J’ai testé pour vous… bosser dans le BTP, un milieu 99% masculin

Sassinak est une jeune femme maître d'oeuvre dans le bâtiment. Conséquence : elle ne travaille qu'avec des hommes... et vous explique comment ça se passe !

J’ai testé pour vous… bosser dans le BTP, un milieu 99% masculin
C’est la semaine de l’Égalité Professionnelle du 10 au 17 octobre 2014. On en profite pour rediffuser ce témoignage.

Publié initialement le 9 décembre 2012

Je me présente : je m’appelle Sassinak, j’ai 23 ans et j’évolue dans un univers professionnel entièrement masculin.

Un univers masculin, comment ça ?

Je travaille dans le monde merveilleux du BTP. Mon métier, c’est de faire couler du béton, monter des agglos, ouvrir des tranchées. J’occupe le poste de maître d’œuvre, c’est-à-dire que j’assure le lien technique entre le maître d’ouvrage (le propriétaire) et les entreprises. Mon client, le maître d’ouvrage, m’indique ce qu’il veut faire sur sa propriété, je m’occupe de définir un cahier des charges en accord avec lui, de trouver des entreprises, de passer des appels d’offre, de suivre les travaux et de faire la réception. Pour prendre un exemple simple, si vous voulez construire une maison, le maître d’œuvre est souvent l’architecte. Vous dites « Je veux une maison », l’architecte se charge de vous faire raconter la maison de vos rêves, de la dessiner, et en avant Guingamp !*

C’est un métier un peu difficile, dans le sens où une bonne partie de mon travail se passe dehors. Oui, l’hiver je me les gèle souvent, surtout lors des lancements de chantier à 7h du matin (joie dans mon cœur le lundi matin quand le chantier est à 2h de route de la maison). Et oui, l’été c’est souvent l’enfer quand il faut gérer une réception en plein cagnard. Le point positif, c’est qu’on n’apprécie jamais autant d’être dans un bureau chauffé que quand on a passé la matinée dehors par -5°C. Ma maman me demande souvent si je ne veux pas changer pour un métier plus tranquille dans un bureau. Personnellement, je ne conçois pour l’instant de passer ma journée assise derrière un PC.

Je ne vais pas être de mauvaise foi : je savais bien en choisissant cette voie qu’il n’y aurait pas beaucoup de filles. En revanche, je ne m’attendais pas à n’avoir aucune femme dans mon environnement de travail. Il est vrai que je fais des travaux routiers, et par leur difficulté ils ne sont pas très prisés par les femmes. Il y a en revanche de plus en plus de conductrices de travaux dans le bâtiment, avancée que je salue. Pour être honnête, je côtoie quelques femmes. Toutes sont des secrétaires. Oui, je sais, c’est un sacré cliché, mais c’est aussi ma réalité.

Travailler avec des hommes, qu’est-ce que ça implique ?

Avant de décrocher mon diplôme (je suis ingénieur en génie civil, EH OUAIS !), j’ai fait quelques stages. L’un d’eux s’est assez mal passé : un des ouvriers refusait de me serrer la main, c’était contraire à sa religion… Et le grutier a passé les deux mois de ma présence à pester parce qu’une femme sur un chantier, ça porte malheur. Charmant. Les personnes qui encadraient le chantier ont su être suffisamment intelligentes et sont intervenues à bon escient. Cette réaction m’a d’abord mise mal à l’aise puis m’a confortée dans mon choix de carrière. Après tout, si toutes les filles baissent les bras dès le premier misogyne venu, on n’avancera jamais ! D’autres stages se sont passés à merveille, j’ai rencontré des gens heureux de voir la gente féminine débarquer et ayant réellement envie de m’apprendre des choses.

Dans mon poste actuel, je suis confrontée à deux types de personnes : les plus de 45 ans et les moins de 35 ans (mais où sont les 35-45 ans ?!). Avantages et inconvénients.

