Pas vers l’horreur n°4 : Jour 3
[rightquote]Quand l’équipe de psychologues se prend au jeu et devient agents de sécurité[/rightquote]Au troisième jour, les parents et amis sont invités à rendre visite à leurs proches. Pour ne pas les inquiéter (et il est très clair ici que l’équipe de chercheurs s’est clairement laissée prendre au « jeu »), les lieux sont nettoyés, les prisonniers nourris, de la musique est diffusée pour détendre l’atmosphère… Ainsi, lorsque les proches des candidats arrivent au sein de la prison, l’expérience semble se dérouler sans encombre. Certains parents protestent et se plaignent des règles arbitraires, mais finissent par les admettre.
L’évènement majeur de cette journée fut la rumeur d’un complot de fuite collective, soi-disant prévue juste après les heures de visite. N°8612, le candidat relâché la veille, est censé revenir libérer les prisonniers restants. Prise au piège de sa propre expérience, l’équipe de chercheurs ne réagit plus comme une équipe de psychologues sociaux et se transforme en équipe de sécurité de prison : une réunion stratégique est organisée pour faire face et enrailler ce complot.
Les psy-agents de sécurité prennent la décision de renforcer le nombre de gardes présents, d’enchaîner les prisonniers ensemble et de les déplacer dans une pièce isolée pour faire croire à n°8612 et ses comparses que l’expérience est terminée et qu’aucun prisonnier ne reste à libérer…
Fort heureusement, les choses ne se passent pas exactement de la manière prévue et le Dr. Zimbardo est interrompu par un collègue, Gordon Bower, curieux d’en savoir plus sur cette expérience singulière. Seulement voilà, G. Bower pose une question qui met Zimbardo dans une rage folle : « quelle est la variable indépendante ? » (l’objet d’étude de l’expérience). Le psychologue, dépassé par la situation, se met en colère et pense à cette prison qu’il a sur les bras, pour laquelle il doit assurer la sécurité des hommes… Quelle importance de cette variable indépendante ?! Le Dr Zimbardo le confesse lui-même : il n’aura réalisé que bien plus tard à quel point il était dans son rôle…
Je vous passe quelques détails suivants – notamment le passage d’un prêtre catholique auprès des prisonniers, des prisonniers qui se présentaient spontanément par leurs numéros – pour en arriver à l’anecdote qui mit le feu aux poudres : un prisonnier, le n°819, refuse de rencontrer le prêtre, se sent mal, ne se nourrit plus et réclame un docteur… L’équipe le reçoit, il s’effondre et commence à pleurer de façon hystérique. Zimbardo lui enlève la chaîne de son pied, le collant de sa tête et l’emmène se reposer dans une pièce isolée.
Pendant cette entrevue, les gardes, tout à leurs rôles sanguinaires, en profitent pour aligner les prisonniers et leur ordonner de chanter : « le prisonnier 819 est un mauvais prisonnier. A cause de ce qu’il a fait, ma cellule est un désordre, Mr l’Officier Correctionnel ». Si aux prémices de l’expérience les chants étaient désordonnés, pris à la rigolade, à ce stade du « jeu de rôle », les prisonniers chantent d’une seule voix (vidéo).
Le n°819 fonds en larmes, hystérique à l’idée que ses comparses le considèrent comme un mauvais prisonnier. Le docteur lui propose alors de partir, mais il refuse de s’en aller en étant vu « comme un mauvais prisonnier » et veut rejoindre sa cellule.
Zimbardo, probablement mû par un électrochoc intérieur, met la première touche de fin : « Tu n’es pas 819. Tu es (nom) et mon nom est Dr Zimbardo, je suis psychologue, pas intendant de prison, et ce n’est pas une vraie prison. C’est juste une expérience, et ce sont des étudiants, pas des prisonniers, comme toi. Allons-nous en ».








Le 21 janvier 2011 à 19:49
Je trouve ces expériences vraiment porteuses de remise en question, mais aussi douloureuses. ça me fait mal, de voir ce côté là du genre humain. et quelque part ça me fait mal d'admettre qu'on ne peut pas aussi facilement taxer de monstres les tortionnaires, mais qu'ils ont été "amenés" à faire ça.Ce que dit Caillean est très intéressant aussi : est-ce que c'est parce que dès tout petit on nous apprend à nous conformer (parce que vivre en société, c'est se conformer à un certain degré, non?), qu'on dévie aussi vite?
Par contre Zimbardo parle vraiment trop vite, je lis vite mais là j'ai eu du mal, faut s'accrocher!
Et les photos sont… horribles. J'en ai de l'acide dans la bouche. Et je reviens à ce que j'ai écris au début. C'est tellement douloureux de se dire que ce n'est pas un "accident", qu'on peut reproduire ce genre de choses quand on veut.
Le 21 janvier 2011 à 20:14
Ça fait froid dans le dos, et en même temps cela ne m'étonne même pas.Je suis une fille assez calme et discrète, plutôt gentille, mais pourtant j'ai bien conscience de la violence, de la haine qu'il peut y avoir au fond de moi. Et en plus je suis convaincu que chacun cherche à faire le bien, mais que sa quête peut engendrer le mal.
