Comment réveiller le tortionnaire caché en chacun(e) de nous ?

Pondu par Justine_ le 21 janvier 2011     

Pas vers l’horreur n°4 : Jour 3

[rightquote]Quand l’équipe de psychologues se prend au jeu et devient agents de sécurité[/rightquote]Au troisième jour, les parents et amis sont invités à rendre visite à leurs proches. Pour ne pas les inquiéter (et il est très clair ici que l’équipe de chercheurs s’est clairement laissée prendre au « jeu »), les lieux sont nettoyés, les prisonniers nourris, de la musique est diffusée pour détendre l’atmosphère… Ainsi, lorsque les proches des candidats arrivent au sein de la prison, l’expérience semble se dérouler sans encombre. Certains parents protestent et se plaignent des règles arbitraires, mais finissent par les admettre.

L’évènement majeur de cette journée fut la rumeur d’un complot de fuite collective, soi-disant prévue juste après les heures de visite. N°8612, le candidat relâché la veille, est censé revenir libérer les prisonniers restants. Prise au piège de sa propre expérience, l’équipe de chercheurs ne réagit plus comme une équipe de psychologues sociaux et se transforme en équipe de sécurité de prison : une réunion stratégique est organisée pour faire face et enrailler ce complot.

Les psy-agents de sécurité prennent la décision de renforcer le nombre de gardes présents, d’enchaîner les prisonniers ensemble et de les déplacer dans une pièce isolée pour faire croire à n°8612 et ses comparses que l’expérience est terminée et qu’aucun prisonnier ne reste à libérer…

Fort heureusement, les choses ne se passent pas exactement de la manière prévue et le Dr. Zimbardo est interrompu par un collègue, Gordon Bower, curieux d’en savoir plus sur cette expérience singulière. Seulement voilà, G. Bower pose une question qui met Zimbardo dans une rage folle : « quelle est la variable indépendante ? » (l’objet d’étude de l’expérience). Le psychologue, dépassé par la situation, se met en colère et pense à cette prison qu’il a sur les bras, pour laquelle il doit assurer la sécurité des hommes… Quelle importance de cette variable indépendante ?! Le Dr Zimbardo le confesse lui-même : il n’aura réalisé que bien plus tard à quel point il était dans son rôle…

Je vous passe quelques détails suivants – notamment le passage d’un prêtre catholique auprès des prisonniers, des prisonniers qui se présentaient spontanément par leurs numéros – pour en arriver à l’anecdote qui mit le feu aux poudres : un prisonnier, le n°819, refuse de rencontrer le prêtre, se sent mal, ne se nourrit plus et réclame un docteur… L’équipe le reçoit, il s’effondre et commence à pleurer de façon hystérique. Zimbardo lui enlève la chaîne de son pied, le collant de sa tête et l’emmène se reposer dans une pièce isolée.

Pendant cette entrevue, les gardes, tout à leurs rôles sanguinaires, en profitent pour aligner les prisonniers et leur ordonner de chanter : « le prisonnier 819 est un mauvais prisonnier. A cause de ce qu’il a fait, ma cellule est un désordre, Mr l’Officier Correctionnel ». Si aux prémices de l’expérience les chants étaient désordonnés, pris à la rigolade, à ce stade du « jeu de rôle », les prisonniers chantent d’une seule voix (vidéo).

Le n°819 fonds en larmes, hystérique à l’idée que ses comparses le considèrent comme un mauvais prisonnier. Le docteur lui propose alors de partir, mais il refuse de s’en aller en étant vu « comme un mauvais prisonnier » et veut rejoindre sa cellule.

Zimbardo, probablement mû par un électrochoc intérieur, met la première touche de fin : « Tu n’es pas 819. Tu es (nom) et mon nom est Dr Zimbardo, je suis psychologue, pas intendant de prison, et ce n’est pas une vraie prison. C’est juste une expérience, et ce sont des étudiants, pas des prisonniers, comme toi. Allons-nous en ».

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  1. SurdinamSurdinam

    Le 23 janvier 2011 à 12:38

    Je ne sais plus qui a dit qu'elle trouvait choquant que des personnes se soient portées volontaires pour ce type d'expérience, mais, par exemple, je pense que je me serais portée volontaire: je suis pauvresse, et le nombre de jours où je peux travailler en temps qu'étudiante sans faire perdre ses allocs à ma mère est très limitée. 15 euros en une journée, c'est beaucoup pour moi, sachant qu'avec ça je peux tenir un mois sans trop me priver. Et puis, je suppose que les volontaires voyaient plus ça comme un jeu de rôle, "venez, on va jouer aux indiens et aux cowboys". Les enfants jouent spontanément au voleur et au gendarme, et il n'y a rien de monstrueux à ça. Fin de la parenthèse.

