Les relous de la rue – Chroniques de l’Intranquillité

Voici la seconde Chronique de l'Intranquillité d'Ophélie, consacrée à nos amis les relous.

Les relous de la rue – Chroniques de l’Intranquillité

Une après midi ordinaire, il fait environ quarante degrés au dessus du bitume et je traverse la ville d’un pas communément leste et banalement solitaire. J’ai un peu soif, mes yeux commencent à voir des mirages essentiellement composés de glaçons dansants dans des verres de sirop de citron, les immeubles cradingues disparaissent de mon horizon ?ou et moite.

Je décide de m’installer à la terrasse d’un café pour bouquiner et me rafraîchir un peu, activité résolument snobinarde que je pratique fréquemment en période estivale. J’aime ma solitude, passer des heures la tête dans le vide à vagabonder, pire, je cultive mes penchants égoïstes et je revendique fermement mon droit à l’autonomie :

  • Non je n’aime pas faire les boutiques entre ?lles, il faut toujours en attendre une qui essaie une sape moche (« ouais, c’est pas mal »), écouter l’avis des autres sur les fringues qu’on essaie (« hihi trop joli mais ça te grossit du cul »), supporter la petite honte lorsqu’on montre à sa copine une robe qu’on trouvait jolie (« ahah trop laid »).
  • Non je n’aime pas partager mon espace vital avec un ami au cinéma, la proximité des émotions partagées m’indispose, les sempiternelles blagues pendant les bandes annonces me fatiguent  « ah il a l’air bien ce ?lm, ah mais c’est une pub twingo en fait, ahahah »; ou le rituel  « Bon bah c’est ?ni, on s’en va, c’était bien hein ? » lorsque la lumière s’éteint entre la ?n des publicités et le début du ?lm.
  • Non je n’aime pas dépendre des envies des autres, leur demander quels bars ils préfèrent, plutôt pub ou plutôt bistro  « Ah je sais pas, un peu des deux mais avec des cacahouètes et des pistaches. »

OK. Mais la tranquillité au vingt et unième siècle est un concept en décadence; l’ère moderne exige une disponibilité permanente, une attention éternellement aiguisée et, toujours sympa et prête à tout, elle nous propose une sollicitation pour chaque instant.

Une atmosphère pénible à laquelle je n’aspire pas, moi l’anachorète éternelle, le starets du sud de la France, la relou qui n’aime pas toujours la compagnie des gens. Alors quand je traverse la ville d’un pas communément leste et banalement solitaire je ne peux que m’af?iger d’être justement si peu seule.

La plupart des passants m’offrent une ignorance respectueuse, comme un pacte de non agression sociale implicite et logique, mais vient une certaine catégorie de nuisibles. Inévitables, ils assiègent les grandes villes en vautours, à l’embouchure des avenues, aux terrasses des cafés, à côté des distributeurs de billets ou devant le Monoprix.

Ainsi on peut ranger ces perturbateurs de solitude publique dans plusieurs catégories :

  • Les dragueurs à la rue (médiocres et pénibles)
  • Les activistes du vide (culpabilisants et pénibles x1000)
  • Les punks à chien et les tapeurs de clopes (bourrés et pénibles)

Je ?nis par trouver ma terrasse de café, je commande mon sirop de citron et dégaine mon Balzac, je n’ai l’air ni avenante ni particulièrement sauvage mais un petit quelque chose qui se nomme le langage corporel implicite signi?e clairement que je suis seule et désire le rester. Je ne cherche pas le regard des autres clients ni aucune forme de contact et je suis occupée à lire quand soudain, le relou numéro un vient s’assoir à ma table. Je lève des yeux suspicieux de mon bouquin :

–  J’te dérange pas au moins ?
– Si, un peu.
– Je peux te poser une toute petite question ?- …
– Avec mes copains on a vu que tu lisais un livre (je suis tombée sur un groupe de génies), et on se demandait ce que tu lisais, en fait.
– Balzac.
– Je peux voir ? je peux voir le titre hein ? (CASSE TOI mais CASSE TOI) … La femme … de …. … trente … ans. Ah.
– Oui, voila, au revoir maintenant.
– Ouaaais mais voilà quoi je connais même pas ton livre là, mais t’es charmante franchement, tu préfèrerais pas discuter un peu plutôt que de rester toute seule là, avec ton livre, franchement ? (CASSE TOI franchement CASSE TOI)
– Non.

Le type s’en va, je sens le regard de ses compères sur ma tête baissée, un regard qui pèse parfois plusieurs tonnes et je ne sais plus très bien si je lis ou ne fais que survoler les pages pour me donner une contenance.

Je m’allume une cigarette, un geste anodin que l’ami du dragueur numéro un a interprété comme un signal de conversation potentielle, normal :

– Hé miss ! (MISS ?!?) t’as pas une clope pour moi s’te plait hé ?
– Non.
– … (regard haineux et méprisant de chanteur de R&B afro américain; mais pas rancunier pour un sou il ajoute) t’es sûre ma belle ?
– MAIS NON J’EN AI PAS POUR TOI.

S’en suivent des messes basses et autres chuchotement élégants en provenance de leur table en bout de terrasse et d’un début de colère qui monte en moi, car oui, la sollicitation importune m’oblige à être méchante et j’ambitionne autre chose que de passer pour une connasse castratrice aux yeux des hommes. Mais bon sang, quand je lis Balzac, faut pas me chercher.