Article très très intéressant, merci beaucoup !
Le 22 janvier 2011 à 01:37
La frontière est tellement mince entre bien et mal, et la définition change si vite suivant le contexte…. et le phénomène de groupe a un tel impact, tant par le coté "influence" que par le coté "individuel"… je m'explique, dans un groupe même petit, la décision est collective, donc la responsabilité aussi. Individuellement ça soulage pas mal la conscience, et de plus se faire reconnaitre par ses pairs comme dans le groupe est valorisant (personne n'aime être LE vilain canard de la classe, de la boite etc….)Personnellement je comprends le fait d'avoir été volontaire pour ce type d'expérience, même si on voit bien qu'ils n'en sont pas sortis indemnes, loin de là. Parce qu'il est facile en effet de dire, moi si y avait la guerre je ferai partie de la résistance. Ou pas… c'est sur que oui faire partie de la résistance c'est plus classe que faire partie des collabo…. ou des passifs, qui ont balancé personne mais n'ont défendu personne…. Sauf que en vrai, dans un vrai contexte, on ferait quoi ????? On chercherait vraiment à se mettre dans la merde jusqu'au cou pour un idéal et sauver des inconnus ? Si on est pas personnellement visés (genre dans le cas du nazisme, si on est pas juifs) on laisse faire car on est pas concernés ? Ou si une opportunité directe ou indirecte de se faire un peu de thune en plus (on est en guerre on oublie pas hein, on a la dalle !) grace à l'ennemi on saute dessus ???
Là tout de suite on dit non biensur, on restera pas sans rien dire, et surtout on se fera pas de profit là dessus… Oui enfin y a 3 ans on vous aurait dit de mettre des fringues technicolor vous auriez sauté au plafond les Mad, alors que l'été prochain tout le monde en portera, ok ça n'a pas la même importance, mais reconnaissez que nous sommes terriblement conditionnées (sans qu'on nous force aucunement) par la société… OK c'est pas la même chose, mais enfin c'est pas tellement différent non plus.
Hélas il est évident que cette expérience démontre que le pire est en nous, que les gens qui tuent ne sont pas des monstres, mais des gens comme nous. Seul le contexte change. Ce qui m'impressionne surtout, c'est à quelle vitesse les gens de cette expérience ont été happés par leur personnage, c'est juste stupéfiant, Et terriblement effrayant, parce que ça aurait pu être moi (alors que pour le technicolor comptez pas sur moi !).
Dans le genre, le livre La part de l'autre, de Schmidt, qui raconte ce que serait devenu le petit Adolphe si les beaux arts ne l'avaient pas jeté. Non Hitler était pas un monstre, ça fait peur, c'était un être humain, comme nous.
Le 23 janvier 2011 à 12:38
Je ne sais plus qui a dit qu'elle trouvait choquant que des personnes se soient portées volontaires pour ce type d'expérience, mais, par exemple, je pense que je me serais portée volontaire: je suis pauvresse, et le nombre de jours où je peux travailler en temps qu'étudiante sans faire perdre ses allocs à ma mère est très limitée. 15 euros en une journée, c'est beaucoup pour moi, sachant qu'avec ça je peux tenir un mois sans trop me priver. Et puis, je suppose que les volontaires voyaient plus ça comme un jeu de rôle, "venez, on va jouer aux indiens et aux cowboys". Les enfants jouent spontanément au voleur et au gendarme, et il n'y a rien de monstrueux à ça. Fin de la parenthèse.Ces expériences révèlent beaucoup sur la nature humaine, certes, mais il ne faut pas non plus oublier toutes les circonstances: par exemple, dans l'expérience de Milgram, le taux d'obéissance diminuait lorsque le "bourreau" avait un contact préalable avec la victime, lorsqu'il était plus proche de celle-ci, lorsque l'expérimentateur n'était pas présent, lorsque celui-ci ne portait pas de blouses blanches… Les conditions extrêmes donnent toujours des résultats plus extrêmes et donc plus choquants.
N'oublions pas non plus la part des gardiens de prisons "gentils", qui humiliaient et punissaient le moins possible. Je serais intéressée de connaitre la proportion gentils-méchants dans les gardiens.
Bref, si les résultats de telles expériences sont proprement hallucinants, il ne faut pas commencer à se laisser aller à des pensées désespérées quant à la nature humaine. Par ailleurs, la connaissance de tels fonctionnements psychologiques permettra sûrement une remise en question de soi-même dans de situations parallèles.
En effet, sur toutes celles qui connaissent l'expérience de Milgram aujourd'hui, combien, mise dans une expérience similaire, agiraient sans faire aucun lien avec ce qu'elles savent? Au contraire, elles repéreraient les signes d'autorités, se déferaient de l'illusion qu'elles sont obligées de faire ce qu'on leur demande, etc. Ces expériences ont donc du bon: en connaissant les causes de manipulations qui mènent les gens normaux à commettre des actes horribles, il est possible de les repérer consciemment dans le futur et d'avoir une vision bien plus objective de la situation dans laquelle on se trouve.
