J’ai testé pour vous… le concours de l’École Nationale de la Magistrature

Cette madmoiZelle rêve de devenir magistrate depuis des années. Pour cela, elle a passé le concours pour entrer à l'École Nationale de la Magistrature, une sorte de Koh Lanta du droit. De grands moments !

J’ai testé pour vous… le concours de l’École Nationale de la Magistrature

Depuis de nombreuses années, je souhaite intégrer l’École Nationale de la Magistrature, ou ENM. C’est elle qui forme les auditeurs de justice, les futurs magistrats de demain, c’est-à-dire les futurs juges et futurs procureurs.

Comme droit-finances l’explique :

« Créée en 1958, l’École nationale de la magistrature (ENM) est un établissement public français à caractère administratif dont le rôle consiste principalement en la formation des futurs magistrats de l’ordre judiciaire. Elle est située à Bordeaux et est placée sous la tutelle du ministre de la justice. […]

Lorsque le candidat est reçu, il suit une formation initiale d’une durée de 31 mois en tant qu’auditeur de justice moyennant l’obtention d’une rémunération. Cette formation comprend une partie théorique (effectuée au sein de l’école) et une partie pratique (notamment via l’accomplissement de différents stages). A l’issue de cette formation, les auditeurs de justice sont affectés en fonction des notations obtenues au cours de leur scolarité.

Outre la formation initiale, les magistrats suivent également une formation continue au cours de leur vie professionnelle. Celle-ci leur permet de renforcer leur compétence tout en approfondissant et en actualisant leurs connaissances. »

Une vocation depuis de nombreuses années

Il y de ça déjà quelques années, vers la fin de ma troisième et le début de ma seconde, j’ai lu un livre qui m’a donné l’envie de devenir magistrate, comme on a envie de devenir avocate après avoir regardé Ally McBeal (ou Suits pour les plus jeunes), ou médecin après avoir vu tous les épisodes d’Urgences….

Ce livre, c’était Un juge s’en va de Laurent Lèguevaque. J’ai été un peu surprise en le relisant il y a peu, avec un œil différent de celui de mes 15 ans ; l’auteur y explique pourquoi il démissionne de la magistrature (ce qui est assez rare), et il dénonce de nombreux mauvais côtés de la profession et des magistrats eux-mêmes. Mais enfin, c’est de là que vient ma vocation !

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Après mon bac scientifique, je suis donc partie en fac de droit. J’ai fait une licence en trois ans, un master 1 en Erasmus et enfin un M2 spécialisé en droit des personnes et de la famille. Mon ambition était toujours présente ; je me suis donc décidée à déménager à Bordeaux (où se trouve l’ENM) pour préparer et passer le concours.

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Le concours de l’ENM peut se préparer dans toutes les villes de France où se trouve un Institut d’Études Judiciaires (IEJ) qui propose une préparation au concours. Ces IEJ sont affiliés aux facs de droit classiques et les préparations proposées sont plus ou moins bonnes et intensives en fonction du lieu.

Parallèlement, j’avais postulé pour entrer dans une des trois préparations intégrées à l’ENM, appelées classes préparatoires intégrées (ou CPI). Ces CPI proposent des formations intensives au concours pour les étudiants issus de classes moyennes (sélection sur dossier, critères sociaux et entretien devant un jury permettant, outre de participer à la préparation, de recevoir une bourse de l’État pour financer les années de concours).

Étant sur liste d’attente, je n’ai intégré la CPI qu’en janvier. Malgré tout, cette opportunité de participer à cette formation intensive dans un cadre particulier (en l’occurrence dans l’ENM puisque j’étais dans la CPI de Bordeaux) a été une vraie chance pour moi, tant pour la formation suivie que pour les gens que j’ai eu la chance de rencontrer durant cette année.

À l’ENM, on compte une majorité de femmes ; comme l’explique France 3, il y avait en effet 73% de femmes dans les admis en 2014. Malgré cette majorité de femmes, les plus hautes fonctions restent cependant occupées par des hommes…

« sur les 8400 magistrats en France, on compte 60 % de femmes et 40 % d’hommes. En revanche, les fonctions supérieures et hautes fonctions de la magistrature sont encore occupées par des hommes : le « PP » (Premier Président de la Cour de Cassation) reste Vincent Lamanda et le « PG » (Procureur Général près la Cour de Cassation) n’est autre que Jean-Claude Marin. »

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Le fameux concours

Le concours se présente en deux phases. Il y a d’abord les écrits au mois de juin. C’est une semaines intense et épuisante durant laquelle nous ne passons pas moins de six épreuves différentes :

  • une dissertation de connaissance et compréhension du monde contemporain (de la culture générale) qui dure cinq heures
  • une dissertation de droit civil et une autre de droit pénal, chacune durant cinq heures également
  • deux cas pratiques, de civil et pénal, de deux heures chacun
  • et une épreuve de droit public sous forme de questions à réponses courtes  de deux heures.