Je quitte ma terrasse de café, croise une gitane qui fait la manche devant une boulangerie, je refuse poliment de lui lâcher ma monnaie et sans que j’ai de raisons – bonnes ou mauvaises, pour justi?er ce refus; il accable un peu plus mon moral. A ce moment-là des mes pérégrinations citadines je me dis que tout est complet; mais c’était sans compter sur les petits hommes en orange à l’embouchure de l’avenue.

Impossible de les ignorer dans leur uniforme criard aux couleurs de François Bayrou, ils s’agitent en groupe comme des fourmis bien dressées par le rythme de leur colonie.

Aujourd’hui c’est Amnesty International qui se paie les services d’ONG conseil et envoie ses jeunes objecteurs de bonne conscience dans l’arène brûlante du centre ville hérétique. Ils sont tous jeunes, le genre « grandes gueules » à traîner sur les bancs de la faculté pendant cinq ans pour valider une L2,  ils partagent un capital sympathie et désinvolture puissamment énervant.

Il y a des ?lles aux cheveux longs, des garçons qui portent la barbe, et toujours un roux mal peigné au milieu d’eux (il représente la minorité visible des roux de France, assurément.)

Ils n’hésitent pas à héler, tutoyer, complimenter, foudroyer du regard et par de petites phrases assassines les passants qui n’aimeraient que passer :

– Mademoiselle BONJOUR, charmante comme vous êtes je suis sûr que vous avez quelques minutes pour Amnesty, ça prend pas longtemps et ça aide beaucoup.
– Non j’ai pas le temps, désolé.
– Où est ce que vous allez comme ça ? Qu’est ce qu’il y a de plus pressant que la ?n des injustices dans le monde ? (à tout hasard, que tu fermes ta gueule ?)

Que peut-on répondre à ça, quand le seul objectif de notre après midi, c’était de boire un verre tranquillement et d’acheter un nouveau mascara chez Séphora ? A demie accusée de super?cialité, remise à ma place bien au fond de ma culpabilité par les VRP de la cause juste, comment poursuivre ma route sans être vraiment vénère ?

Connasse castratrice réfractaire à la drague de rue, radine éhontée face aux clodos des boulangeries, capitaliste effrénée aux yeux des militants à mi-temps. En une virée en ville on en apprend beaucoup sur soi et on s’apprête à rentrer tête basse, plus aussi seule qu’on l’était en partant, avec pour compagnie une mélancolie de circonstances.

On décide de s’allumer une dernière cigarette, comme ça, juste pour la route, pour le moral, pour l’adéquation entre nicotine et dépression.

Mais il surgit d’un coin de rue, on ne l’avait pas vu venir, on ne savait pas qu’il était là ni qui il était vraiment car on doit avouer qu’il ressemble à tout le monde et que ce pourrait être nous.Le tapeur de clopes.

Un mec s’avance vers moi, sourire forcé et yeux de Chat Potté, il me demande si je peux lui en passer une et s’empresse de me rassurer sur ses intentions, il peut me la payer si je suis trop « juste » au « niveau ?nance ». Je lui oppose un refus poli mais ferme, il insiste dans un style tragi comique très pathétique et agite devant moi une pièce de un euro. C’est une affaire, m’assure t’il, il peut payer et ne comprend pas qu’avec son fric il n’obtienne pas tout.

Je suis convaincue que revendre mes fonds de paquets aux nécessiteux en manque de tabac est une bonne façon de m’enrichir, et que Guy Lagache s’empressera d’en parler dans le prochain numéro de Capital, mais en attendant permettez moi de me barricader chez moi. Et de ne pas remettre les pieds dehors avant la ?n du mois.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • _Norella
    _Norella, Le 27 août 2012 à 0h15

    Cygnus X-1;2557585
    Personnellement, je n'envisagerais surtout pas d'aller lire un livre - de pouvoir le lire - à la terrasse du café d'une grande ville. Je ne sais absolument pas comment on peut se concentrer et se plonger dans une lecture qui demande un minimum de reflexion et de repli sur soi, plongé dans la fourmilière d'un monde qui s'agite autour de soi, de présences, de bruits, de regards, de corps et de personnalités qui amplissent tout l'espace. Je comprends tout à fait qu'on puisse adorer sa solitude plongé dans la foule, mais malheureusement, notre liberté là s'arrête devant celle des autres. Malheureusement, s'asseoir à une terrasse de café est déjà un acte en soi - inconscient ou non - de vouloir et de rechercher du contact avec les autres. D'attirer leur regard ou d'attirer leur présence.

    Je ne vois qu'une solution quand on veut lire tranquille, c'est de le faire chez soi, en fait, seul
    Je comprends totalement que tu ne puisses lire un livre au milieu d'une foule, je ne peux pas le faire moi-même avec tous les livres. Mais je ne vois pas en quoi ma liberté de rester seule à ma table de café empiète sur la liberté d'autrui ! Si qqn veut tenter une approche et qu'il se reçoit un refus polis (dans un premier temps ^^), ma liberté veut qu'il parte. Et ma liberté se sent toujours très piétinée lorsque l'importun insiste lourdement pour finir par me traiter de tous les noms parce que j'ai pas répondu positivement à ces "t'es charmante miss".
    Personnellement, sauf signe précis, cela ne me viendrait pas en tête d'aborder une personne la tête dans son livre pour lui compter fleurette !
    S'installer à une terrasse de café peut aussi simplement vouloir dire "hey j'ai pas de balcon ni de jardin chez moi et je voulais prendre l'air !" et pas forcément "VENEZ A MOI LES GENS (ou pas) !"

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