    Ces expériences révèlent beaucoup sur la nature humaine, certes, mais il ne faut pas non plus oublier toutes les circonstances: par exemple, dans l'expérience de Milgram, le taux d'obéissance diminuait lorsque le "bourreau" avait un contact préalable avec la victime, lorsqu'il était plus proche de celle-ci, lorsque l'expérimentateur n'était pas présent, lorsque celui-ci ne portait pas de blouses blanches… Les conditions extrêmes donnent toujours des résultats plus extrêmes et donc plus choquants.

    N'oublions pas non plus la part des gardiens de prisons "gentils", qui humiliaient et punissaient le moins possible. Je serais intéressée de connaitre la proportion gentils-méchants dans les gardiens.

    Bref, si les résultats de telles expériences sont proprement hallucinants, il ne faut pas commencer à se laisser aller à des pensées désespérées quant à la nature humaine. Par ailleurs, la connaissance de tels fonctionnements psychologiques permettra sûrement une remise en question de soi-même dans de situations parallèles.

    En effet, sur toutes celles qui connaissent l'expérience de Milgram aujourd'hui, combien, mise dans une expérience similaire, agiraient sans faire aucun lien avec ce qu'elles savent? Au contraire, elles repéreraient les signes d'autorités, se déferaient de l'illusion qu'elles sont obligées de faire ce qu'on leur demande, etc. Ces expériences ont donc du bon: en connaissant les causes de manipulations qui mènent les gens normaux à commettre des actes horribles, il est possible de les repérer consciemment dans le futur et d'avoir une vision bien plus objective de la situation dans laquelle on se trouve.

    Ce commentaire est valable dans bien d'autres domaines: en connaissant les éléments qui composent une publicité de manière à nous influencer, le message de celle-ci devient immédiatement moins pertinent; en connaissant les raisons et les circonstances du conformisme (voir les expériences du Dr Solomon Asch), on a plus de chances d'affirmer sa propre personnalité; etc.

    On peut résumer tout cela en s'informant sur l'influence sociale, phénomène présent dans toutes les sociétés et tous les groupes.


    Si je suis bien d'accord sur le fait que les psychologues aient oublié leurs rôles est absolument choquant, et que leur comportement est bien plus "punissable" que celui des gardiens, cela prouve néanmoins que même eux ne savaient pas toutes les données de leur expérience (ce qui est scandaleux, on ne se lance pas dans un projet d'une telle ampleur sans avoir en main toutes les informations nécessaires).

    Voilà pour ma petite contribution. Je viens de terminer un chapitre de psychologie parlant justement de l'influence sociale, que j'ai trouvé très intéressant et dont je pense qu'il me sera bien utile dans l'avenir; c'est pourquoi j'encourage chacune et chacun à se renseigner sur de tels phénomènes.

    (oh, et au fait: super article :p)
  2. Le 23 janvier 2011 à 19:40

    J'aime beaucoup cette série d'articles. Après je ne suis pas assez calée pour commenter, mais pour toute la réflexion que ça apporte, merci Justine_.
  3. mwa_lilithmwa_lilith

    Le 23 janvier 2011 à 22:18

    Une expérience passionnante dis donc! Je n'en avais pas idée, alors déjà merci d'avoir éclairé mes lanternes!
    Je vais approfondir ma connaissance en la matière en suivant les liens car je trouve ça extrêmement intéressant… Bien que flippant!
  4. Justine_Justine_

    Le 24 janvier 2011 à 00:10

    Posted by Kelowna
    Hum, je suis dubitative sur l'expérience… Des gens "normaux" dites-vous ? Enfin des gens qui ont accepté de se prêter à un simulacre de prison quand même… Si la compensation financière avait était 10 fois celle proposée, j'aurais pu comprendre… Mais 15$ par jours, même pour l'époque c'était pas beaucoup… Et c'est pas des enfants, donc ils savaient comment ça se passait un peu en taule (les humiliations etc). Néanmoins ils ont accepté de faire partie de cette expérience. Pire, ils étaient volontaires, on n'est pas venus les chercher.

    Dans une moindre mesure, c'est un peu comme si on faisait une expérience Battle Royal, et qu'on disait que c'est pour du faux mais avec de vraies armes, et que on va voir comment se comportent des gens normaux. Alors on passe une annonce et on a des volontaires. Mais à quel point ces gens sont normaux s'ils sont tentés par une telle expérience ??

