J’ai testé pour vous… le senior-sitting

C'est comme le baby-sitting, mais pour les personnages âgées. Il y a quelques années, Émilie Laystary a fait du senior-sitting pour gagner un peu d'argent de poche. Récit.

J’ai testé pour vous… le senior-sitting

J’étais en hypokhâgne, et ma vie se résumait aux fiches lectures de Montaigne, à la préparation de mes khôlles d’histoire et à une épopée urbanistique quotidienne (pour rejoindre mon établissement insupportablement élitiste, il me fallait traverser les quartiers populaires de Lille).

J’avais envie d’un petit job d’appoint pour me payer les bières libératrices du samedi soir, mais attention : ni serveuse, ni vendeuse. Mes études me prenaient énormément de temps (tous les jours de la semaine de 7h à 20h, weekends de révisions en plus), aussi, il était hors de question pour moi de m’ajouter du travail accablant en plus.

Je me suis alors penchée sur les jobs cools et agréables à faire : goûteuse de bonbons industriels, animatrice dans un cat café ou encore testeuse de matelas Épéda. Mais 1. j’ai une prédisposition au diabète, 2. je ne vis pas au Japon, 3. j’avais tellement de sommeil en retard que m’allonger quelque part, c’était forcément m’endormir. Alors quand une jeune femme au bout de ma rue m’a proposé de venir « tenir compagnie » à ses parents vieillissants 3 soirs par semaine, j’ai immédiatement accepté.

Senior-sitting, qu’on dit. Une activité locale de plus en plus en vogue pour tous les enfants qui culpabilisent à l’idée de mettre leurs parents en maison de retraite. Céline [prénom changé] me proposait, monnayant une petite dizaine d’euros l’heure, de venir après les cours vérifier que ses parents septuagénaires allaient bien.

Le contrat était clair : j’avais le double des clés, il me fallait passer du temps dans leur vieil appartement sentant la naphtaline – et ce, tous les mardi, mercredi et jeudi, de 18 à 20h. Je leur tenais compagnie, leur faisant la lecture ou leur racontant ma journée, m’assurais que l’infirmière était bien passée, puis leur préparais un truc à manger (rien de grandiloquent, puisqu’il s’agissait la plupart du temps de plats à réchauffer ou de surgelés à mettre au four).

La première fois s’est merveilleusement passée. Roger et Gisèle [prénoms changés] m’ont accueillie à bras ouverts, très amusés à l’idée de recevoir leur nouvelle « petite fille, par procuration ».

Les fois suivantes, nos habitudes s’installaient déjà. Je m’asseyais sur un petit tabouret en velours au milieu du salon tamisé, et Gisèle prenait le gros fauteuil à ma droite tandis que Roger s’approchait de nous avec sa chaise roulante. À trois, nous parlions de tout et de rien. J’avais pris l’habitude de leur demander de me raconter leurs journées, histoire de les faire parler un peu. Mais leurs réponses, comme leurs journées, étaient toujours les mêmes : réveil à la même heure, passage de l’infirmière à la même heure, programmes télé à la même heure.

En réalité, nos discussions gagnaient en intérêt lorsqu’ils me retournaient la question, puisqu’alors je leur racontais mes cours de littérature, d’histoire et de philosophie, et ils adoraient rebondir. Anciens enseignants, Roger et Gisèle n’avaient rien perdu du goût pour « les humanités ».

Et puis est arrivé le jour inattendu où j’ai franchi le seuil de leur porte sans qu’ils ne me reconnaissent. Vociférations, insultes, grondements, chaise roulante qui crisse : ils me prenaient pour une inconnue, une nouvelle, une fille qui venait remplacer l’autre. Je leur jurais que j’étais bel et bien Émilie, « la même que d’habitude », leur souriais, leur rappelais gaiement nos discussions, à la recherche d’un regard approbateur. Mais rien. Tout les avait quitté : le souvenir, la gentillesse, la courtoisie, la bienveillance. Ce soir-là, j’ai tout fait comme d’habitude : vérification des plaquettes de médicaments, cuisson du dîner au four, feuille de présence de l’infirmière mise en évidence sur la commode… tout sauf nos habituelles discussions. Pendant 2 heures, Roger et Gisèle m’observaient froidement, pestant sournoisement de leur côté, le visage plein de haine.

Plus tard, j’ai appris ce que Céline, leur fille, ne m’avait pas tout de suite dit : ses parents étaient atteints de la maladie d’Alzheimer, et leur état allait en se dégradant. « Vous les avez connus au meilleur de leur forme. Je crois que vous avez assisté à leurs derniers moments de lucidité. C’est pourquoi il est très important pour moi que vous ne partiez pas. Ça ne va pas être tous les jours facile, puisqu’ils auront arrêté de vous reconnaître et qu’il faudra vous présenter à nouveau à chaque fois. Mais je tiens à ce que ce soit vous qui le fassiez. Et personne d’autre ». Comment dire non à Céline ? J’eus une dernière vision de Roger et Gisèle, riant en se tapotant le ventre, puis tendis instinctivement ma main vers Céline : « oui bien sûr, je reste ».