Ce commentaire est valable dans bien d'autres domaines: en connaissant les éléments qui composent une publicité de manière à nous influencer, le message de celle-ci devient immédiatement moins pertinent; en connaissant les raisons et les circonstances du conformisme (voir les expériences du Dr Solomon Asch), on a plus de chances d'affirmer sa propre personnalité; etc.
On peut résumer tout cela en s'informant sur l'influence sociale, phénomène présent dans toutes les sociétés et tous les groupes.
Si je suis bien d'accord sur le fait que les psychologues aient oublié leurs rôles est absolument choquant, et que leur comportement est bien plus "punissable" que celui des gardiens, cela prouve néanmoins que même eux ne savaient pas toutes les données de leur expérience (ce qui est scandaleux, on ne se lance pas dans un projet d'une telle ampleur sans avoir en main toutes les informations nécessaires).
Voilà pour ma petite contribution. Je viens de terminer un chapitre de psychologie parlant justement de l'influence sociale, que j'ai trouvé très intéressant et dont je pense qu'il me sera bien utile dans l'avenir; c'est pourquoi j'encourage chacune et chacun à se renseigner sur de tels phénomènes.
(oh, et au fait: super article :p)
Le 23 janvier 2011 à 19:40
J'aime beaucoup cette série d'articles. Après je ne suis pas assez calée pour commenter, mais pour toute la réflexion que ça apporte, merci Justine_.Le 23 janvier 2011 à 22:18
Une expérience passionnante dis donc! Je n'en avais pas idée, alors déjà merci d'avoir éclairé mes lanternes!Je vais approfondir ma connaissance en la matière en suivant les liens car je trouve ça extrêmement intéressant… Bien que flippant!
Le 24 janvier 2011 à 00:10
Je m'attendais plus à une réflexion du style "mais qu'est-ce que la normalité, d'abord ?!", mais je crois que les participants à cette expérience étaient effectivement des personnes ordinaires : quand on est étudiant, prendre part à une expérience de ce type peut être extrêmement intéressant, et les candidats ne se doutaient pas une seule seconde que les évènements allaient prendre cette tournure. Comme l'a dit Ithiliel, c'était plutôt "allons jouer au cow-boy"… c'est d'ailleurs pour ça que lors des premières heures, l'ambiance était détendue.
Le psychologue "organisateur" de l'expérience s'est pleinement rendu compte qu'ils s'étaient laissés prendre dans l'expérience, et c'est ce qui la rend si incroyable pour nous…
Quant à ta dernière phrase : justement, pourquoi certains se laissent aller à la barbarie, et d'autres non ? Pourquoi les soldats "barbares" étaient tous à Abu Ghraib ? Je crois que la question était plutôt : pourquoi Abu Ghraib a transformé les soldats en barbares ?
et
J'aime drôlement vos idées, et j'ai envie de rajouter que plus les gens se sentent dans un état "agentique", c'est-à-dire se considèrent comme les agents sous les ordres d'un supérieur, les choses s'aggravent : je fais les choses au nom de quelqu'un d'autre, c'est donc que je ne suis pas responsable !
Merci merci
Et puis même si c'est pour dire "bordeyl de meyrde", c'est toujours intéressant de participer au débat
Le 02 février 2012 à 20:06
Je viens de lire les post's. Certaines ont trouvé sa chute "facile". Certes (pour sa défense, il avait pas l'air d'avoir des masses de temps pour conclure, il semble un peu pressé). Admettons.C'est ptêtre facile, mais son discours du "On peut tous devenir un héros, ça va pas être easy, mais en même temps, si c'était marrant et funky, on le serait tous hein", à moi et ma petite âme de bleuette en puissance, ça nous requinque un tant soit peu notre foi en l'humanité.
Je connaissais déjà Milgram, mais je viens de découvrir Zimbardo et c'est devenu en deux-deux un de mes nouveaux maîtres à penser. Je serais curieuse d'acheter quelques-unes de ses publications..!
P.S. (totalement out) : J'aime son p'tit rajout sur la photo de lui et de sa femme (je suis allée voir la vidéo donnée en lien), dans laquelle il dit "I couldn't let escape my beautiful Heroine !". J'ai trouvé ça mignon. Voilàà, je remballe mon côté bleuette
Et puis, merci Justine_ !
Le 21 février 2012 à 23:20
Philip Zimbardo a écrit un libre "the lucifer effect" qui n'est pas traduit mais très accessible.Sinon vous pouvez trouver sa conférence complète (2h) en streaming sur le net, c'est très intéressant.
On a parlé de lui en cours l'an dernier, de Hannah Arendt également lorsqu'on étudiant l'incarcération aux états unis et c'était très intéressant. Je n'ai pas envie de me lancer dans un débat ici mais bref, c'est un homme que j'admire et je pense que oui, nous avons tous un tortionnaire en nous, le fait d'en être conscient est la seule chose qui peut nous sauver.
Le 07 août 2012 à 15:32
J'ai trouvé l'article très intéressant et il m'a réellement amené à me poser des questions.Dans le même esprit je conseille à celles que ça intéresse le film allemand La Vague, qui un peu sur le même principe étude le totalitarisme mais dans le cadre d'une classe de lycée.