Peggy Sastre : « L’asexualité est une orientation comme une autre »

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Peggy Sastre aime les pendentifs à tête de mort, rit des bonobos, et abhorre les jugements péremptoires. Dans son livre No Sex, Peggy Sastre s’intéresse aux asexuels, ces personnes qui n’ont peu ou pas de libido. Considérés au mieux comme des gens louches, au pire comme malades mentaux, les asexuels font petit à petit leur […]

Peggy Sastre : « L’asexualité est une orientation comme une autre »

Peggy Sastre aime les pendentifs à tête de mort, rit des bonobos, et abhorre les jugements péremptoires. Dans son livre No Sex, Peggy Sastre s’intéresse aux asexuels, ces personnes qui n’ont peu ou pas de libido. Considérés au mieux comme des gens louches, au pire comme malades mentaux, les asexuels font petit à petit leur propre révolution sexuelle.

Pourquoi sont-ils pointés du doigt aujourd’hui ? L’asexualité est-elle un nouveau phénomène de société comme le pense Jean-Philippe de Tonnac (p. 122) ? Quelles sont ses origines ?

No Sex n’est pas un pamphlet contre le sexe ou la pornographie. Au contraire : il est un fabuleux manifeste contre les préjugés. A travers de nombreux témoignages d’asexuels et d’études sociologiques récentes, l’auteure nous livre une enquête passionnante sur le sujet et, en un sens, nous apprend à ne pas tirer de conclusions hâtives. Rencontre avec Peggy Sastre autour d’une tasse de thé fumé.

peggy sastre no sexPhoto : Charles Muller

Quelle différence y a-t-il entre asexualité, pudeur et baisse de libido ?
L’asexualité signifie une absence de libido. La pudeur, une gêne liée au dévoilement de son intimité, en particulier sexuelle. La baisse de libido, comme son nom l’indique, détermine une évolution du désir sexuel…vers le bas. La grande différence entre l’asexualité, la pudeur et la baisse de libido est que les deux dernières sont très “réactives” ou externes. Le pudique l’est quand un regard (ça peut même être le sien) se pose sur son intimité. La libido baisse souvent à cause de facteurs externes à l’individu (j’aime bien la phrase de Valerie Solanas à ce sujet « Il faut avoir pas mal baisé pour devenir anti-baise »). L’asexualité, si elle se manifeste souvent en réponse à un sexuel quelconque, est très probablement là dès les premiers instants du développement de l’individu… Comme l’hétérosexualité, la bisexualité, l’homosexualité, etc.

Peut-on parler d’orientation ?
Pour moi oui, dans le sens où il n’y a pas de choix fait ou à faire. Je ne pense pas qu’on choisisse son orientation sexuelle, tant elle est liée à des processus anciens, ancrés dans la partie de notre cerveau commune à quasiment tout le règne animal, et qui datent presque du temps où « nous » baignions tous dans la soupe primordiale des premiers instants de la vie sur terre…L’asexualité n’est pas l’abstinence : le choix conscient et délibéré d’arrêter toute activité sexuelle pour x (ah ah) raisons.

Lorsqu’on épluche les commentaires sous les papiers qui parlent de No Sex, la remarque qui ressort le plus souvent est : « Les asexuels n’ont sûrement jamais rencontré la bonne personne ». N’éprouver aucun désir sexuel peut-il s’expliquer par de mauvaises expériences sexuelles passées ?
Je ne le pense pas. Comme un homosexuel ne peut pas “s’expliquer” par la rencontre de femmes qui lui rayaient le casque, ou une lesbienne par celle d’hommes pas assez prévenants. Tous les asexuels que j’ai rencontrés parlent de leur non-goût comme quelque-chose qui remonte à l’enfance, quasiment au moment des premiers souvenirs…difficile d’imaginer que ces individus aient déjà fait à l’époque des rencontres sexuelles qui les aient “traumatisés”. C’est une pensée qui rassure, à mon avis, cette idée que nous nous forgeons extérieurement, comme une sorte de buvard à événements, en particulier sociaux. J’ai l’impression que l’étude de la biologie, telle qu’elle se précise et se développe depuis Darwin, grignote tous les jours cette façon de voir les choses, et propose des perspectives beaucoup plus tragiques, absurdes, mais pas moins passionnantes.

En lisant les divers témoignages d’asexuels recueillis pour ce livre, une précision revient systématiquement : le fait de ne pas avoir de rapports sexuels n’engendre aucun manque, aucune souffrance. Mais être asexuel n’empêche pas d’aimer et d’être en couple. Quelles sont les réactions de l’autre, dans ce cas ? Comment concilier amour platonique et relation amoureuse ?
Et bien…ça dépend. Si deux asexuels sont en couple, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si un individu est sexuel et l’autre pas, cela peut évidemment générer des frustrations, des jalousies, des envies d’aller voir ailleurs. Maintenant, je ne suis pas sexologue ou conseillère conjugale (Darwin, merci), et c’est à chacun de gérer cette dissemblance comme il le veut et peut (comme dans plein d’autres cas de “couples mixtes” comme on dit).

