Dans la tête d’un socialo-sceptique – Les Chroniques de l’Intranquillité

En réaction à la victoire de la gauche, de violentes et primitives prédictions se font entendre un peu partout. Ce dimanche, Ophélie fait une compilation des complaintes les plus entendues en essayant de se mettre à la place des craintifs du socialisme.

Dans la tête d’un socialo-sceptique – Les Chroniques de l’Intranquillité

Il s’est passé quelque chose récemment, non ? Dans ma télévision j’ai vu des gens hurler, leurs yeux humides étaient portés vers le ciel dans un espoir aussi langoureux que dangereux.

Ils chantonnaient pour rendre hommage à un homme et toutes ces effusions de joie m’ont un peu fait flipper : je n’aime pas trop participer aux rassemblements festifs. Déjà que donner du pouvoir à quelqu’un est un acte qui me met personnellement mal à l’aise (c’est mon côté libertaire, j’ai un symbole Anarchy gravé au compas dans mon coeur), si je dois en plus l’acclamer et souffrir en silence le reggae soupe au lait de Yannick Noah pendant deux heures, non merci. Je l’ai déjà dit, les rassemblements messianiques, un peu comme les missions-suicide ésotériques, c’est pas tellement ma came, même une fois tous les cinq ans.

Et puis, que voulez-vous, je n’ai jamais réussi à m’identifier au camp des vainqueurs. J’ai toujours eu de l’affection pour les perdants, les tocards, les laissés pour compte et les derniers. J’ai toujours éprouvé une sympathie spontanée envers ceux que le sort abandonne, je les aime encore mieux quand ils ont connu la gloire et que la lourdeur de l’ombre leur tombe enfin dessus : j’aime les déçus, je me retrouve toujours un peu en eux.

De là à compatir au sort des électeurs de Nicolas Sarkozy, il me restait tout de même un fossé abyssal à franchir, car si je n’aime guère notre nouveau Président, j’avais l’ancien en horreur.

Après la victoire de la gauche, j’ai tout de même été surprise par la virulence des remarques qui me semblaient venir de toutes parts. J’avais déjà bien compris qu’il n’existait plus vraiment d’étiquette ni de famille politique, qu’aujourd’hui l’ancien électorat de Lutte Ouvrière pouvait voter Front National.

En réalité, un électeur de droite peut se cacher derrière n’importe quel honnête homme d’apparence sympathique. Le mythe du monstre de droite, orgueilleux, assoiffé d’argent et confiné dans son individualisme primaire n’existe plus : nous ne sommes plus à l’abri de rien, de nos jours tourmentés.

Découvrir que l’on connaît quelqu’un qui vote pour Sarkozy, cela occasionne un grand choc au début : on est prêt à témoigner dans une émission de Christophe Hondelatte « Pourtant, c’était quelqu’un de normal, il était plutôt gentil, j’aurais jamais pensé qu’il serait capable de commettre une telle infamie ». Et puis on banalise le passage à l’acte, on se l’explique : « C’est vrai que j’avais surpris du Sardou dans la playlist de son iPod une ou deux fois, mais il m’avait dit que c’était pour déconner en soirée… ».

J’ai fini par relativiser un peu ce qui venait de se passer et j’ai écouté les plaintes et les craintes qui se faisaient entendre autour de moi. J’aurais bien voulu mettre de côté la vacuité des remarques proférées par les fanatiques de Gala, ceux qui envisagent la politique à travers les gossips du pouvoir et qui ont davantage à dire sur le régime nutritionnel de François Hollande plutôt que sur les ambitions de son régime présidentiel.

Enfin, malgré tout, j’ai essayé de me mettre dans la peau d’un socialo-sceptique, ma disposition naturelle à la défiance m’y a aidée. J’étais prête à chausser mes socquettes blanches et à nouer mon polo Fred Perry sur mes épaules en tenant des propos libertariens dans les soirées avant de me souvenir que tous ces attributs n’étaient que des préjugés.

N’allez pas vous vexer, je sais bien que les électeurs de Sarkozy ne sont pas tous des militants UMP et que nombreux sont ceux qui ne partagent pas le scepticisme que j’ai ici généralisé. Cela n’appartient ni à la droite, ni à la gauche, mais seulement à l’ignorance, à la crainte et parfois aussi à la stupidité.

Compilation des idées reçues les plus mal perçues

La peur – peu importe du camp d’où elle vient et de quoi elle se nourrit – abêtit les gens, se fonde sur les a priori les plus tenaces, les raccourcis les plus vulgaires et, entre deux piques sans fond lancées rapidement dans une conversation, on décèle une véritable inquiétude qui gronde.

Celle de ces époux et de ces épouses qui craignent de partager leurs privilèges familiaux, qui arguent soudainement des propos psychanalytiques prêchés dans La Croix pour expliquer combien il serait traumatisant d’avoir deux parents de même sexe.

« Les enfants sont cruels entre eux » affirme-t-on.
Moi, j’ai des souvenirs traumatiques immenses uniquement parce que je n’avais pas les POGS à la dernière mode et je pense que les enfants seront indifféremment cruels à propos de n’importe quel sujet. Enfin, j’ai beau croire que ce seront davantage les voisins et les collègues qui trouveront cela honteux, comme être fille-mère ruinait la réputation d’une famille il y a quelques décennies, je suis tout de même très touchée par le sentimentalisme des réfractaires au mariage homosexuel qui n’hésitent plus à substituer les termes « deux pères » et « deux mères » à « deux papas » et « deux mamans » : c’est moins touchant.

