Pourquoi une telle indifférence face au #MeToo de l’édition française ?


Ce 21 avril, Mediapart a publié une enquête fouillée relatant des accusations de harcèlement sexuel envers Stéphane Marsan, patron d'une grande maison d'édition. Mais contrairement à d'autres #MeToo, celui-ci n'a pas trouvé beaucoup d'écho...

Pourquoi une telle indifférence face au #MeToo de l’édition française ?Mihai Surdu / Unsplash

« Le mouvement #MeToo a très peu touché le milieu de l’édition. Cela montre que l’omerta est encore forte. »

Ces mots sont ceux de Samantha Bailly, autrice, qui a témoigné en son nom dans une enquête de Mediapart mettant en cause Stéphane Marsan, le chef des éditions Bragelonne (spécialisée dans les littératures de l’imaginaire). De nombreuses autres femmes y relatent, parfois anonymement, des attouchements et remarques à caractère sexuel subies dans le cadre de leur métier — certaines travaillaient pour l’accusé, d’autres espéraient faire publier leurs ouvrages dans sa maison d’édition.

À l’heure où nous tapons ces lignes, cette enquête très complète est publiée depuis huit jours, mais n’a, étonnamment, pas été reprise (au contraire d’autres dénonciations dans d’autres secteurs professionnels) par la presse généraliste. Est-ce un signe que l’efficacité des #MeToo s’étiole ?

Le #MeToo quasi-ignoré de l’édition française

« Pendant plusieurs mois, “Mediapart” a recueilli de nombreux documents et les témoignages d’une vingtaine d’autrices, éditrices, attachées de presse, salariées, étudiantes, traductrices ou stagiaires ayant un jour croisé la route de Stéphane Marsan […] Ils révèlent des remarques et des gestes inappropriés, à connotation sexuelle, dans un cadre professionnel […] À ces témoignages sont venus s’ajouter ceux d’hommes gravitant eux aussi dans le milieu de la fantasy. »

Mains « baladeuses », « jusqu’au niveau des fesses »« comportement “inacceptable” »… sans aller jusqu’au viol, l’enquête de Mediapart relaie des faits graves relevant du harcèlement sexuel au travail et évoque une forme de chantage à la publication« Tu sais, les contrats d’auteur, ça se négocie dans la chambre », aurait affirmé l’éditeur. Se dessine le portrait d’un Stéphane Marsan colérique (surtout avec ses collaboratrices de genre féminin), prompt aux éclats de voix et « très tactile », selon un bibliothécaire.

Certaines personnes ayant témoigné sont anonymes, d’autres ont pris le risque de parler en leur nom. Samantha Bailly explique sa démarche à Madmoizelle :

« Par solidarité envers toutes les femmes confrontées à des violences sexistes ou sexuelles, il m’a semblé important de prendre mon courage à deux mains en témoignant, et en le faisant à visage découvert. C’est un acte de sororité, une façon de briser la peur. »

Catherine Dufour, autrice qui s’est elle aussi adressée à Mediapart sans demander à être anonyme (« On dansait et il m’a mis la main aux fesses », raconte-t-elle au sujet de Stéphane Marsan), détaille avec pragmatisme ce choix lorsqu’on l’interroge.

« L’objectif était de dénoncer un comportement inapproprié dont j’avais été témoin afin qu’il ne puisse plus perdurer. Et un témoignage a, paraît-il, plus de poids quand il est fait en nom propre.

Le but n’était pas de faire un scandale, mais de faire cesser certains agissements dans le milieu de la SFFF [science-fiction, fantasy et fantastique, ndlr]. Et les médias de ce milieu ont relayé l’enquête. »

Les rares relais du #MeToo de l’édition française

« Les médias de ce milieu ont relayé l’enquête », affirme certes Catherine Dufour, mais le sujet peine à dépasser les frontières de la presse spécialisée, comme le montre ce fil Twitter regroupant toutes les réactions et relais du papier de Mediapart :

Une mention rapide sur France Inter, voilà pour le moment le seul écho de cette enquête dans la presse généraliste.