Est-ce que la séduction est incompatible avec l’asexualité ? Autrement dit : même si on ne ressent aucun intérêt pour le sexe, peut-on avoir envie de plaire ?
Je pense que la séduction est plus sociale que précisément sexuelle. Avoir envie de plaire, c’est très souvent avoir envie de plaire au groupe : montrer aux autres babouins sur la branche qu’on a un poil luisant, l’oeil frais…autant d’indices de “respectabiltié” qui diminueront les risques d’être ostracisé. L’application strictement sexuelle de la séduction est à mon avis secondaire, et c’est ainsi que, souvent, j’ai été étonnée par l’apparence physique des asexuels que j’ai rencontrés, leur coquetterie, etc. toute engluée que j’étais dans le préjugé voulant qu’un asexuel est au fond un exclu de la compétition sexuelle qui cherche à “justifier” cette frustration…

Notre sexualité nous définit, que nous soyons hétéros, homos, bi etc., mais alors comment se définir lorsqu’on est asexuel ? A-t-on sa place dans la société ? Est-ce que justement, la création d’un mouvement tel qu’AVEN est un moyen d’  « exister » ?
C’est très compliqué, pour moi, de réfléchir à cette idée de “place dans la société”, qui serait une sorte de nécessité, de bienfait. Je suis très misanthrope et asociale – et rien qu’à lire ce terme, je commence à transpirer et à ressentir un poids sur le plexus – j’ai l’image d’une “place dans la société” comme d’un bernard l’ermite qui rentrerait dans une carapace parfaite et qui y serait tellement confortablement installé qu’il y pourrirait bien vite (et un bernard l’ermite pourri, c’est un peu comme un bigorneau du même acabit, ça ne sent pas très bon). Donc dans mon “échelle des valeurs”, ne pas avoir de “place dans la société” c’est très bien, c’est quelque-chose, si j’étais maximaliste, que je souhaiterais à tout le monde…Mais plus sérieusement, et sans plus de métaphores, je pense qu’on a d’autres moyens que la sexualité pour se “définir”, si vraiment la présence de cette définition nous est vitale.

Quel a été le moment le plus marquant pour toi dans la rédaction de cet essai ? (une interview, une étude particulière…)
Le moment où j’ai changé d’a priori. J’étais partie sur un essai beaucoup plus offensif et critique. L’idée, comme je disais tout à l’heure, que l’asexualité cachait quelque chose, qu’il n’était finalement pas normal de ne jamais ressentir de désir sexuel pour personne. A ce moment, j’étais un peu comme Alice qui découvre une petite porte s’ouvrant sur un autre monde merveilleux : défendre, comme je le fais par ailleurs, l’idée d’une diversité et une liberté sexuelles totales, c’est aussi admettre un certain degré zéro du désir. Ce que représente l’asexualité, à mon avis.

Comme le souligne Agnès Giard sur son blog Les 400 Culs, certaines pratiques sexuelles entre adultes consentants sont interdites (en France il existe notamment depuis 2003 un nouveau délit pénal : le racolage passif). D’un autre côté, l’asexualité est perçue comme louche. La liberté sexuelle existe-t-elle vraiment selon toi ?
C’est une autre chose difficile à penser pour moi : pourquoi la phobie sexuelle existe-t-elle ? Pourquoi des homosexuels se font-ils taper dessus, tuer, torturer…Pourquoi ne laisse-t-on pas travailler tranquillement les rares prostitué(e)s qui font ce métier librement, etc. Pourquoi cherche-t-”on” si souvent à normer, contrôler, punir le sexe ? Et pourquoi cette liberté sexuelle (qui signifierait ne plus faire du sexe une exception existentielle et le voir comme le “verre d’eau” de Clara Zetkin devant Lénine), finalement, est une chose si difficile à conquérir ?

Doit-on considérer l’épanouissement sexuel comme une chance ?
Je ne sais pas vraiment ce que ce terme signifie. Si cet épanouissement veut dire les “cinq orgasmes et sodomies par jour” caricaturaux des magazines, alors non, je ne considère pas le contrôle, le dogme, la fuite de l’ennui comme d’autres font leurs ablutions rituelles comme une chance. Si l’épanouissement veut dire ne plus se prendre la tête avec le cul, alors youpi.

> Référence : No sex – Avoir envie de ne pas faire l’amour, Peggy Sastre

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Elise

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Commentaires
  • Aylen
    Aylen, Le 3 septembre 2010 à 21h49

    "Avoir envie de plaire, c?est très souvent avoir envie de plaire au groupe : montrer aux autres babouins sur la branche qu?on a un poil luisant, l?oeil frais?"

    HAHAHA J'ADORE :d

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