Anonymat poils aux bras

Internet permet de naviguer anonymement - ou presque. Forcément, ça engendre des dérives. Daria Marx nous en cause.

Anonymat poils aux bras

Depuis quelques mois sur le petit monde de l’Internet français, on voit passer des histoires pas bien nettes, des menteuses qui prétendaient avoir le cancer, des filles perdues aux cheveux courts qui se voulaient bimbos 2.0. Une fois découverte, la stratégie du mytho s’effondre, tout le monde aux abris, plus rien n’existe. Il se planque et se referme sur lui avant d’aller tisser une autre toile, dans un autre coin reculé du Web, là où personne ne le connaît encore. Tristesse.

Ces personnages inventés de toutes pièces laissent derrière eux la cohorte de ceux et celles qui ont cru, tous ceux qui ont échangé, qui se sont livrés dans un chat ou dans un mail, ceux qui ont pensé parler à une véritable entité, un corps et une âme collés ensemble, indissociables. Mais est-ce qu’on peut vraiment être complètement quelqu’un d’autre derrière nos claviers ?

Je ne parle pas ici des cas bizarres, des papis routiers qui se font passer pour de jeunes demoiselles peu farouches ou des Jean-Pierres avinés qui découpent et scannent les photos des mannequins hommes La Redoute pour mieux draguer. Je parle de ces petits mensonges, de ces petits arrangements avec la réalité, ces méthodes dont nous usons presque tous, une photo prise en contre plongée pour gommer des joues trop rondes, les petits jeux presque invisibles avec la fonction Flouter pour effacer une trace d’acné. Et pourquoi pas, tout ceux et celles qui préfèrent évoluer libres de toute image réelle sur le Net, ceux qui s’expriment derrière une image empruntée, un dessin ou quelqu’un d’autre. Qu’est ce que nous racontons vraiment de nous dans nos images d’avatars, dans nos pseudos et dans nos bios Twitter ?

La ségrégation commence souvent par le choix du pseudo, de l’identifiant justement. Un peu comme la mode et les tendances des prénoms pour les enfants, nos prénoms d’emprunts nous classent malgré nous. KevinBoGOSS76 et AndyWarhol sont peut-être le même et unique individu sur un réseau social ou sur un espace de dialogue, mais ils n’attirent pas à eux les mêmes réactions, les mêmes échanges, les mêmes personnes.

Le premier est dans l’imaginaire collectif un post-adolescent à l’oreille percée, alors que le second est un jeune homme branché. Je grossis évidemment le trait. Mais comme dans la vraie vie, nous jugeons souvent à la première impression, et si on ne se retrouve pas dans les références de l’autre, on a peu de chance de faire l’effort de creuser, d’aller trouver ce qui se cache derrière un alias malheureux.

Pour les filles, il y a la secte très select des pseudos suggestifs, les MissCoquines et autres SoCalines, et même les MarieSalopes. Elles sont sans doute parfaitement inoffensives dans la vie de tous les jours, et ne se déguisent pas en lapin sexy avant de prendre le bus pour aller à la Fac le lundi matin. Elles choisissent de présenter aux autres une facette, réelle ou fantasmée, de leur personnalité. Et elles récoltent, souvent à leur grand désespoir, l’attention des KevinGrossBeat et des JeanPiPi, plutôt que celles de personnes plus disposées à s’intéresser à leur cérébralité. Ca n’a rien de grave. Chacun est libre de se représenter comme il le veut et chacun cherche son chat là où il veut, après tout, il n’y a pas de permis à point du surf légalisé.

Alors pourquoi nous sentons-nous si attaqués dans notre intimité quand on a affaire à quelqu’un qui déguise sa réalité, sa vraie vie, son vraie visage ou sa vraie taille de slip après de longs échanges ? Pourquoi cherchons-nous toujours à connaître ce qui se cache derrière le déguisement que l’autre a choisi ?

Je crois qu’il y a toujours une part de vérité, même dans les mensonges les plus tordus et les personnages les plus inventés. Qu’il faut souvent ne pas prendre les confidences et les aveux trop soudains comme argent comptant. Qu’il faut user de sa réserve dans les relations qu’on entretient avec des inconnus communicants.

Mais je pense que je pourrai refuser l’idée d’un Internet avec contrôle d’identité à l’entrée. J’aime le jeu des images et des mots, j’aime pouvoir poster sur un forum avec le pseudonyme d’un homme, demander conseil sur les plaques purulentes qui recouvrent mes cuisses dans le secret absolu de Doctissimo, et même troller allégrement le blog de mes potes quand j’ai l’impression qu’ils prennent le melon. Ca ne fait pas de moi une mythomane ou une serial-chieuse. Je profite de la liberté incroyable que m’offre mon modem. Je ne dépasse pas les limites de ma nétiquette.

C’est sans doute ca la vraie difficulté de nos échanges masqués. Savoir où s’arrêter. Les grands menteurs sont souvent démasqués lorsqu’il leur est impossible de continuer, quand ils sont invités à une soirée et que leur double parfait ne pourra pas s’y rendre, faute d’exister. Il faut qu’ils soient au pied d’un mur blindé pour se rendre compte de leurs erreurs.

Et pour en avoir fréquenté un ou deux, ils regrettent souvent les amis et les contacts qu’ils avaient noués sous une autre identité. Ils doivent tout abandonner, grillés. Je crois qu’on peut arrêter avant que tout ne dégénère, avant de ne mentir vraiment. On peut annoncer la couleur, dire qu’on est une partie d’un être, ou annoncer directement qu’on restera toujours un fantôme sans visage sur le Web. On peut aussi être complètement soi même. Mais qui a vraiment envie de jouer à être seulement soi dans un espace si vaste, alors qu’on pourrait être tout à la fois ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lerdameur
    Lerdameur, Le 5 septembre 2011 à 4h30

    Tiens un article qui correspond à mon actualité . Je viens de voir "Catfish" , un documentaire (fake) qui parle d'une pseudo-romance sur internet.
    Le gars correspond avec une nana pendant 8 mois, une fille qui est censée être mannequin/photographe blabla...et qui est finalement une femme de 40ans, mariée, avec des gosses, vivant dans une petite ville des états-unis.

    Je vous laisse l'article des Inrocks , ils en parlent mieux que moi.

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