Lettre à l’ado brise-vulve que j’étais

Sophie n'aime pas les adolescent-e-s. Mais l'ado qu'elle déteste le plus, c'est celle qu'elle était. Elle a décidé de lui écrire pour régler ses comptes.

Lettre à l’ado brise-vulve que j’étais

Bon, par où on commence ? J’ai du mal avec les modalités, les « Bonjour comment vas-tu », les « Chère machin », parce qu’autant dire ce qui est, je t’aime pas beaucoup. Je sais bien que tu es exécrable parce que « tu souffres intérieurement » telle une Angela 15 ans, mais je ne suis pas assez patiente pour faire semblant de t’apprécier. Le pire, c’est que je peux pas te donner des conseils pour t’aider non plus, parce que tu es moi il y a dix ans. Je sais pas si tu as vu L’Effet Papillon – je sais que tu l’as pas vu, même si je te vois d’ici hocher la tête pour jouer à la fille cultivée alors que tu penses encore que Maupassant se dit « Monpassant » – mais changer le cours des choses n’est jamais une solution. Pardon ? Oui, c’est une façon comme une autre de te dire de te démerder.

Alors voilà, tu as 13 ans, tu penses que la vie, c’est de la merde comme la plupart des gens de ton âge mais tu penses que tu le fais mieux que les autres. Tu crois que tu seras prof de français plus tard parce qu’il y a une semaine tu t’es dit que ce serait cool, rapport aux vacances et à la notoriété que tu pourras acquérir au sein de ton établissement. Tu as tort, mon petit. Je sais que tu te dis ça parce que tu as eu une rencontre parents-profs où tu as émis le souhait face à ta prof principale de devenir journaliste et qu’elle t’a dit que tu n’en avais pas les capacités. Ne t’en fais pas : elle est certes la première, mais elle ne sera pas la dernière. Tu verras, un jour, tu comprendras les bienfaits de l’indépendance d’esprit. En attendant, tu perdras quelques années à te laisser influencer par des gens qui n’ont AUCUN intérêt à t’aider et qui, de surcroît, ne peuvent pas te sentir. Donner de la valeur à leurs propos, tu vois, c’est comme faire une course de sacs sur les rails du RER : un peu con. 

Quand je pense à toi, je pense à ce que tu souhaites devenir. Alors donc, plus tard, tu auras des seins énormes et tu feras 20cm de plus, tu seras célibataire mais tu feras fantasmer tous les hommes qui te croisent et tu auras déjà sorti 4 best-sellers, c’est ça ? Je sais pas ce que tu picoles – rien, en fait : tu es trop jeune et tu ne commenceras à être invitée aux soirées qu’à 18 ans – mais tu as tout faux. Déjà, c’est complètement con de ta part de penser que tu seras plus grande et que tu auras des seins alors que ta croissance s’est arrêtée il y a deux ans, mais qu’importe, je suis bien placée pour savoir que t’as autant de logique qu’un sandwich essayant de résoudre une équation à deux inconnues. Mais si tu as beaucoup trop d’ambition en ce qui concerne ton physique et ton charisme (tu ressembleras pas à un cornichon, hein, mais ça sert à rien de t’imaginer en Sofia Vergara non plus), je te parle même pas de tes bouquins. Cette haute estime de toi dont tu essaies de te convaincre chaque jour pour palier ton manque de confiance en toi, tu peux la mettre bien profond dans ces fesses que tu trouves trop grosses (au fait : elles ne le sont pas. Elles sont plus petites, fermes et rondes que tu ne les auras jamais. Désolée, j’ai fait de mon mieux) : j’ai déjà du mal à écrire une carte postale d’une traite alors m’en demande pas trop.

« Mais t’as fait quoi de mes rêêêves ? », t’entends-je chouiner. Je te demande de te calmer, petite pré-pubère dans un corps de post-pubère mal finie : j’ai 23 ans, je n’ai encore (presque) rien vu et les opportunités ne manqueront pas. Et puis c’est bien beau de me faire la morale alors que tu passes tout ton temps libre à te mettre des doigts dans le nez devant la télé, oh. T’as qu’à l’écrire ton bouquin ! Enfin le mien, en fait. Le nôtre ?

Non mon petit. La confiance en soi ne se monte pas aussi facilement que la chantilly.

