Sociologie de la plage – Chroniques de l’Intranquillité

Ophélie s'est doré la couenne au soleil pendant quelques jours, l'occasion pour elle de pratiquer une petite enquête sociologique sur la faune qui peuple les plages en ce début d'été.

Sociologie de la plage – Chroniques de l’Intranquillité

?Oyez, oyez braves gens, me voici de retour, la peau bronzée, l’esprit reposé et le corps musclé par d’intenses séances de raquettes en bord de mer. J’ai passé une dizaine de jours à laisser mes empreintes sur le sable, à boire la tasse à la santé de tous ceux qui ne pouvaient pas profiter de l’eau iodée et à contempler le rivage en sociologue contemporaine ès râteaux et pelles en plastique.

Je me suis totalement investie dans ma mission anthropologique : sachez que j’ai donné mon corps à la science en déroulant ma serviette à divers moments de la journée afin d’en saisir toutes les particularités.

Dès potron-minet

Alors que le soleil brille déjà haut dans le ciel, je vais me balader en bord de mer, je swingue entre les camions de nettoyage, les quelques sportifs émérites et les aficionados du yoga qui n’hésitent point à porter un bonnet de bain pendant leurs exercices pour protéger leur chevelure des frisottis marins. Je rencontre également quelques personnes éméchées qui espèrent peut-être trouver un équilibre entre le remous des vagues et leur ondoiement interne. Le calme et les mouettes règnent en maîtres, à l’exception des pêcheurs de daurades il n’y a aucune âme qui vient troubler le paysage. J’ai l’impression d’être la reine du monde, assise sur mon rocher ; tout serait merveilleux si je n’avais pas cette chanson de Calogero en boucle dans la tête.

Le matin

Aux alentours de 9h30, je débarque peinard sur une plage balayée et propre que seuls les aventuriers de l’extrême dans mon genre (et les personnes âgées) semblent apprécier à cette heure encore fraîche. J’étale ma serviette à vingt mètres de mes deux plus proches voisins en me réjouissant de la distance. C’est en me réveillant de ma sieste impromptue – stupeur et tremblements – que j’entends très (trop) distinctement des voix juste derrière moi. Alors je me retourne lentement et me trouve nez à nez avec un groupe de trois jeunes filles dont les serviettes collent la mienne à moins d’un mètre.

Je m’interroge : il est toujours tôt, la plage est toujours relativement vide, pourquoi ces personnes éprouvent-elles le besoin de s’attrouper ? Serait-ce à cause de mon corps particulièrement désirable en bikini H&M ou parce que les gens aiment à s’entasser car l’isolement les effraie ?

Tout autour de moi j’assiste au même spectacle, les familles sont encerclées par d’autres familles, les vieux plantent leurs fauteuils en plastique à côté d’autres vieux, il semblerait que même sur cet espace que j’imaginais affranchi des normes sociales, on tienne absolument à recréer un certain ordre.

La transition de mi-journée

Le paysage est en train de changer lentement. Je remarque un campement sauvage à quelques mètres de moi, et ce n’est pas un camp de roms monté à la hâte mais une troupe de famille à enfants-en-bas-âge. Le parasol, le t-shirt, la casquette et la crème solaire ? Ça ne suffit plus; désormais les parents viennent planter leurs tentes Queshua « 2 secondes » sur le sable pour protéger leurs enfants des dangers du soleil alors qu’ils s’enduisent les fesses de Monoï. Curieux paradoxe des générations qui s’affrontent entre l’excès de blindage solaire et le désir de tout de même paraître bronzés et détendus.

L’après-midi

J’écoute les conseils des magazines beauté et des publicités Avène ; entre midi et seize heures, je déjeune, je fais une sieste devant les Enquêtes Impossibles de Pierre Bellemare mais je ne m’expose pas. Je laisse donc la plage aux accro des UV, aux vieilles fripées qui se font cuire consciencieusement des deux côtés, aux couples-à-glacière ultra équipés qui déjeunent les yeux dans les yeux sous leur bob Décathlon et qui vont risquer l’hydrocution après un savoureux café-thermos.

