Le train – Chroniques de l’Intranquillité

Dans sa quatrième chronique de l'Intranquillité Ophélie vole la vedette aux phobiques de l'avion et raconte son angoisse et ses déboires personnels, non pas envers la SNCF mais contre les trains.

Le train – Chroniques de l’Intranquillité

A mon grand désespoir et à ma très grande flemme je dois le prestige de n’être titulaire d’aucun permis (pas davantage celui de conduire que celui autorisant le port d’arme – qui me serait bien utile – mais ce n’est pas le sujet).

Vingt deux ans; bientôt vingt trois et pas une heure de conduite à mon actif en dehors des dangereux parking de supermarché de banlieue sur lesquels je me suis entrainée à la marche arrière un sombre dimanche matin.

Citadine jusqu’à la moelle, l’extrémité de la rue est mon Pérou et les dernières stations de métro me portent au bout du monde. Cependant je voyage beaucoup en rêve ; dans des contrées chatoyantes je me déplace en ailes sans retards ni feu rouge, Icare chimérique auquel l’univers appartient en trois battements de bras; j’ai, dans la réalité, l’impatience quotidienne des longs trajets compliqués. Alors, oiseau plumé par les vicissitudes du réel, il ne me reste que mes jambes, et pour aller un peu plus loin, il y a le train.

VOIE QUATRE, LE TEOZ NUMÉRO 6543 EST ANNONCÉ AVEC UN RETARD DE TRENTE MINUTES.

Les ennuis ont commencé un matin d’hiver, la neige était tombée toute la nuit et au lever du jour les routes de campagne n’étaient pas encore dégagées. C’était pourtant sans angoisses que j’achevais d’empaqueter mes affaires, et bien qu’ayant déjà entendu des remarques sur la SNCF j’étais sans appréhensions, je comparais ces anecdotes aux histoires fantastiques qu’on raconte aux marmots, je ne me sentais pas de la même race que ces voyageurs hargneux et guignards.

Les choses allaient à peu près bien pour moi à cette époque, je me remettais toute entière au destin ainsi qu’au Dieu des trains et des transports en commun. Il avait beaucoup neigé, les voitures peinaient à rouler sur la nationale blanche menant à la gare et j’ai manqué mon train, une fois; deux fois, ce matin-là.

Depuis ce jour une hostilité naturelle s’est instaurée entre le train et moi, nous méfiant l’un de l’autre, nous défiant souvent à grands coups de retards, d’incidents techniques mystérieux et de suicide sur les voies.

C’est l’angoisse qui me réveille les matins de mes grands voyages et c’est encore elle qui guide mon corps vers les quais, parfois plus d’une heure avant le départ. Armée de boissons, de victuailles, de vêtements chauds et de littérature frivole, prête aux intempéries, aux catastrophes climatiques ou à l’arrêt momentané en rase campagne.

Je me tiens bien au siège de velours ras en toutes circonstances. Car même lorsque tout se passe bien (et il faut parfois admettre que c’est le cas), le train me donne le cafard. Il symbolise l’abandon minuté de ma vie pour un ailleurs inconnu, la proximité des autres voyageurs m’est toujours assez pénible, le défilement des gares, toutes identiques, entre des pâturages qui se déclinent en teintes vertes et brunes ou les barres d’immeubles grises qui ploient sous l’ennui.

Les mêmes alentours, les mêmes hôtels miteux de l’autre côté de la rue qui s’appellent tous « Le Terminus » et donnent aux voyageurs un avant goût de leur prochaine arrivée aux Enfers. Et les mêmes passagers pressés, stressés, prêts à tuer ou au moins à assommer d’une lourde valise quiconque les séparera de leur voiture TGV. Car ce n’est jamais simple de partir, alors s’instaure la bestialité justifiée en tickets compostés ou le grand cirque des départs en période bleue.

Je partage avec eux cette adrénaline qui rend désagréable, où le moindre frôlement est un supplice, où l’on remarque que les vieux sont toujours trop nombreux à traîner mollement leurs valises à roulettes le long des wagons noirs. Je ne suis plus tout à fait moi-même jusqu’au moment heureux où je parviens à trouver ma place, à ranger ma valise et où je peux sortir du train, soulagée et souriante, pour fumer une dernière
cigarette avant le départ.