J’ai un tas de choses à te faire comprendre avec un index menaçant pointé sous tes yeux (du genre « Tu reparles encore une seule fois comme ça à ta grand-mère et je te démonte » ou « Arrête d’écouter les L5 tu vas finir par te faire coller des extensions »), mais tu es 10 ans derrière moi et le trajet serait un peu long. D’autant plus que j’aime bien savoir que tu fais des erreurs. Rien de méchant hein, ce sont de minuscules détails que tu foires au quotidien, mais tu les vis comme des drames et ça me permet de devenir celle que je suis. Je l’aime un peu plus que toi. Je ne lui roulerais pas des pelles non plus (pas seulement parce que c’est moi, parce que ce serait glauque et plutôt difficile à mettre en pratique), mais disons que je pourrais lui payer une bière à l’occasion.

Et tu sais pourquoi je t’aime pas trop ? Parce que tu ne t’aimes pas et que tu te crées des problèmes pour te sentir vivante. Ça me gave. Ça me gonfle parce que si tu te sortais la face du nombril et que tu regardais un peu autour de toi, tu apprendrais à voir autre chose que toi, à aimer le monde qui t’entoure pour finir par t’habituer à toi-même. Alors là, tu te sortirais les doigts du cul et ce serait bien. Ça arrivera, mais t’as encore du chemin. Tu vois, t’es pas si intelligente et vive d’esprit que tu le crois en te masturbant le nombril. Parce que tu sais, en fait, si les gens t’aiment pas, c’est pas que t’es au-dessus d’eux et qu’ils sont impressionnés du fond de leur médiocrité, hein, au contraire. C’est que t’es chiante et orgueilleuse, c’est tout. C’est tout, et ça te passera.

Mais bon, t’en as encore pour quelques années à tirer alors bisous, bon courage parce que le « pire »* est à venir et sois patiente.

PS : dans ton jargon d’adolescente, le pire signifie que les amis que tu as autour de toi te tourneront le dos sans raison. Oui, ce sera le plus dur des trucs que tu auras à vivre. Ça va. Ta vie est tranquille. Respire.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Caecilia
    Caecilia, Le 16 novembre 2012 à 21h29

    Sophie-Pierre Pernaut;3715351
    En fait, je l'aurais pas envoyé pour publication si ça avait été trop intime. Je dis plein de choses sur celle que j'étais à 13 ans, mais je dis finalement presque rien de la fille que je suis maintenant, et je peux te dire que je ne suis plus la même personne (au final, tout ce que je confie à mon propos, c'est que je n'aime pas celle que j'étais il y a 10 ans et que je suis en paix avec moi-même). L'idée vient de ce papier sur la madmoiZelle expatriée au Japon, et on s'est dit que ça pourrait être "drôle" de faire l'exercice aussi. En plus, c'est aussi une façon de vous inciter à réfléchir sur les changements qui se sont opérés en vous toutes, parce que c'est libérateur, de penser à tout le chemin qu'on a fait.
    Après, ce n'est pas parce qu'on parle de "nous" de temps en temps que ça nous empêche de faire des articles d'actu, de culture, de tout, en fait. Il n'y a qu'à voir la liste des articles publiés chaque jour. :) Merci beaucoup pour ta réponse, baille zeu ouai !

    (Par contre si tu pouvais m'expliquer en quoi j'enfonce des portes ouvertes, je suis preneuse, parce que je comprends pas pour le coup :cretin: )

    Et merci à toutes pour vos retours :fleur:

    C'est vraiment une question de personnalité en fait, je suis bien trop pudique pour révéler ce genre de choses à la terre entière ^^ Mais tant mieux pour toi si tu te sens de le faire, et tant pis pour moi, je ne suis pas obligée de lire tous les articles... Au passage, je voudrais préciser qu'en général j'apprécie tes textes :)
    Pour ce qui est d'enfoncer les portes ouvertes, ce n'est pas vraiment l'expression exacte: je veux juste dire que ce papier, à mes yeux, n'apporte pas grand chose (à part nous faire réfléchir, c'est vrai) et que ça arrive régulièrement que je lise quelque chose sur Madmoizelle, puis que je me dise "Moui, bof, et alors ?"
    Ce n'est pas l'aspect de ce site que je préfère voilà tout :)

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