Les résultats de l’admissibilité sont annoncés fin juillet. Les épreuves d’admission se déroulent ensuite pour les admissibles de début septembre à fin décembre. Il y a d’abord deux jours début septembre où sont organisés une note de synthèse d’un dossier documentaire d’une durée de cinq heures et un test de personnalité et de logique. De mi-septembre à mi-octobre (selon le tirage au sort qui assigne à chacun-e une date) se déroulent les oraux techniques, autrement appelés, par tout admissible, le jour de la mort !

Il s’agit de passer quatre épreuve différentes sur un seul et même jour : deux oraux purement techniques (de droit social et commercial et droit international et européen), un oral d’anglais (la langue obligatoire) et un entretien avec un psychologue et un magistrat. Il peut aussi y avoir la veille ou le lendemain un oral optionnel de langue. De bien beaux moments.

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Enfin, il y a les grands oraux entre fin octobre et début décembre.

Épreuve phare et non moins flippante pour tout-e candidat-e, le grand oral se déroule en plusieurs phases devant un jury de sept personnes. En premier lieu, quatre candidats appelés la même demie journée doivent discuter un cas pratique tiré au sort pendant trente minutes maximum : c’est la mise en situation.

Chaque candidat tire ensuite un sujet au sort (le plus souvent d’actualité et plus généralement de culture générale) pour lequel il a trente minutes de préparation pour faire une courte (mais intense !) intervention de cinq minutes. Les trente-cinq minutes suivantes se répartissent entre les questions sur le sujet, l’explication du parcours scolaire et des motivations (suivant une fiche préalablement remplie par chaque candidat), un retour sur la mise en situation et l’entretien psychologique.

Finalement, les résultats sont dévoilés mi-décembre pour des vacances de fin d’année de fête et de bonheur pour les admis ou de déprime et de remise en question pour les ajournés. La totale éclate !

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Cette préparation est donc un marathon entrecoupé de sprints. Préparer le concours de l’ENM demande d’être endurant-e mentalement pour tenir les longues périodes de révisions intenses qui précèdent les épreuves, et résistant-e au stress pour affronter les périodes d’épreuves – mais aussi d’attente ! La préparation d’un tel concours exige de mettre quelque peu sa vie de côté. Pendant plus d’un an, on mange ENM, on boit ENM et on dort ENM. Ce sont bien souvent les règles d’un concours !

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Deux années incroyablement intenses

En ce qui me concerne, j’ai préparé ce concours pendant deux ans. Pour la première année de concours et malgré la très bonne formation que j’ai suivie au sein de la CPI, je n’ai pas été admissible. J’avais un gros manque de confiance en moi, et mentalement, j’ai abandonné en fin d’épreuve ; je ne m’y voyais pas, je n’y croyais pas donc je pense que je ne pouvais pas réussir.

La deuxième année a été toute différente. En premier lieu, je n’étais plus à la CPI. J’ai donc suivi la formation proposée à l’IEJ de Bordeaux. Il y avait peu d’heures de cours, ce qui me permettait de passer de longues journées à la BU ou chez moi à étudier la quantité monstrueuse de cours qu’il convient de connaître.

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Avec l’aide de ma famille (et de la banque !) j’ai également pu suivre une formation intensive dispensée par une prépa privée. J’ai eu deux fois deux semaines de cours pour essayer d’assimiler le maximum de choses et de mettre à jour ma méthodologie. Cette année de préparation a été d’autant plus dure que j’étais souvent bien seule devant mes cours, et que l’ambiance d’une classe de travail manquait pour me motiver tous les jours à aller bosser. Mais c’était le prix à payer !

Finalement, j’ai été admissible. Deux années de préparation n’ont pas été de trop pour prendre le recul nécessaire sur l’ensemble des matières et sortir du cadre scolaire des examens que l’on passe à la fac. Ces deux ans m’ont aussi permis de croire en mes capacités et d’arriver un tant soit peu confiante aux écrits, assez pour tout donner.

Fin juillet 2014 a donc commencé la période la plus stressante de ma courte vie. Parce que si les écrits sont difficiles et stressants, ce n’est rien en comparaison à la préparation et aux épreuves d’admission. Un peu moins de deux mois (selon le tirage au sort également) sont laissés à chaque candidat-e pour ingurgiter (le terme ne peut pas être plus approprié) la totalité de quatre matières, la plupart du temps inconnues ou au mieux survolées par les étudiants durant leurs années de fac.

Autant vous dire que pendant cette période la notion de vie sociale n’avait plus de sens ! Et ça tombait bien puisque c’était en plein été… c’était juste parfait.