Les plus de 45 ans sont les plus délicats à gérer, ce sont souvent des « vieux de la vieille » qui font leur métier depuis des décennies. Pour beaucoup, j’ai l’âge de leurs enfants, pour certains de leurs petits-enfants. Je pourrais donc facilement être leur fille, chose qu’ils ont tous la délicatesse de ne pas dire (il faut dire aussi que ça leur colle un sacré coup de vieux). Mon métier implique de les encadrer, de leur donner un planning et de les engueuler quand il y a un souci. Je suis entravée par un préjugé : un homme qui hausse la voix est perçu comme quelqu’un qui « en a », une femme qui fait la même chose est une hystérique. J’ai donc appris à ne jamais lever la voix, mais à verbaliser le plus possible les choses. L’autre souci, c’est qu’il est compliqué d’engueuler quelqu’un qui pourrait être ton père et qui est moins enclin à te prendre au sérieux du fait que tu es une nana. Je m’astreins donc à être irréprochable : je fais le maximum de choses en concertation avec les entreprises, j’écoute leur point de vue, je donne le mien, je prouve que je connais mon sujet (c’est important de montrer que je ne passe pas mes journées à me faire les ongles en lisant madmoiZelle) et je me débrouille le plus possible pour arriver à un accord sans passer par la case « hurlements sauvages ».

Quand je dois faire preuve d’autorité, je prépare toujours mes arguments avant la réunion/le coup de fil : qu’est-ce qu’il s’est passé, qu’est-ce qui était convenu, à quel moment c’est parti en cacahuète, et pourquoi je ne suis pas contente. Stratégie en béton (BLAGUE) qui a toujours payé. Mon point fort, c’est mon chef et mes collègues. Ils sont tous ultra contents d’avoir une nana avec eux, déjà parce qu’ils trouvent que c’est bien que la jeune génération touche à tout (oui, « jeune génération » : mes collègues ont tous plus de 45 ans) et faut avouer que ça les change agréablement des vieux barbus de tous les jours. Ils sont donc toujours prêts à m’épauler si j’ai un souci. Les entreprises savent qu’ils font bloc avec moi, et ça aide.

Pour les moins de 35 ans, c’est beaucoup plus simple. Ils sont de la génération que ça ne dérange pas de voir une nana traîner ses chaussures de sécurité dans le coin. J’ai des relations plus simples et plus directes avec eux. Le tutoiement est venu plus facilement (dans le BTP, de toute façon, le « vous » n’existe pas). Il est beaucoup plus simple, pour eux comme pour moi, de hurler un bon coup et de reprendre des relations tout à fait cordiales ensuite. Je pense que pour eux, fille ou garçon, ça ne fait pas de différence. Et ça, c’est juste chouette.

Pour les madZ qui se demandent si elles veulent s’orienter là-dedans, je dirai juste : viendez ! (En plus, y a plein de beaux mecs à mater.)

*Je milite pour la réhabilitation des expressions obsolètes.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lilmivaness
    Lilmivaness, Le 16 octobre 2014 à 20h08

    @Sassinak

    Salut, merci de ta réponse rapide :) Je me doutais que tu ne voulais pas dire ça vu le ton de ton article ^^ mais tu me rassures quand même. J'avais cru que ta phrase disait que la difficulté du travail faisait fuir les femmes alors qu'en fait ce sont les difficultés rencontrées par elles parce qu'elles sont des femmes dans cette branche que ça n'encourage pas les candidatures féminines, tout comme les difficultés rencontrées par n'importe qui d'autre dans son job pour se faire accepter par autrui le ferait fuir. (si je comprends bien).

    Je ne trouve pas du tout ton message prétentieux, il y a des milieux où c'est dur particulièrement quand on est une femme/un homme/un jeune... et il faut le dire ! Tu t'es fait ta place dans ce milieu et tu as du mérite pour ça, car ce n'était pas non plus le monde des bisounours sans caractère ! :) bref merci pour ce témoignage même si moi je m'oriente dans la branche du droit.

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