« Moins tu sais que tu es belle, plus tu l’es », une double injonction bien stupide

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Depuis beaucoup trop longtemps, il semblerait que l'idée qu'il vaut mieux ne pas se trouver trop jolie pour l'être encore plus soit beaucoup trop répandue. Sophie Riche revient sur cette double-injonction en forme de non-sens.

« Moins tu sais que tu es belle, plus tu l’es », une double injonction bien stupide

Ce week-end, le magazine pour hommes Maxim a révélé, comme chaque année, le nom de la femme la plus sexy de l’année : il s’agit de Taylor Swift. Cet article n’a pas pour but de remettre en cause l’intérêt de ce genre de classements mettant en avant le potentiel sexy de personnes à la carrière bien souvent prolifique. J’ai un avis assez tranché sur la question, et ce serait un débat bien trop long qui nous éloignerait du sujet de base.

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Cet article n’a pas non plus pour but de remettre en cause la légitimité de ce classement : je l’ai dit, je le répète, j’ai beaucoup d’affection et de respect pour l’artiste et pour la personne. Bon point supplémentaire dans l’estime que j’ai pour cette femme : elle a profité de cette élection pour parler féminisme. Quand la journaliste qui l’interview lui fait remarquer qu’elle se fait un peu plus entendre sur le sujet, elle répond :

« Honnêtement, je n’avais pas une définition correcte du féminisme quand j’étais plus jeune. […] Je pense que quand je disais, Oh, le féminisme n’est pas sur mon radar, c’est parce que j’étais considérée comme une enfant, je n’étais pas une menace. Je ne me suis sentie bridée qu’une fois devenue une femme. Ou bien les doubles-standards dans les titres, les doubles-standards dans la façon dont les histoires sont racontées, les doubles-standards dans la façon dont les choses sont perçues. Un homme écrivant à propos de ses sentiments de manière vulnérable est courageux ; une femme qui écrit sur des sentiments de manière vulnérable en dit trop ou pleurniche. La misogynie est enracinée dans les gens depuis leur naissance. Alors pour moi, le féminisme est probablement le mouvement le plus important que vous pouvez rejoindre, parce que c’est essentiellement un autre mot pour l’égalité. »

Cette réponse est sensée, cette réponse est belle, cette réponse est parfaite et fait du bien quand on voit de nombreuses stars féminines refuser de se considérer comme féministe avec des justifications souvent tout à fait contestables (du genre « je ne suis pas féministe, j’adore les hommes » ou « je ne suis pas féministe parce que c’est contre-productif de râler »).

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En revanche, là où le bât blesse, c’est dans l’introduction à cette interview. Pourquoi ? Parce que la journaliste, Jessica Roy, y nourrit un concept pour le moins récurrent et pour le moins oppressant :

« Elle ne s’inquiète également pas de savoir si vous la trouvez attirante ou pas, ce qui, évidemment, la rend plus attirante. »

taylor swift venereMoi quand je lis ce genre de phrases.

Cette idée que les femmes qui se fichent pas mal de correspondre aux canons de beauté sont les plus belles me hérisse le poil. Pour moi, c’est le niveau supérieur, le degré ultime, le boss de fin de l’injonction à la beauté. Venir dire, dans une société où tant de femmes galèrent à aimer leur corps et leur visage, travaillent au quotidien pour s’aimer, dans une société où les troubles du comportement alimentaire touchent des enfants de plus en plus jeunes, venir balancer ça, même sans penser à mal, me fout un coup de poing dans le bide.

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Cette phrase intervient en parlant d’une femme qui correspond aux critères de beauté actuels, dans le cadre de son élection à la première place des femmes les plus sexys de l’année… Dans un magazine pour hommes. J’ai l’impression qu’on peut difficilement faire plus fort en terme d’injonction, puisqu’elle est double : non seulement, Maxim nous y fait comprendre que c’est bien d’être sexy (que c’est même important au point d’en faire un classement annuel), mais qu’il faut, en plus, ne pas chercher à l’être. C’est tout à fait paradoxal, je trouve, mais c’est pas comme si c’était la première fois que la société se mordait la queue sur le rapport au corps.

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Une femme qui se sent belle n’est PAS moins bien que les autres

Tout ceci me fait penser à une conversation que j’ai eu il y a quelques mois avec Marion Séclin (je ne name-droppe pas, hein, je crédite) sur certaines chansons qui incitent les filles à être les plus naturelles possible pour être les plus belles. Je pense notamment à Just the way you are de Bruno Mars, qui vante les mérites de sa petite amie qui, moins elle fait d’effort pour ses cheveux, mieux elle est coiffée.

Mais Bruno Mars a au moins le mérite de chanter, dans ce même morceau, qu’il regrette qu’elle ne se trouve pas aussi belle que lui :

« Ouais je sais, je sais que quand je la complimente, elle ne me croit pas,

Et c’est tellement, c’est tellement triste de penser qu’elle ne se voit pas comme je la vois. »

Mais il y a largement pire que ça : il y a What Makes You Beautiful des One Direction qui, bien que musicalement terriblement efficace, vend à des millions de jeunes fans l’idée que c’est cool de ne pas trop s’aimer. Ça commence par un constat : la fille que le narrateur convoite n’a pas des masses confiance en elle :

« Tu n’es pas sûre de toi
Je sais pas pourquoi
Tu fais tourner les têtes quand tu rentres quelque part
Tu n’as pas besoin de maquillage
Pour camoufler
Être comme tu es est suffisant. »

On retrouve ici clairement le running gag de la chanson internationale qui insiste sur l’idée que l’intérêt amoureux n’a pas besoin de se maquiller. Je ne peux m’empêcher de penser à Amy Schumer, qui a, à la perfection, parodié ce phénonème : dans une récente vidéo, on la voit dans un faux clip, entourée de chanteurs qui beuglent autour d’elle qu’elle devrait aller se démaquiller, qu’elle est trop belle pour des artifices. Et quand elle obéit ? Ils changent d’avis.