En retournant m’assoir c’est souvent qu’une poussée culpabilisante me saisit et que j’ai envie d’aider chaque passager, comme pour m’excuser et me racheter à l’humanité d’avoir été si peu aimable pendant l’heure qui a précédé. Je propose à Christine, qui partage mes sièges duo, côté couloir; de l’aider à monter sa valise. Elle me remercie poliment, « Ne vous embêtez pas, j’ai tout dans mon sac, et en plus il pèse une tonne. J’ai mis tout mes lingots dedans ! »

Je lui souris et attrape mon bouquin, je m’apprête à l’ouvrir mais Christine me regarde d’un air un peu inquiet « J’ai pas vraiment de lingots hein, c’était une blague, d’accord ? hein ?! » Je lui souris encore en plongeant les yeux dans les pages desquelles j’espère une histoire très attrayante ou un coma profond.

TOP DIX DES ANGOISSES SUR LES RAILS

Au cour de mes nombreux et harassants voyages j’ai eu le temps d’établir maints comparatifs des pires évènements pouvant m’arriver avant ou pendant un voyage en train, inconsciemment ce sont toujours ces mêmes angoisses qui reviennent avant chaque compostage de billet. J’ai donc, par ordre d’importance, très peur de :

  • Rater mon train.
  • Rater ma correspondance dans une gare perdue au fond de la Creuse sans moyens de repartir avant le lendemain (heureusement je ne traverse jamais la Creuse)
  • Monter dans le mauvais train (et embarquer dans celui qui va vers la Creuse)
  • Trouver un handicapé moteur à ma place réservée et ne pas oser lui demander de s’asseoir ailleurs, à SA place réservée (et passer tout le reste du trajet – environ six heures – debout ou dans l’angoisse d’être assise à la place de quelqu’un d’autre)
  • Partager mon wagon avec : des enfants en bas âges, des scouts bienheureux et festifs, des amateurs de sandwich pâté-cornichons, un vieux souffrant de la prostate, quelqu’un de bavard ou un amateur de série télé qui me spoile le dernier épisode des Tudors.
  • Me faire voler ma valise noire par un autre porteur de valise noire. – Dormir, et baver, et ronfler.
  • Dormir et baver et ronfler et rater mon arrivée en gare. Descendre par dépit au terminus du train (quelque part en Creuse).
  • Un retard de trois heures et plus de batterie dans mon iPod ni dans mon téléphone.
  • Ne pas réussir à hisser ma valise dans le compartiment et que personne ne vienne me secourir (sous prétexte d’être assez grande pour y parvenir) et mourir assommée.

Il y a toute une poésie relative aux trains à laquelle je n’ai jamais rien compris, car jamais aucun Téoz ne m’a semblé beau, le gravier des gares sent toujours la pisse et les soulards en occupent toujours l’entrée.

Il n’y a rien d’esthétique à la misère des toilettes bouchées ni au cahot mollasson qui nous entraîne à plus de trois cents kilomètres heure dans ces décors pauvres du milieu de la France (des champs, des vaches et des villages solitaires semblant symboliser le dégout que certains mettent dans le mot «Province»).

Toutefois c’était peut être pour tester mes limites en matière de transports que j’ai décidé de prendre un train de nuit, en pensant naïvement que cet espace temps inédit m’offrirait une vision nouvelle du voyage.

Je m’imaginais déjà en Hemingway des temps modernes, moleskine et bic orange sous le bras, grattant le papier dans un coin de ma cabine et humant l’air frais d’une soirée d’été finissante à la fenêtre du couloir.

En réalité les choses ne ressemblaient en rien à cette mystique vision des voyages en train; et je dois vous dire ce qui m’est arrivé cette nuit là :

Mes douze heures trente de trajet comptaient une correspondance de deux heures en gare de Montpellier. Je l’ai passée tant bien que mal en feuilletant un numéro de Cosmo derrière la vitre graisseuse du Mcdo qui faisait face à la gare. L’angoisse me coupant l’appétit, je me suis contentée d’un café et j’ai regardé la pluie tomber entre deux considérations métaphysiques sur le choix de l’imprimé python et de l’imprimé navajo pour la rentrée.