    Bref, pour revenir à l'expérience de l'article, les chercheurs n'ont pas fait leur job, se sont laissés impliquer émotionnellement à la façon de spectateurs devant Loft Story prenant fait et cause pour Loana passke quand même, t'as vu, Jean-Edouard c'est un sale bâtard.
    Oui vous allez me dire quand on voit des choses aussi choquantes que dans l'expérience, c'est dur de rester totalement objectif et détaché, et que ma comparaison avec Loft Story est un peu abusée… Mais les chercheurs n'ont vraiment pas fait preuve de professionnalisme, c'est certain.

    La comparaison avec les événements d'Abu Ghraib est intéressante. Si en quelques jours d'un simulacre de prison des personnes perdent à ce point leur personnalité, en plusieurs mois de guerre (de vraie guerre pour le coup), on peut comprendre que certaines personnes aient pété un câble, soient devenues folles.

    Mais le contexte n'est pas tout. Je ne prétends pas savoir si on a tous un potentiel de tortionnaire ou non, je n'en sais rien. Mais dans le contexte de la guerre en Irak par exemple, même si les événements d'Abu Ghraib ne sont sûrement pas aussi isolés que ce que les portes-parole de l'armée américaine veulent nous faire croire, tous les soldats ne se sont pas laissés aller à tant de barbarie.

    (edit : et, euh, oui, comme l'a dit Leshayaa, le chat attaque l'adulte présent, pas le mioche !)


    Je m'attendais plus à une réflexion du style "mais qu'est-ce que la normalité, d'abord ?!", mais je crois que les participants à cette expérience étaient effectivement des personnes ordinaires : quand on est étudiant, prendre part à une expérience de ce type peut être extrêmement intéressant, et les candidats ne se doutaient pas une seule seconde que les évènements allaient prendre cette tournure. Comme l'a dit Ithiliel, c'était plutôt "allons jouer au cow-boy"… c'est d'ailleurs pour ça que lors des premières heures, l'ambiance était détendue.
    Le psychologue "organisateur" de l'expérience s'est pleinement rendu compte qu'ils s'étaient laissés prendre dans l'expérience, et c'est ce qui la rend si incroyable pour nous…
    Quant à ta dernière phrase : justement, pourquoi certains se laissent aller à la barbarie, et d'autres non ? Pourquoi les soldats "barbares" étaient tous à Abu Ghraib ? Je crois que la question était plutôt : pourquoi Abu Ghraib a transformé les soldats en barbares ?
    :)

    Posted by Zamora
    La frontière est tellement mince entre bien et mal, et la définition change si vite suivant le contexte…. .

    et
    Posted by Ithiliel

    J'aime drôlement vos idées, et j'ai envie de rajouter que plus les gens se sentent dans un état "agentique", c'est-à-dire se considèrent comme les agents sous les ordres d'un supérieur, les choses s'aggravent : je fais les choses au nom de quelqu'un d'autre, c'est donc que je ne suis pas responsable !

    Posted by Sekhmet
    J'aime beaucoup cette série d'articles. Après je ne suis pas assez calée pour commenter, mais pour toute la réflexion que ça apporte, merci Justine_.

    Merci merci
    Et puis même si c'est pour dire "bordeyl de meyrde", c'est toujours intéressant de participer au débat :)
  5. Why_So_SeriousWhy_So_Serious

    Le 02 février 2012 à 20:06

    Je viens de lire les post's. Certaines ont trouvé sa chute "facile". Certes (pour sa défense, il avait pas l'air d'avoir des masses de temps pour conclure, il semble un peu pressé). Admettons.

    C'est ptêtre facile, mais son discours du "On peut tous devenir un héros, ça va pas être easy, mais en même temps, si c'était marrant et funky, on le serait tous hein", à moi et ma petite âme de bleuette en puissance, ça nous requinque un tant soit peu notre foi en l'humanité.
    Je connaissais déjà Milgram, mais je viens de découvrir Zimbardo et c'est devenu en deux-deux un de mes nouveaux maîtres à penser. Je serais curieuse d'acheter quelques-unes de ses publications..!



    P.S. (totalement out) : J'aime son p'tit rajout sur la photo de lui et de sa femme (je suis allée voir la vidéo donnée en lien), dans laquelle il dit "I couldn't let escape my beautiful Heroine !". J'ai trouvé ça mignon. Voilàà, je remballe mon côté bleuette :D



    Et puis, merci Justine_ !
  6. flora.c.fflora.c.f

    Le 07 août 2012 à 15:32

    J'ai trouvé l'article très intéressant et il m'a réellement amené à me poser des questions.
    Dans le même esprit je conseille à celles que ça intéresse le film allemand La Vague, qui un peu sur le même principe étude le totalitarisme mais dans le cadre d'une classe de lycée.
  7. SillSill

    Le 01 février 2014 à 16:31

    Je suis étudiante en psychologie, donc j'avais déjà connaissance de cette expérience, mais je trouve ça vraiment bien qu'elle soit partagée à des "non initiés".

