en proie au futur, tu t’égarais dans le passé. Je le voyais à ton regard, tantôt nostalgique, tantôt fermé. Tu voyageais à bord d’un train rempli des étapes de ta vie, tu rendais visite aux voyageurs de ta jeunesse, tu t’attardais vers ceux de la première voiture, les premiers à partir. Tu n’es jamais réellement descendu de ce convoi. Et je continue d’attendre sur le quai ton arrivée annoncée comme imminente.

Témoignage : Au revoir, Papa bye bye

Que ressent une enfant dont le père ne revient pas ? Chaque week-end, à la même heure, dans ce même train, sur ce même quai, ce même regard déchirant, à la fois accommodé, et pourtant encore déboussolé après toutes ces années d’entraînement. Les premiers temps, c’était difficile, tiraillés entre deux parents, mais on ne nous donnait pas le choix. Désormais, j’aimerais pouvoir me lever de mon siège, et redescendre sur le quai. Et alors que le train continue de rouler, que les paysages continuent de changer, il y a ces mêmes voyageurs, il y a ces mêmes couleurs, il y a cette même langueur, et puis il y a cette envie. Une envie irrépressible qui me saisit à la gorge, une envie de m’excuser et d’implorer. Un besoin de pardon, peut-être, comme on nous en promet tant.

J’aimerais te dire toutes ces choses qui pourraient te réconforter, et pourtant, pendant mon séjour chez toi, je ne trouve pas les mots. C’est au moment du départ que l’envie de se justifier devient irrépressible, s’il te plaît, pardonne-moi, pardonne-moi de te préférer Maman durant ces 10 jours, pardonne-moi de ne pas trouver les mots pendant ces deux jours, pardonne-moi de n’avoir pas su saisir les instants d’un soleil couchant, pardonne-moi d’avoir laissé les mots s’égarer dans le bruit de la vaisselle sale, pardonne-moi de n’avoir pas su, de n’avoir su jamais comment m’y prendre avec les sons, avec les gestes. Pardonne-moi de ne pas partager toutes ces choses de nos vies, excuse-moi pour mon indifférence feinte, tu sais, ces trois mots ne veulent pas sortir, ils me coûtent, et pourtant me brûlent les lèvres à chaque instant de ce maudit départ.

Au moment de se quitter, le feu se fait plus pressant, il faut utiliser ces quelques instants à bon escient. Il faut que je te crie ces sentiments depuis la fenêtre ouverte, dis-moi Papa s’il faut que je me lève de mon siège, si je dois me jeter par la fenêtre. Mais je suis désolée, ces trois mots ouvriraient le barrage, et je ne veux pas pleurer, je ne veux pas te montrer combien le trou est béant de mon côté et combien de pansements seront nécessaires pour le colmater, je ne veux pas te montrer ma fragilité, car la tienne prend trop de place. J’aimerais soigner ces blessures que tu gardes, refermer ces wagons que tu t’obstines à laisser ouverts. J’aimerais te protéger, m’excuser auprès de tous ceux à qui tu as causé du tord, et justifier tes actes. J’aimerais réparer ces années de solitude et d’extrême, j’aimerais panser tes blessures, te montrer à quel point tu comptes, et à quel point je suis incapable de te le montrer. Te montrer combien notre relation est différente, et combien, malgré tout cet amour, elle me blesse, au plus profond de moi, à chaque fois que je te vois feindre la colère et l’indifférence, alors que je sais que tu es empli de regrets.

J’aimerais les retirer un par un, et pourtant, ces regrets font aussi partie de ma vie, autant que de la tienne, et je ne peux pas te soigner sans ouvrir une brèche à l’intérieur, j’aurais peur d’y tomber, et de m’y perdre. Je ne sais pas comment t’expliquer. Je voudrais te protéger, et pourtant certaines fois, des sentiments contraires m’animent. Jamais rien ne sera normal, tout sera dans l’excès, l’amour ou la haine, et je n’ai pas encore réussi à produire de nuance, le gris est inexistant.

Je sais que dans quelques années, je regretterais tous ces doutes, toutes ces remises en question, tous ces moments que j’ai gâchés par ma jeunesse et ma prétention. Malgré tout, maintenant, je ne sais plus comment aborder la relation sans risquer de retomber dans le passé, je voudrais progresser, et je voudrais te protéger, mais les deux ne veulent pas faire maison commune. À bord de ce train rapide, j’aimerais enfin saisir les choses, et perdre mes doutes, cacher les tiens dans une soute à bagages que je fermerais à clef. Mais j’ai peur de ces territoires nouveaux, ça me désole d’être incapable de franchir ces portes pour te rejoindre.