Ma classe légendaire avait déjà été éclaboussée par l’endroit et c’est la raison qui m’a poussée à retrouver le hall de la gare où j’ai eu la joie de découvrir que mon Corail Lunéa avait été annoncé avec une heure de retard.

J’ai disséqué mon Cosmo et bouffé tous mes ongles, sur le quai je n’en menais pas bien large en m’interrogeant sur le confort de la cabine et l’intimité relative de l’endroit. J’ai beau être assez jeune j’ai le grand défaut d’apprécier le confort bourgeois ; c’est mon petit conformisme à moi ; je n’ai pas énormément développé mon côté hippie en loques à l’adolescence.

Je scrutais le visage de chaque passagère en me demandant laquelle de ces femmes dormirait avec moi, y en avait-il une d’ailleurs pour partager ma chambre ou allais-je débarquer dans le cocon déjà formé par cinq autres inconnues ?

Sur l’échelle de Richter du stress, j’étais à huit et demi bien tapés. En entrant dans la cabine quatorze je crois que mon souffle s’est coupé, j’ai vu les six couchettes entassées les unes au dessus des autres dans lesquelles il était complètement impossible de se tenir assise, des vêtements pendaient aux bords des lits et une impression de moiteur oppressante m’a saisie.

S’en est suivie une longue et terrible nuit, à être brinquebalée dans tous les coins de la couche aux rythmes des rails, dans un noir total et étouffant, allongée tant bien que mal sur une couchette dure et trop petite au bout de laquelle j’avais stocké ma valise, faute d’avoir de la place pour la mettre ailleurs. Je crois que j’ai dormi d’une nuit sans rêves où je ne volais vers nulle part.

C’est avec un soulagement incroyable que j’ai écouté la voix monotone qui distillait le nom des arrêts, la succession des gares au petit matin me rapprochant de mon terminus, de la libération, de l’air pur. Et c’est au bout de trois ou quatre heures seulement après mon arrivée que la nausée causée par les remous qui m’ont bercés toute la nuit a bien voulu se taire.

En voulant gagner une journée de trajet et m’éviter la pénibilité des changements de gares, j’ai eu la joie de passer une de mes plus mauvaises nuits, une expérience que je déconseille aux âmes avides de sommeil et d’espace pour respirer.

Alors après un énième voyage compliqué et composé de billets impossibles à retirer en gare et payés deux fois, de sermons de la part des contrôleurs et des guichetières « vous commandez vos billets sur internet et vous vouliez les retirer aux bornes ? Mais c’est une technique archaïque, il faut utiliser les e-billets désormais ! » et autres mésaventures terribles, j’ai décidé de prendre la parole, de ne plus laisser aux phobiques de l’avion le monopole des angoisses.

J’ai peur de prendre le train, cette situation me met dans des états d’anxiété incroyables, et pourtant à chaque fois, je renouvelle l’expérience en essayant de passer outre mes instincts peureux. C’est souvent que je suis déçue, que je trouve de bonnes raisons de me conforter dans mon malaise et les hommes d’affaires en chemisettes qui râlent au téléphone à chaque retard de plus de dix minutes sont un bel exemple de voyageurs déçus.

Ils sont nombreux à ne pas aimer la SNCF, à être fier de le dire et à se plaindre des cheminots, à adhérer à ma cause dès que je raconte mes histoires. Mais ils sont rares à comprendre que le noeud de mon angoisse c’est seulement de monter dans un train, de m’abandonner à une machine, à des horaires et à une logistique complexe dans laquelle je ne compte pour rien.

À mon grand désespoir et cause de ma très grande flemme il n’est pas encore arrivé, le jour où je préférerai le train.

Illustrations Timtimsia

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Tiempo
    Tiempo, Le 13 octobre 2011 à 15h07

    Aaah le train et moi ça fait 2! Je le prends tous les jours et cela 2x/jour pour la fac ! Je n'en peux plus des retards, des trains bondés ou l'on est coincé dans le "hall" du wagon debout, des personnes qui pensent que leur valise vaut mieux qu'un humain et préfèrent la mettre sur le siège plutot qu'au dessus. Bref ye n'en peu plou !

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