Certains médias spécialisés ont choisi de relayer la parole de l’accusé (qui n’avait pas répondu aux sollicitations de Mediapart, mais a fini par y publier aussi un droit de réponse) : ActuaLitté relaie d’abord l’enquête, puis publie, conformément à la loi, le droit de réponse de Stéphane Marsan le lendemain, une semaine avant de consacrer un article plus long au sujet ; Livres Hebdo met également en ligne la réaction de l’éditeur.

Si Catherine Dufour n’y voit pas forcément de problème (« Le droit de réponse, c’est important en démocratie — et la défense reprenant minutieusement l’enquête, ça fait d’une pierre deux coups »), Samantha Bailly est plus critique :

« “Mediapart” mène une enquête de plus d’une année, rassemblant 25 témoignages, dont 20 de femmes, le tout de façon documentée… et finalement, le traitement qui en est fait montre a minima des lacunes claires en matière d’informations sur les violences sexistes et sexuelles. »

Pourquoi si peu d’écho pour le #MeToo de l’édition ?

Nous avons interrogé Josiane Jouët, sociologue qui a notamment travaillé sur les féminismes en ligne ; elle fait état de sa perplexité face au silence assourdissant ayant suivi l’enquête de Mediapart.

« Je dois avouer que je ne m’explique pas le peu de relais de cette enquête. Je me dis que c’est peut-être parce qu’aucune personne n’y fait état de viol, mais d’autres affaires d’agressions sexuelles, comme les accusations portées contre Pierre Joxe, ont été traitées par de grands médias.

Notons aussi que souvent, il faut un procès pour que la presse s’intéresse à un sujet ; ici, aucune victime ne semble avoir porté plainte, et Stéphane Marsan n’a pas saisi à nouveau la justice pour diffamation. »

Lorsqu’on évoque la potentielle explication d’une actualité trop chargée en Covid et bisbilles politiques pour que le sujet soit traité, la chercheuse écarte cette hypothèse :

« Beaucoup d’articles sont sortis sur des tas de milieux professionnels : musique, sport, journalisme… ça a été couvert, malgré le reste de l’actualité. Là ce n’est pas le cas. Pourtant l’enquête de “Mediapart” est très fouillée, c’est un vrai travail d’investigation, il y a des témoignages anonymes, d’autres non… je suis étonnée.

Cela dit, ça peut encore venir : il est possible que cette publication ait lancé des enquêtes concernant le milieu de l’édition, qui sont en cours et paraîtront plus tard. »

Catherine Dufour, pour sa part, s’estime satisfaite :

« Mon but était de prévenir clairement les jeunes aspirantes autrices en SFFF de ce qu’elles risquaient, là où auparavant on était obligées d’y faire allusion en off ; c’est fait et ça me convient. »

Selon Samantha Bailly, cependant, le silence est un danger :

« Tant que l’omerta perdurera, tant que le déni sera présent, il sera impossible d’actionner des outils pour enfin améliorer les conditions de travail des femmes. »

Vers une perte d’efficacité de #MeToo ?

Une omerta qui se maintient malgré des témoignages recueillis par un média de grande ampleur, dans une démarche professionnelle et rigoureuse (« Ellen Salvi [la journaliste de “Mediapart”, ndlr] a fait un travail d’orfèvre », estime Catherine Dufour) : difficile de ne pas se demander si on n’assiste pas au signe annonciateur d’un essoufflement de l’effet #MeToo.

Près de quatre ans après l’essor du mouvement, à l’automne 2017, cette façon de dénoncer des agissements sexistes est-elle en perte de vitesse ? Josiane Jouët nuance :

« Je pense que l’effet #MeToo, dans le secteur professionnel, est encore présent, et permet de lutter contre des comportements qui ne sont pas forcément du viol, mais du harcèlement moral continu, des gestes déplacés… On le voit sur @balancetonagency, @balancetastartup, avec les hôtesses ayant lancé @pastapotiche : de nombreuses femmes font état de comportements machistes et de harcèlement.