Toutes ces brides de notre passé me hantent, et je ne sais pas comment les chasser.
Quand le train s’éloigne, chaque fois, à bout de gris qui défile, à chaque mètre parcouru, tout ça me submerge. Tout est contradictoire, complètement mélangé, sans queue ni tête, sans sens précis. Est-ce que c’est ça qui se passe pour toi, à chaque fois ?

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  1. CicconeCiccone

    Le 10 juillet 2012 à 13:29

    Je pleure, parce que je me reconnais totalement dans ce texte, même si tous les jours, je me le cache en pensant que je déteste mon père.
    Et dans trois semaines, je vais revivre ce départ pour un an, on sera tous les deux pleins de gêne et de rancoeur parce qu'on n'y arrive plus.
  2. EcholalieEcholalie

    Le 10 juillet 2012 à 13:52

    Euh… Wow.

    Jolie plume, c'est tellement bien écrit, juste, quelque part entre l'intime absolu et la volonté de partager les sentiments en même temps…

    Je suis sans voix.
  3. sun-of-nightsun-of-night

    Le 10 juillet 2012 à 15:43

    Au contraire de celles qui n'ont pas aimé le style du texte, moi ça m'a fais du bien aux yeux^^. La madmoizelle a pris du temps pour l'écrire, elle s'est appliquée et ça fais du bien :)
  4. bloodybonniebloodybonnie

    Le 10 juillet 2012 à 20:06

    Bon, bah je suis en larmes.
    Ces mêmes larmes que je tente vainement de refréner quand, plusieurs fois par ans, je reprend le train qui m'emmène loin de mon père, après quelques jours passés en sa compagnie.
    J'aime profondément mon père. Et il m'aime profondément aussi.
    Depuis que mes parents se sont séparés, il a réapris à nous dire ces choses, à nous les montrer, à mes frères et moi. Il se livre, plus.
    C'est agréable, mais ô combien douloureux de le voir si triste sur le quai, à se saluer de chaques côté de la vitre, chacun faisant semblant de n'être pas si triste, sourire fragile plaqué sur des yeux qui déjà ne demandent qu'à déborder.
    Le départ du train est limite un soulagement, il n'est plus besoin de feindre, les vannes peuvent s'ouvrir.
    Mais l'image du père seul sur le quai qui s'éloigne reste, et alimente les larmes.
    On déteste les passagers du wagon, ignorant de cette si familière déchirure. On a envie de leur crier qu'on aime notre père et qu'il nous coûte tant de retourner à notre vie, et de le laisser retourner à la notre.

    Malgrès tout, on y retourne, on oublie le chagrin.

    Et puis une Madmoizelle parle de la même chose.

    Et on pleure.

    Parce qu'on aime son papa.
  5. BonesfreeBonesfree

    Le 10 juillet 2012 à 23:58

    J'ai pleuré parce que c'est exactement ce que je ressens quand je vois mon papa deux jours tous les six mois.
  6. MinguinhoMinguinho

    Le 11 juillet 2012 à 11:18

    Bonjour à toutes! Tout d'abord, merci pour tous vos commentaires. J'ai 16 ans, et je suis celle qui a écrit cette… Je ne sais pas trop ce que c'est, à vrai dire. Je l'avais rédigé quand j'avais 14 ans. Les choses revenant toujours au même point, j'ai décidé de le faire partager sur madmoizelle parce que j'y passe beaucoup de temps, et que les commentaires sont toujours constructifs et drôles.
    Ca m'a fait énormément plaisir de lire tous vos commentaires. Même si je ne me sens plus toute seule en les lisant, de voir que des tas de jeunes femmes souffrent par rapport à leurs pères ou les départs en général me rend triste. Je ne crois pas que ce texte contienne un quelconque talent. Je ne pense pas qu'il puisse apporter de l'aide à une lectrice. Mes parents sont divorcés comme des millions d'autres, et à chaque voyage en train qui ramène chez moi, qu'importe comment s'est déroulé le week end, les meilleurs instants restent les quelques minutes avant le départ du train. En prenant le temps de discuter avec d'autres personnes, je me suis rendue que je n'étais pas la seule, et qu'en dépit des rapports pas toujours évident avec nos parents, nos proches, notre père (ce fameux complexe qu'on aime bien déballer chez les psys), les au revoir sont difficiles. Je ne sais pas si ce texte a aidé quelqu'un, mais l'écrire m'a fait du bien.
    Je ne sais pas pas comment se déroulent vos rapports avec vos proches, mais si vous souhaitez en parler, je serais ravie de discuter avec vous. Un peu comme une sorte d'excuse pour avoir déballé des sentiments intimes, comme certaines l'ont dit (c'est pour cette raison que j'ai préféré garder l'anonymat), et avoir remué des souvenirs désagréables.
    Alors, merci pour ces quelques commentaires, pour vous être confiées, pour votre avis, pour avoir pris quelques minutes de votre temps pour poster ce commentaire.
  7. CesyleCesyle

