Peggy Sastre : « L’asexualité est une orientation comme une autre »

Pondu par Elise le 2 septembre 2010  

Peggy Sastre aime les pendentifs à tête de mort, rit des bonobos, et abhorre les jugements péremptoires. Dans son livre No Sex, Peggy Sastre s’intéresse aux asexuels, ces personnes qui n’ont peu ou pas de libido. Considérés au mieux comme des gens louches, au pire comme malades mentaux, les asexuels font petit à petit leur propre révolution sexuelle.

Pourquoi sont-ils pointés du doigt aujourd’hui ? L’asexualité est-elle un nouveau phénomène de société comme le pense jean-Philippe de Tonnac (p. 122) ? Quelles sont ses origines ?

No Sex n’est pas un pamphlet contre le sexe ou la pornographie. Au contraire : il est un fabuleux manifeste contre les préjugés. A travers de nombreux témoignages d’asexuels et d’études sociologiques récentes, l’auteure nous livre une enquête passionnante sur le sujet et, en un sens, nous apprend à ne pas tirer de conclusions hâtives. Rencontre avec Peggy Sastre autour d’une tasse de thé fumé.

Peggy Sastre : Lasexualité est une orientation comme une autre peggylanuitbdPhoto : Charles Muller

Quelle différence y a-t-il entre asexualité, pudeur et baisse de libido ?
L’asexualité signifie une absence de libido. La pudeur, une gêne liée au dévoilement de son intimité, en particulier sexuelle. La baisse de libido, comme son nom l’indique, détermine une évolution du désir sexuel…vers le bas. La grande différence entre l’asexualité, la pudeur et la baisse de libido est que les deux dernières sont très “réactives” ou externes. Le pudique l’est quand un regard (ça peut même être le sien) se pose sur son intimité. La libido baisse souvent à cause de facteurs externes à l’individu (j’aime bien la phrase de Valerie Solanas à ce sujet « Il faut avoir pas mal baisé pour devenir anti-baise »). L’asexualité, si elle se manifeste souvent en réponse à un sexuel quelconque, est très probablement là dès les premiers instants du développement de l’individu… Comme l’hétérosexualité, la bisexualité, l’homosexualité, etc.

Peut-on parler d’orientation ?
Pour moi oui, dans le sens où il n’y a pas de choix fait ou à faire. Je ne pense pas qu’on choisisse son orientation sexuelle, tant elle est liée à des processus anciens, ancrés dans la partie de notre cerveau commune à quasiment tout le règne animal, et qui datent presque du temps où « nous » baignions tous dans la soupe primordiale des premiers instants de la vie sur terre…L’asexualité n’est pas l’abstinence : le choix conscient et délibéré d’arrêter toute activité sexuelle pour x (ah ah) raisons.

Lorsqu’on épluche les commentaires sous les papiers qui parlent de No Sex, la remarque qui ressort le plus souvent est : « Les asexuels n’ont sûrement jamais rencontré la bonne personne ». N’éprouver aucun désir sexuel peut-il s’expliquer par de mauvaises expériences sexuelles passées ?
Je ne le pense pas. Comme un homosexuel ne peut pas “s’expliquer” par la rencontre de femmes qui lui rayaient le casque, ou une lesbienne par celle d’hommes pas assez prévenants. Tous les asexuels que j’ai rencontrés parlent de leur non-goût comme quelque-chose qui remonte à l’enfance, quasiment au moment des premiers souvenirs…difficile d’imaginer que ces individus aient déjà fait à l’époque des rencontres sexuelles qui les aient “traumatisés”. C’est une pensée qui rassure, à mon avis, cette idée que nous nous forgeons extérieurement, comme une sorte de buvard à événements, en particulier sociaux. J’ai l’impression que l’étude de la biologie, telle qu’elle se précise et se développe depuis Darwin, grignote tous les jours cette façon de voir les choses, et propose des perspectives beaucoup plus tragiques, absurdes, mais pas moins passionnantes.

