Le bug Facebook de l’an 2012

Ce dimanche, Ophélie revient sur le vrai-faux-bug Facebook qui a mis l'internet en émoi cette semaine et son esprit intranquille en profite pour se demander si la notion de confidentialité existe toujours sur le web.

Le bug Facebook de l’an 2012

L’autre jour, je rentrais tout juste de vacances, la tête encore pleine de soleil et l’estomac reconnaissant des satisfactions gustatives dont il avait été honoré. Je n’avais pas touché un ordinateur depuis plus de huit jours et j’étais bien loin de me préoccuper des triviales vicissitudes virtuelles qui font d’ordinaire mon quotidien.

Quand soudainement, un vent de panique souffla sur ma timeline Twitter jusqu’à en faire trembler ce chêne métaphorique de La Fontaine qu’est Facebook. Mes contacts étaient horrifiés, certains allaient jusqu’à fermer leurs comptes en direct, un peu comme ces enfants qui se mettent la couette par-dessus la tête pour ne pas voir que tout autour d’eux, il fait noir : Facebook venait de publier publiquement des messages privés datant de 2009.

Quelques jours après ce que certains nomment une « crise d’hallucinations collective » ou « le bug de l’an 2012 » tout le monde semble avoir pris conscience que la frontière entre le privé et le public est plus ténue qu’il n’y paraît.

Je me rappelle d’un sketch des Guignols de l’Info en 1999 qui mettait en scène la marionnette de Jacques Chirac en train d’asperger son clavier d’ordinateur d’une bombe « Anti bug de l’an 2000 » pour se préserver de la menace qui planait sur le réseau informatique mondial à l’époque.

Les récents événements m’ont fait penser à ce stratagème absurde, « protéger sa vie- privée sur Facebook », ça ressemble à un oxymore ou aux pensées magiques que l’on utilise pour se rassurer lorsque tout va mal. Je considère qu’accepter de s’inscrire sur Facebook est déjà une forme de renoncement à sa vie privée. On autorise les autres à nous solliciter, on autorise le réseau à nous proposer des amis d’amis et à nous retrouver dans des listes d’amis d’amis qui ont des amis qu’on ne connaît pas mais qui verront notre trogne s’afficher sur leur page d’accueil.


« Les règles de confidentialité Facebook expliquées » cc flickr weisunc

Nous sommes géo-localisés dès que nous nous connectons depuis nos téléphones mobiles, pour peu qu’on ait eu le malheur d’accepter certaines applications, nous avons alors implicitement donné nos informations privées à des sociétés privées qui connaissent notre nom, nos centres d’intérêts et qui, par regroupement de données, peuvent parvenir à nous proposer des publicités ciblées en fonction de notre groupe social, culturel ou que sais-je. Quoi que nous fassions sur Facebook (espionner le mur d’un ami, chercher un contact, cliquer sur un lien, regarder une photographie) Facebook le sait, l’enregistre et l’ingère.

Tout ça, nous le savions déjà et cela ne semblait déranger personne tant le culte du Moi et de l’individualité fière d’elle-même est de rigueur sur ces plateformes sociales et prime sur la sécurité relative qu’il faudrait conserver.

Mais il ne faut pas abuser : revendre mes informations « privées » à des sociétés dont je ne connais pas l’existence; ce n’est pas bien grave. Au fond, c’est une situation hypothétique et cela n’influence pas directement le cours de ma vie. Alors que révéler des messages privés aux yeux du public, c’est très méchant, vous comprenez, ça touche davantage à l’intime. Nous sommes dans la chair de la confidentialité et ressentons combien il est monstrueux de trop se laisser aller à la confiance.

Pourtant, nous avons beau savoir qu’il ne faut pas suivre les inconnus dans la rue (même s’ils ont des bonbons appétissants et un sourire cajoleur), nous cédons tout de même à la tentation de l’esclavage virtuel.

Nous devons posséder quelques tendances masochistes et apprécier la domination au vu du pouvoir que nous offrons naïvement a ceux qui ne nous veulent pas forcément du bien.

Ou peut-être que le problème est là : certains voient encore Internet comme un espace de liberté alors qu’ils utilisent la toile comme on utilisait jadis un Minitel. Leurs blogs sont hébergés sur des plateformes gérant des millions d’autres blogs, ce qui induit que le contenu de votre site sera soumis aux conditions de publication de la plateforme à laquelle vous appartenez et ce qui rend, dans certains cas, le concept de liberté d’expression assez difficile à cerner. D’autres téléchargent leurs photos de vacances sur des hébergeurs d’images en toute confiance sans penser qu’en faisant cela, ils cèdent les droits de leurs clichés à l’entreprise qui gère le site. C’était un peu la même logique que sur MySpace à l’époque où des groupes y diffusaient leur musique, en faisant cela ils la donnaient leur oeuvre, bien généreusement et dans un élan de charité formidable, au brave Rupert Murdoch – un orphelin dans le besoin.

Ah, la confidentialité sur internet, cet éternel renoncement.

« Vos achats récents sur Amazon, vos tweets et vos historiques de déplacements font que vous êtes bienvenu ici à 23,5% » Dessin cc flickr Space & Light

Tous ces couples qui ont éclaté à la relecture du profil Facebook de l’être aimé, dans les années 2009 – une époque dont on se remémore la félicité avec un goût amer. Alors qu’ils avaient pris grand soin de se déconnecter du site après chaque visite, qu’ils aspergeaient leurs vêtements de parfum après chaque rendez-vous clandestin. Pensons un peu à ces amants enregistrés sous un faux nom dans leur téléphone portable, qui avaient soudoyé leurs amis pour obtenir un alibi l’espace d’une nuit mais qui, par coquetterie et désir de resouvenance, n’étaient jamais parvenus à effacer les épîtres amoureuses de leurs inbox Facebook.

Pensons avec une tendre affection à ces malfaiteurs qui avaient pensé à tout ce qu’il est nécessaire de faire pour conserver une part d’intimité mais qui ont oublié un détail essentiel : la confiance hypothétique qu’ils avaient accordé à une entreprise qui détient près de 500 millions de comptes.

Sommes-nous réellement assez naïfs pour croire que personne ne va rien en faire de ce pouvoir détenu sur un si grand nombre d’individus ? Aujourd’hui ce n’est probablement plus les individus qui font évoluer les moeurs, ce n’est plus le peuple qui initie les révolutions. Le peuple s’est regroupé sur Facebook, sur Twitter et il poste des photos de ses repas sur Instagram; il laisse aux entreprises privées la possibilité de ré- organiser le monde et les enjeux à leurs guise.

La confidentialité, on nous a fait comprendre que c’était un peu dépassé à coup de mises à jour des paramètres toutes les trois semaines mais ça n’a pas suffi à nous convaincre de l’instabilité éthique de cette notion.

Nous ne serons pas vraiment étonnés d’entendre prochainement que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à cacher non plus. On trouvera peut-être un fond de vérité à cette maxime bien connue et les esprits intranquilles demandant davantage de liberté privée seront stigmatisés comme déviants.

Alors dans un dernier sursaut, comme le râle étouffé que l’on pousse avant la mort, la machine humaine s’ébranle encore une fois avant le renoncement final et l’acceptation totale d’une transparence désormais exigée.

Sur cette touche de bonne humeur, je vous souhaite un bien joli dimanche dans la joie et l’allégresse virtuelle.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Coco<3Corse
    Coco<3Corse, Le 3 octobre 2012 à 15h02

    J'ai trouvé cet article GE-NIAL. Merci Ophélie ! Je me reconnais parfaitement dans ce "renoncement" progressif, et c'est ça qui est grave...

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