La visite d’après ne me faisait pas peur. J’avais fait une croix sur nos retrouvailles enchantées d’avant, mais m’attendais à ce que leur rappeler mon identité suffirait. Délit d’optimisme. Quand j’ai poussé la porte d’entrée ce soir-là, Roger est devenu fou. Il a hurlé de toutes ses forces que j’étais une cambrioleuse, me pointant du doigt férocement, les yeux noirs, presque possédé. Comme si l’altercation n’était pas suffisamment intense, il s’est mis à foncer vers moi en chaise roulante ; suite à quoi une scène à la limite du théâtre de l’absurde s’est jouée : je courais, et il essayait de me rattraper. Acmé du point d’orgue : prise de panique par les cris de Roger, Gisèle s’est mise à hurler à tue-tête de terribles noms d’oiseaux. Ce jour-là, je suis restée 40 minutes au lieu de 2 heures.

La visite d’après soldera mon engagement avec Céline. Même scénario quand je suis arrivée : Roger, hors de lui, me pourchassant depuis sa chaise roulante ; Gisèle, qui ne savait plus où donner de la tête, m’insultant en Si Mineur. Mes tentatives de leur faire comprendre que je n’étais là ni pour les emmener en maison de retraite, ni pour les voler, ni pour les tuer, peinaient à les calmer. Cette fois, Gisèle pleurait tandis que Roger lançait des petits projectiles en ma direction (mouchoirs usagés, porte-clés, et autres babioles qui étaient heureusement trop légères pour me faire mal).

L’esprit brouillé, je me suis quand même mis en tête d’assurer au moins le minima de mes fonctions : comme d’habitude, j’ai vérifié les plaquettes, rangé la feuille de l’infirmière et me suis engouffrée dans la cuisine pour leur préparer à manger. Sur la table, un mot de Céline : « ce soir, c’est hachis-parmentier. En dessert, ils peuvent manger un yaourt nature ».

Je m’apprête alors à enfourner le hachis parmentier surgelé quand soudain, j’aperçois la silhouette de Gisèle dans l’antre de la cuisine. Toujours avec son récent moyen de communication préféré (le beuglement), Gisèle m’affirme avec vigueur qu’un hachis parmentier, ça ne se met pas au four mais dans le grille-pain. Je garde mon sang-froid et lui explique calmement que le grille-pain, c’est pour les toasts les soirs de soupe, mais que non, le hachis parmentier se cuit bien au four, comme indiqué sur la boîte. La suite, je ne m’y attendais pas : manquant de se brûler, Gisèle sort du four le hachis parmentier encore surgelé et le jette par terre en criant. Comme prévu, le plat du hachis se brise, et comme prévu, Roger accourt pour hurler de plus belle. Les insultes fusent, et je perds patience, tiraillée entre la fatigue (j’étais à bout) et le souvenir du regard plein d’espoir de Céline (elle comptait sur moi). Mais la vision de Roger et Gisèle m’insultant de tous les noms et me sommant de partir a eu raison de ma sympathie pour leur fille. Je me suis éclipsée. Et dans la rue, soulagée de prendre enfin l’air et d’être loin d’eux, j’ai éclaté en sanglots.

Je n’y suis plus jamais retournée. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. J’ai juste rencontré une dernière fois Céline, pour lui expliquer que même avec toute la meilleure volonté du monde, je n’aurai plus la force, mais surtout les compétences, pour m’occuper du cas de ses parents, désormais devenu médical. Triste mais réaliste, Céline a accepté et s’est tournée vers des structures au personnel plus adapté.

Cet épisode m’a fait réaliser 2 choses : faire du senior-sitting a été une formidable expérience pour moi qui ne connais pas le rapport quotidien à des personnages âgées (mes grands-parents sont, soit décédés, soit à 20 heures d’avion de moi), mais s’occuper de personnes malades est résolument un métier.

En quittant Céline, j’ai eu un petit frisson dans le dos lorsque je me suis souvenue de tous ces gens qui finissent par battre leurs propres parents, à force de devoir s’en occuper tous les jours. S’occuper d’une personne malade est effectivement une chose qui s’apprend : il faut savoir mettre énormément de distance entre ce que vous êtes vraiment et ce pour quoi la personne qui n’a plus toute sa tête vous prend. Il faut de la patience, du recul, de la persévérance.

Mais s’il s’agit de faire la conversation et la lecture à des octogénaires enjoués, foncez. Vous tisserez probablement de vrais liens avec votre senior. Ce qui se serait très certainement passé dans mon cas si Roger et Gisèle n’avaient pas été frappés par la maladie d’Alzheimer.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lithea
    Lithea, Le 8 juin 2013 à 1h04

    Ce témoignage est très émouvant, même si la fin est triste.

    Ayant perdu mes grands-parents, l'idée me plairait bien de m'occuper de seniors. Mais je ne me sens pas capable de faire face à nouveau à la maladie. Bavarder, faire des jeux, des courses, oui, mais la maladie je ne pourrais pas.

    Par contre je ne saurais pas où faire ça, en dehors du bénévolat.

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