Enfin il ne faudra pas qu’on s’étonne que la race décline dans quelques siècles avec toutes ces histoires, le progrès social nous mènera assurément à la tombe ! C’est une certitude, hélas, assez majoritairement partagée.

« Dans National-Socialisme il y avait socialisme » m’explique-t-on très sérieusement.
Et je ne parle même pas des chars de l’armée rouge qui s’apprêtent à rouler sur nos Peugeots, des enfants lobotomisés par l’excès d’enseignement et de culture inutile qu’occasionneront tout ces postes superflus dans l’Éducation nationale… Il y a du souci à se faire car Hollande a ruiné la Corrèze, là-bas les gens mangent leurs chiens et portent des espadrilles trouées au gros orteil. Ils essaient de revendre leurs 3300 iPad au marché noir en échange d’un peu de jambon : la vie est bien triste, en Corrèze, département le plus endetté de France et peut être de l’Univers (on est plus à ça près).

Selon toute logique, dans cinq ans nous serons tous Corrèziens : solidaires dans une pauvreté généralisée, nous mangerons halal par défaut et aux anniversaires, les parents des amis de nos enfants seront tous d’effroyables bureaucrates à l’oreille droite percée.

« Il y a plus important » aime-t-on répéter dans les débats. Car nous devrions davantage nous occuper de l’économie que des moeurs, il existe des sujets à traiter en priorité plutôt que de faire dans le social. On pourrait résoudre la crise, ça par exemple c’est important, ça devrait être une priorité nationale paralysant toute autre chose, car il serait malvenu de gaspiller notre énergie dans des combats secondaires. Il y a Internet, les fait divers et les séries télé pour ça.

La rengaine est partout la même. J’ai beau éprouver une tendresse spontanée envers les perdants et les déçus, j’ai beau désirer de tout mon coeur comprendre et rassurer, je commence à faire une overdose de cette mauvaise augure que l’on persifle à longueur de journée.

Je suis même assez fatiguée des positions réactionnaires que l’on retrouve un peu partout en ce moment. Après avoir trop regardé Zemmour en deuxième partie de soirée sur France 2, il est devenu très à la mode de critiquer la bien-pensance, le progrès, la nouveauté. Il faut veiller à être un Philippe Muray de comptoir ou ne pas être du tout.

Je ne suis pas socialiste, je n’éprouve aucune affection particulière pour François Hollande mais après trois mandats de droite, j’ai envie de faire confiance à l’élan d’optimisme qui entoure la nouveauté.

Et avec un peu de mauvaise foi, j’ajouterais même que je me fiche bien de la décadence économique de la France. Tant pis s’il ne nous reste plus que des iPad à dealer, si en contrepartie Nadine Morano, Claude Guéant et leurs copains sont réduits à une progressive disparition médiatique. Rien que pour cela, j’ai l’impression que l’air renouvelé pendant ces cinq années sera un peu plus sain et respirable : c’est une bonne raison d’espérer le meilleur.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Aalia
    Aalia, Le 11 juillet 2012 à 17h20

    Aalia;3183451
    je pressens très fortement que ce sont les gens comme moi, type « classe moyenne » qui vont devoir payer encore plus d?impôts, parce que les gens qui gagnent plus d?un million, non seulement ça ne court pas les rues (les gens comme moi si, ça grouille?) mais en plus, les peu concernés partiraient à l?étranger (joueurs de foot, etc.)

    Voilà donc mon constat et mon avis personnel : pour appliquer un programme que j?estime inadapté, il devra mettre à mal ceux qui sont précisément les potentiels moteurs de la relance, parce que créateurs d?entreprises, jeunes, consommateurs, etc. Au parti socialiste il y a toujours eu cette contradiction : on veut la relance mais on décapite ceux qui pourraient la créer.
    Je déterre cet article, parce que j'ai repensé à ce que j'avais écrit à l'époque. Et j'avais complètement raison.

    Aujourd'hui le gouvernement a décidé de faire payer les charges sociales et patronales sur les heures sup. Je bénéficie de 4 heures supplémentaires défiscalisées par semaine, ce qui signifie concrètement pour moi que je vais perdre presque 1000 euros par an et, en revanche, en déclarer entre 4000 de plus sur mes revenus. Mon patron aussi, ça lui côute plus cher et ça l'ennuie sérieusement car face à ça il sait que ma motivation va en prendre un coup. "Travailler pareil pour gagner moins", voilà exactement ce qui m'attend à partir du premier septembre, et ça me met dans une rage noire, car j'ai l'impression d'avoir prévenu les gens mais en vain car personne ne m'a cru.
    Ensuite, il est question d'augmenter la CSG sur les salaires maintenant. La CSG, c'est une impôt qui est prélevée sur le brut. Tout le monde la paye, même le smicard. Augmenter la SCG c'est augmenter l'écart entre le brut et le net : si ton salaire ne bouge pas, tu touches donc moins.
    La série "taxons les classes moyennes, ces tiroirs sans fond" est en marche.

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