L’après-midi c’est une toute autre histoire : on trouve des groupes de jeunes attroupés au fond de la plage. Je n’ai jamais compris pourquoi les « groupes de jeunes » allaient toujours se coller tout à l’extrémité d’un lieu. Dans le bus, en classe, à la plage, ils sont au fond, ils prennent du recul sur le décor et scrutent avec un regard zehef les touristes.

Quand je n’ai plus de batterie dans mon iPod j’écoute leur distrayante conversation : les jolies filles sont toutes « des pétasses qui se la donnent », les gros qui mangent ne devraient pas s’étonner d’être gros s’ils s’empiffrent de chichis sur la plage, les femmes qui font du topless sont « des putes » sans pudeur, les garçons ne sont jamais assez musclés, les enfants font toujours trop de bruit, les gens plus bronzés qu’eux sont trop bronzés et manquent de naturel et ceux qui prennent des coups de soleil l’ont « bien mérité ».

C’est qu’il est dur de survivre à la plage : c’est un tribunal de jurés plus impitoyables que ceux des émissions de télé réalité. En me plongeant dans le dernier magazine que j’ai acheté et qui titrait « Bien préparer vos vacances », je réalise qu’en beaucoup plus mielleux et enrobé je retrouve le même discours réac’ que chez mes charmants voisins de plage.

À chaque ligne j’ai l’impression de creuser ma tombe. On affirme que si le soleil fait du bien au moral, il est mauvais au corps ; ma peau va se rider et se décomposer avant mes trente ans si je ne mets pas de crème indice 50, une capeline sur le scalp et un caftan transparent. Il faudrait mettre à profit nos trempettes régulières pour en faire des séances de sport afin de rester beaux et musclés. Je lis que pratiquer le topless est aujourd’hui le comble du ringard, si le fait d’enlever le haut était une revendication féministe dans les années 70 aujourd’hui il semblerait que ce soit apparenté à un manque de pudeur et à une inconscience totale en matière de santé.

Je reste coi devant tant d’absurdité : utiliser la honte pour justifier et imposer la pudeur des uns à tous les autres m’agace. Je suis même sérieusement énervée entre cet article, celui qui vante les bienfaits de la diète avant « l’épreuve du maillot » et chacun de ceux qui détaillent les bons comportements à adopter, l’attitude correcte exigée sur le sable comme sur le bitume.

C’est finalement une voie publique comme une autre, la plage. C’est comme se promener dans la rue en slip sous le regard assommé de cinquante autres personnes en slip. On s’y fait juger comme partout ailleurs, chaque acte entraîne une série de stigmatisations, mais c’est au nom de la pudeur. On enlève nos vêtements tout en conservant nos réflexes citadins, notre besoin d’appartenir à une meute rassemblée et de jauger les autres, notre besoin d’ultra-sécurité, de confort et de contrôle (serviettes, coussins, tente, chaise pliable, parasol, glacière, iPod – il ne manque plus que la télé et un ventilo portatif pour que l’équipement soit complet).

?J’en viens à reconsidérer la possibilité d’une plage nudiste ou à envisager de racheter l’île privée de Johnny et Vanessa, à l’instar de Fabrice Luchini j’ai envie d’assener un laconique « Moi ça m’déprime la plage » ; pourtant à l’époque des châteaux de sable j’adorais ça.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • SallyVonHolle
    SallyVonHolle, Le 3 juillet 2012 à 13h12

    Bel article, qui résume assez bien ce que je pense de la plage. Les rares fois où j'ai apprécié cet espace, c'était à l'Ile d'Yeu sur une plage immense et quasi déserte, et dans des petites criques croates (ou alors les plages de mon lac d'Annecy adoré, mais là c'est différent, t'as déjà pas de sable qui te colle aux fesses, et le soleil tape moins dur, la vampire qui est en moi apprécie !)

    Et Fabrice...aaaah Fabrice !!! :d

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