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Après la journée de la mort des oraux techniques (qui ne s’est pas trop mal passée), la période de révision du grand oral a commencé. Durant ces deux longs mois, je me suis essentiellement tenue au courant de l’actualité. Lecture du Monde, visionnage de documentaires, fiches de révisions de culture générale plus préparation sur la motivation ont rythmé mes journées. La période est longue car les sujets tombant au grand oral sont tellement hétéroclites qu’on ne peut tout savoir et être préparé-e à tout.

Le jour J je me sentais cependant prête à affronter le jury. J’ai eu de la chance au tirage au sort sur mon sujet et je suis ressortie satisfaite de ma prestation, ce qui, vu les conditions, n’était déjà pas trop mal !

Enfin a débuté la période la plus angoissante de ce concours. C’est la période où tu ne peux plus rien faire à part attendre les résultats. Heureusement pour moi j’avais trouvé un boulot de juriste entre-temps pour me concentrer sur autre chose et éviter de trop penser au jour J.

À l’origine prévus pour le 18-19 décembre, les résultats sont finalement tombés le 12 décembre en milieu d’après-midi. Et pour moi, ça a été la douche froide. Je ne figurais pas sur les listes.

Le moment où tu fais défiler la liste (organisée par classement et non par ordre alphabétique) à la recherche de ton nom sans savoir où elle s’arrête reste le truc le plus horrible de ce concours… Le choc était brutal, et repasser en revue les noms pour être sûr-e que tu n’as pas raté le tien est inutile. S’il y avait été, tu l’aurais vu ! Sur le moment, tu as l’impression que ta vie s’arrête.

Sur quatre de mes amies les plus proches, deux ont été admises. Je suis vraiment heureuse pour elles car elles le méritent vraiment, et on avait beaucoup travaillé ensemble ; leur réussite est un peu la mienne aussi…

À l’heure ou j’écris ce texte, j’ai eu mes notes. J’ai eu le temps de les analyser et de comprendre ce qu’il m’a manqué. Je suis à neuf points (sur 720) de l’admission. Ce n’est rien, mais en même temps cela change tout.

Après avoir beaucoup hésité, j’ai décidé de tout de suite passer le concours pour la troisième (et donc forcément dernière) fois. Si j’échoue aux écrits ou aux oraux, je n’aurai pas perdu trop de temps pour ensuite me réorienter. En tout cas, la motivation est là, et c’est l’essentiel.

Bien se préparer sans s’isoler

Si j’ai voulu vous raconter tout ça, c’est pour dire, montrer à tous ceux qui souhaiteraient passer ce concours, que certes cela demande beaucoup de motivation, de travail et d’engagement, mais que tout est possible. Certain-e-s l’ont la première année, d’autres la deuxième, et pour d’autres, comme moi, trois années de préparation seront nécessaires pour (peut-être) l’avoir.

La route peut être très longue, mais je pense que ça en vaut la peine si ce métier est celui qui vous attire le plus depuis longtemps.

Le documentaire Permis de juger, diffusé en 2010 sur France 4,  explore la célèbre école et en explique le fonctionnement.

Le seul conseil que je peux donner aux futur-e-s candidat-e-s est de se connaître réellement avant de s’embarquer dans une telle aventure. Savoir comment on fonctionne est essentiel pour tenir tout du long de la préparation. Certain-e-s se coupent du monde pendant plus d’un an, d’autres continuent d’avoir un peu de vie sociale de temps en temps pour recharger les batteries.

Selon moi, il reste important de se changer les idées, en faisant du sport, de la musique, du chant, en se baladant… tout ce que vous voulez pour vous sortir de vos révisions le plus régulièrement possible. Ce n’est pas une perte de temps, ça permet à votre cerveau (mis à rude épreuve) de s’aérer !

Et surtout, restez entouré-e-s ! De votre copain/copine, de vos amis, de votre famille… Un soutien moral au quotidien est indispensable pour rester bien dans sa tête.

J’espère cependant ne pas trop vous effrayer ; ce que les auditeurs de justice que je connais ont pu me dire jusque là, c’est que cela vaut vraiment le coup. Une fois admis-e, votre vie devient beaucoup plus limpide et stimulante, alors n’ayez pas peur !

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Nate23
    Nate23, Le 26 mai 2015 à 23h12

    Sincèrement un grand bravo pour avoir eu la force de témoigner et merci pour les conseils.
    Je vous dirai de foncer , que s'il est de ta destinée de l'avoir tu l'auras ! la force et la motivation sont en vous.
    Votre message aide à réfléchir , surtout pour moi qui veut passer les examens cette année , mais pas assez révisé ...eh oui mère de famille , je sais que je suis motivée mais le temps ne suit pas .
    Je suis trop mélangée sur les révisions et ne sait pas ou donner de la tête. Mon problème faut'il aller passer les épreuves ou pas?

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