Le #MeToo français a ses spécificité — notamment le fait que pendant longtemps, on y trouvait peu de dénonciations ad hominem. Beaucoup de témoignages ne mentionnaient pas le nom de la personne accusée. Il fallait être dans le milieu pour savoir qui est visé. »

Dans un premier temps, les accusations visant Stéphane Marsan ne le citaient pas nommément, en effet : en février 2020, France Info mentionnait « ce poids lourd de l’édition dans la littérature de l’imaginaire, que plusieurs de nos témoins accusent de harcèlement sexuel ». Il a fallu attendre un an pour que l’homme soit dénoncé. Et en un an, les choses ont changé, selon Josiane Jouët :

« Je dirais qu’en France, dans le domaine professionnel, #MeToo est bien plus efficace depuis mi-2020. On a vu #balancetonrappeur dans le milieu de la musique, une réelle prise de conscience du côté du sport

À chaque fois que quelqu’un a le courage de témoigner, ça montre que n’importe qui peut témoigner. C’est un signal fort. #MeToo fait tache d’huile, touche un milieu professionnel après l’autre, et je pense que ça va continuer. »

La sociologue se montre confiante : « Sans dire que ça va rester efficace encore 10 ans », à ses yeux, « on est encore en plein dans #MeToo. » Ce qui l’interroge, par contre, c’est que les actes répréhensibles perdurent alors qu’ils sont dénoncés depuis des années :

« La question que je me pose, c’est : depuis #MeToo, le comportement de ces hommes n’a pas changé ? Ça fait des années, et rien ne bouge ? Ils se sentent si puissants, si intouchables, tout à fait dans leur bon droit…

Le gros problème c’est que la majorité de ces postes de pouvoir sont tenus par des hommes — de pouvoir, donc — imbus de leur puissance. Ils sous-estiment la puissance des femmes : dans leur tête, il y a une claire hiérarchie et les hommes dominent. Ils ne se sont jamais dit qu’en s’unissant, les femmes puissent aller jusque là.

La seule chose qui peut faire peur à ces gens-là, c’est la loi. Ce sont les procès. Et à long terme, la seule solution c’est la transformation des structures de pouvoir : qu’il y ait plus de mixité en haut lieu.

D’ailleurs, à mon sens, c’est aussi parce qu’il y a dans les rédactions plus de journalistes femmes, qui prennent au sérieux les sujets liés aux dynamiques de genre, que les choses changent. Je ne suis pas sûre que des médias totalement masculins auraient relayé les premiers #MeToo… »

Reste à voir si la presse généraliste se saisira, dans un futur proche, de cette enquête. Mais quoiqu’il arrive, selon Catherine Dufour, les choses vont changer et cela reste le plus important :

« La fin du sexisme dans la SFFF et au-delà ? Vaste programme… Dont cette enquête n’est qu’un alinéa. Pour le moment, je vois pas mal de gens du milieu réfléchir à la question, et initier des changements dans le bon sens. Nous n’avons donc pas travaillé en vain, c’est une grande satisfaction. »

Relais médiatique ou non, cette enquête n’aura pas été publiée pour rien. Car comme le rappelle Josiane Jouët, l’essentiel avec #MeToo ce n’est pas forcément l’effet sur les hommes, c’est aussi donner aux femmes la confiance nécessaire pour se défendre.

« Le plus important dans #MeToo, c’est la fin de la tolérance. Un grand nombre de femmes ne tolèrent plus ne serait-ce que des remarques sexistes — sans parler de harcèlement sexuel. C’est vraiment très important. »

« Quand j’avais 24 ans, l’âge de beaucoup de jeunes femmes ayant témoigné, j’aurais aimé être sensibilisée, j’aurais aimé savoir qu’il y avait des moyens d’agir et d’être protégée », explique Samantha Bailly.

Grâce à son courage et à la voix de toutes celles et ceux qui ont témoigné, les jeunes autrices sont mieux armées contre le patriarcat — et n’est-ce pas, finalement, une forme de victoire pour ce #MeToo ?

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Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

Portnawak

J'ai l'impression qu'il y a beaucoup de raccourcis dans ce que vous dites. Pour prendre un autre registre, c'est comme si on disait que si le patron d'un studio spécialisé dans les films d'horreur est soupçonné d'avoir attaqué/blessé des gens, c'est pas étonnant vu les films produits par le studio, et de là un peu de la faute des spectateurs qui aiment ce genre. Ça me gêne un peu comme raisonnement.
 

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