    Les gens ont tendance à rejeter ceux qui agissent mal dans notre société, à les classer systématiquement dans une catégorie à part, comme si ils étaient différents de nous, pour se rassurer. En effet, si on part du principe que seuls certains individus "mauvais" peuvent commettre des choses terribles, ça facilite le jugement. D'une part, on se place comme étant supérieurs à eux, "Je ne ferais jamais une telle chose.", on se rassure sur nous-même, et d'autre part, ça évite de devoir remettre en question le monde dans lequel nous vivons, qui a créé ces personnes.
    C'est bien de faire comprendre que personne ne naît mauvais, qu'il y a toujours des raisons (qui n'excuse pas, bien sûr) aux actes de chacun.

    Merci Madmoizelle, pour cet article plein de vérités!
  8. ari379ari379

    Le 01 février 2014 à 21:07

    Je suis contente de lire ce genre d'article sur Madmoizelle,il me prouve une fois de plus votre polyvalence :)
    Mon professeur d'histoire avais évoqué cette expérience ainsi que celle du "jeu de la mort" lors d'un cours que nous avions eu sur la Seconde Guerre mondiale.Je suis heureuse d'avoir eu l'occasion d'en apprendre plus,merci beaucoup pour cet article,je l'ai partagé avec l'ensemble de ma classe ^^
    Pour en revenir à l'expérience…cela fait froid dans le dos.Mais en même temps les réactions des gardiens me semblent, pas acceptables, mais "normales".Je pense que la plupart des êtres humains qui possèdent une certaine dose de pouvoir changent,se comportent d'une toute autre manière.
    Le pire c'est de ne pas savoir ce que nous aurions fait..
    Merci encore pour cette lecture!
  9. Cottontail-Cottontail-

    Le 01 février 2014 à 21:49

    Je pense qu'il faut légèrement nuancer ces résultats et l’interprétation qu'en fait Zimbardo. Il y a notamment un point à remettre en question, c'est que  la consigne donnée aux gardiens étaient du genre "vous avez tout le pouvoir, vous pouvez faire tout ce que vous voulez pour maintenir l'ordre, seule la violence physique est proscrite"… ça ne correspond pas tout à fait aux règles réelles dans une prison, les gardiens n'ont pas tout le pouvoir entre leurs mains.
    Une expérience similaire a été refaite depuis (the BBC Prison Study) avec une prise en compte de l'éthique (qui manquait dans l’expérience de Zimbardo), et quelques consignes différentes (il était par exemple précisé les droits des prisonniers) et les résultats sont vraiment différents! Notamment, les gardiens étaient réticents à exercer du pouvoir, et n'avaient pas le sentiment d'appartenir à un groupe.
    Bon, après, comme pour Zimbardo, un des résultats indique bien que c'est le produit du fonctionnement des groupes qui amène à la tyrannie, et non des facteurs individuels. Mais il en résulte aussi que pour basculer vers une tyrannie il y a deux conditions possibles: soit un échec démocratique (le modèle démocratique n'a pas fonctionné), soit le fait qu'un groupe se sente tellement menacé qu'il a recours a des comportements violents pour se défendre.
  10. VitanyVitany

    Le 03 février 2014 à 09:01

    le chat de la vidéo défendait le petit, c'était une évidence…
    mais c'est vrai que la vidéo en soi n'est pas drôle du tout (et qu'un chat qui attaque c'est très très très dangereux)

    sinon, concernant cette "expérience", je remarque deux choses tout de même :

    - ils ont recruté des étudiants, donc des personnes déjà dans l'optique déconnade et groupe et pas encore totalement matures

    - ils ont manifestement choisis les participants d'une façon ou d'une autre, donc ont indirectement privilégié certains "caractères" (comme la télé-réalité)… ce qui fait qu'ils se sont retrouvé non pas avec des défenseurs de la paix partout, mais avec des potentiels sadiques (le premier étant le "gardien" qui marche sur les "prisonniers" quand ils font des pompes…)

    Je note aussi que l'attitude du psy est totalement déplacée, il aurait dû mettre des limites (parce que même dans les prisons, les gardiens ne peuvent pas faire ce qu'ils veulent)

    Punir la rébellion en déshabillant, humiliant et torturant (oui c'est de la torture !) des personnes, ça ne peut que dégénérer !

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