    Le 11 juillet 2012 à 11:46

    "pardonne-moi de ne pas trouver les mots pendant ces deux jours, pardonne-moi de n’avoir pas su saisir les instants d’un soleil couchant, pardonne-moi d’avoir laissé les mots s’égarer dans le bruit de la vaisselle sale"

    "Jamais rien ne sera normal, tout sera dans l’excès, l’amour ou la haine, et je n’ai pas encore réussi à produire de nuance, le gris est inexistant."

    "Je sais que dans quelques années, je regretterais tous ces doutes, toutes ces remises en question, tous ces moments que j’ai gâchés par ma jeunesse et ma prétention."

    Je comprends tellement ce que tu ressens. J'aurais pu écrire ces phrases.
  8. shaneyllshaneyll

    Le 12 juillet 2012 à 23:26

    et ben comme on dit, parfois la souffrance est belle… c'est tellement bien écrit!
  9. DreambreakerDreambreaker

    Le 23 août 2012 à 01:58

    J'aurais pu écrire ces lignes. Sans blague.

    Mes parents ont divorcé alors que j'avais 3 ans. J'en ai 21. Jusqu'à mes 19 ans, j'ai passé deux week-end par mois chez mon père. Après, il a refait sa vie, et comme ma belle mère ne m'aime pas, et réciproquement, c'est dur.

    Je me souviens de ma gorge qui se serre à l'approche du moment fatidique. De mon coeur qui me fait de plus en plus mal alors que l'horloge approche des 16h, heure à laquelle il faut prendre la route, puis, plus tard, une fois plus grande, le train. Ca a été un déchirement, à chaque fois. Je me souviens aussi des larmes que je tentais de retenir alors que l'on sortait de l'autoroute, qu'on s'approchait de plus en plus de ma ville que je détestais pour cette unique raison. Et de mon père qui essayait de ne pas pleurer, qui me suppliait d'arrêter, qui me disait qu'on allait se voir bientôt, qu'on allait se retrouver, qu'il m'appèlerait, qu'il penserait à moi et qu'il n'aimait que moi, de toute façon. Que j'étais toute sa vie. Ca a été les pires moments de toute ma vie, et les plus beaux à la fois, parce que jamais je n'ai tant eu la sensation qu'on m'aimait, que quelqu'un sur cette planète pensait réellement à moi comme son trésor, sa merveille personnelle, inviolable et intouchable, pour laquelle il aurait sacrifié chaque seconde de sa vie s'il l'avait fallut. Mon père m'a donné l'impression d'être aimée, tout simplement, et aujourd'hui encore c'est le cas.

    Je n'ai pas vraiment envie d'en dire plus, mais, vraiment, je comprends. Je comprends cet amour immense, débordant, et cette capacité à dire "je t'aime" à son père, que ça soit en face, au téléphone, par sms, sans la moindre gêne, parce que, merde, c'est vrai, j'aime mon père plus que tout au monde.
  10. Lune BleueLune Bleue

    Le 28 novembre 2012 à 22:31

    Je trouve ce texte très beau et très bien écrit. Je ne vis pas exactement la même situation parce que je vis une semaine chez mon père/ une semaine chez ma mère mais les émotions que tu décris sont parfois très proches de ce que je ressens. Et… ça m'a fait pleurer. Merci pour ce texte :fleurs: et j'espère que tu arriveras à parler avec ton père. Peut-être que tu pourrais lui faire lire ce texte si c'est plus facile ? (Je ne sais pas hein, je dis sans doute une bêtise)

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