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Ce n’est rare ni dans la chanson, ni dans la vie… Il semblerait que, face à la confiance en soi, on demande des trucs étranges aux femmes. On t’en voudra peut-être de ne pas faire preuve d’assez de confiance envers ton apparence. Si tu travailles à t’aimer et que tu le dis, quelques personnes te reprocheront sûrement de t’aimer un peu trop, d’être trop narcissique, trop à l’aise avec ton physique… La société est comme ça, pleine de paradoxes : tu dois être jolie mais ne pas le savoir, mais ne pas être relou non plus avec tes complexes. Tu dois être maquillée mais pas trop, parce que less is more, mais pas mal quand même, au risque qu’on te dise que tu fais négligée, ou que « t’as pas bonne mine ».

La suite de la chanson est encore plus choquante selon moi : dans le refrain, on peut par exemple entendre l’idée que c’est le manque de confiance en soi qui rend la fille en question aussi attirante. Qu’ils préconisent peu de maquillage, sachant que leur public est en grande partie très jeune, bon… J’ai envie de dire, « mêlez-vous de votre fond de teint », mais pourquoi pas. Faire du malaise dans son propre corps une qualité qu’il faut avoir, c’est beaucoup plus dangereux pour la sérénité d’esprit :

« Mais quand tu souris en regardant le sol ce n’est pas dur de deviner
Tu ne sais pas que tu es belle
Si seulement tu pouvais te voir comme je te vois
Tu comprendrais pourquoi je te veux tellement
Je suis en train de te regarder et je ne peux pas croire
Tu ne sais pas que tu es belle
C’est ce qui fait que tu es si belle. »

nicki minaj clip anaconda
Moi quand je pète de rage sur les gens qui me disent que j’ai pas bonne mine alors qu’ils m’ont dit que je mettais trop de khol la semaine précédente.

J’aurais vraiment beaucoup aimé qu’une des filles du clip prenne les One D entre quatre yeux pour leur dire quelque chose comme « Alors quoi, il faudrait que je complexe, me sente mal dans ma peau, dans mes pompes, dans mon maquillage et dans mon style vestimentaire en attendant d’avoir l’approbation des hommes ? Que le seul moyen pour que je sois canon de ouf à tes yeux, c’est que je me trouve pas jolie ? Que je ne sois jolie que pour le plaisir de mon mec, sans pouvoir moi-même kiffer me trouver belle ? »

Cette chanson semble dire que ne pas avoir conscience de sa beauté et désapprouver son image rendent plus belle. Ça sonne comme une appropriation de la beauté d’autrui.

Ce genre de chansons vantant les mérites de ne pas se trouver jolie fait pas mal écho à tellement de trucs relatifs à la confiance en soi : que ce soit au collège, au lycée ou plus tard, dire à une fille « tu te crois belle » est une façon d’insulter. Alors qu’en fait, c’est le truc le plus cool de la Terre, de se sentir belle !

C’est déjà assez dur comme ça de s’accepter comme on est, avec nos imperfections, notre tour de taille, notre poids, dans une société qui hypersexualise les corps féminins, qui les retouche sur les photos, dans les publicités, à tel point que les canons de beauté du moment sont de plus en plus impossibles à atteindre. La vie est tellement plus simple et plus belle quand on accepte son corps et qu’on se met à s’aimer sous toutes les coutures.

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Quand je vois ce genre de phrases bateaux qui vantent le mérite du manque de confiance en soi (sic) ou mettent en avant malgré elles le paradoxe de ne pas chercher à être sexy dans une société autant sexualisée, j’ai envie de froncer les sourcils.

Moi, j’ai envie de dire à qui à encore besoin d’être convaincu-e, aime-toi comme t’as envie de t’aimer, maquillée, pas maquillée, les deux. Aime-toi et assume-le, ou garde-le secret si tu préfères. Aime-toi à ton rythme, comme tu le sens, comme tu le veux. Écoute plutôt Jack Parker, la voix de la raison de l’amour de soi, qui a justement tweeté sur les reproches faits aux femmes qui se trouvent belles et dont voici un extrait :

jack jack2 jack3 jack4

Je peux pas plus approuver son discours : aime-toi et ne laisse ni les chanteurs ni les magazines t’expliquer leur façon de te trouver belle. Tu es la personne la plus importante de ta vie, alors travaille avant tout à te sentir en adéquation avec toi-même.

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Sophie Riche

Sophie Riche est membre de la rédac depuis 2011, époque à laquelle elle officiait sous le pseudonyme Sophie-Pierre Pernaut. Elle aime manger du fromage et l’humour un peu gras.


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Commentaires
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  • Nina.Cpms
    Nina.Cpms, Le 9 juillet 2015 à 23h18

    Merci SPP pour cet article ! :free:
    Un argument supplémentaire : grâce au merveilleux blog de Laci Green, j'ai découvert cette compilation de réactions négatives d'individus masculins face à l'amour de soi dont font preuve certaines filles... Encore une fois, on doit être belles mais mal dans notre peau sous peine d'être taxées de vaniteuses ! Et dire que, selon le cliché, ce sont les filles et leurs exigences qui sont compliquées...

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