En lisant les divers témoignages d’asexuels recueillis pour ce livre, une précision revient systématiquement : le fait de ne pas avoir de rapports sexuels n’engendre aucun manque, aucune souffrance. Mais être asexuel n’empêche pas d’aimer et d’être en couple. Quelles sont les réactions de l’autre, dans ce cas ? Comment concilier amour platonique et relation amoureuse ?
Et bien…ça dépend. Si deux asexuels sont en couple, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si un individu est sexuel et l’autre pas, cela peut évidemment générer des frustrations, des jalousies, des envies d’aller voir ailleurs. Maintenant, je ne suis pas sexologue ou conseillère conjugale (Darwin, merci), et c’est à chacun de gérer cette dissemblance comme il le veut et peut (comme dans plein d’autres cas de “couples mixtes” comme on dit).

Est-ce que la séduction est incompatible avec l’asexualité ? Autrement dit : même si on ne ressent aucun intérêt pour le sexe, peut-on avoir envie de plaire ?
Je pense que la séduction est plus sociale que précisément sexuelle. Avoir envie de plaire, c’est très souvent avoir envie de plaire au groupe : montrer aux autres babouins sur la branche qu’on a un poil luisant, l’oeil frais…autant d’indices de “respectabiltié” qui diminueront les risques d’être ostracisé. L’application strictement sexuelle de la séduction est à mon avis secondaire, et c’est ainsi que, souvent, j’ai été étonnée par l’apparence physique des asexuels que j’ai rencontrés, leur coquetterie, etc. toute engluée que j’étais dans le préjugé voulant qu’un asexuel est au fond un exclu de la compétition sexuelle qui cherche à “justifier” cette frustration…

Notre sexualité nous définit, que nous soyons hétéros, homos, bi etc., mais alors comment se définir lorsqu’on est asexuel ? A-t-on sa place dans la société ? Est-ce que justement, la création d’un mouvement tel qu’AVEN est un moyen d’  « exister » ?
C’est très compliqué, pour moi, de réfléchir à cette idée de “place dans la société”, qui serait une sorte de nécessité, de bienfait. Je suis très misanthrope et asociale – et rien qu’à lire ce terme, je commence à transpirer et à ressentir un poids sur le plexus – j’ai l’image d’une “place dans la société” comme d’un bernard l’ermite qui rentrerait dans une carapace parfaite et qui y serait tellement confortablement installé qu’il y pourrirait bien vite (et un bernard l’ermite pourri, c’est un peu comme un bigorneau du même acabit, ça ne sent pas très bon). Donc dans mon “échelle des valeurs”, ne pas avoir de “place dans la société” c’est très bien, c’est quelque-chose, si j’étais maximaliste, que je souhaiterais à tout le monde…Mais plus sérieusement, et sans plus de métaphores, je pense qu’on a d’autres moyens que la sexualité pour se “définir”, si vraiment la présence de cette définition nous est vitale.

Quel a été le moment le plus marquant pour toi dans la rédaction de cet essai ? (une interview, une étude particulière…)
Le moment où j’ai changé d’a priori. J’étais partie sur un essai beaucoup plus offensif et critique. L’idée, comme je disais tout à l’heure, que l’asexualité cachait quelque chose, qu’il n’était finalement pas normal de ne jamais ressentir de désir sexuel pour personne. A ce moment, j’étais un peu comme Alice qui découvre une petite porte s’ouvrant sur un autre monde merveilleux : défendre, comme je le fais par ailleurs, l’idée d’une diversité et une liberté sexuelles totales, c’est aussi admettre un certain degré zéro du désir. Ce que représente l’asexualité, à mon avis.

Comme le souligne Agnès Giard sur son blog Les 400 Culs, certaines pratiques sexuelles entre adultes consentants sont interdites (en France il existe notamment depuis 2003 un nouveau délit pénal : le racolage passif). D’un autre côté, l’asexualité est perçue comme louche. La liberté sexuelle existe-t-elle vraiment selon toi ?
C’est une autre chose difficile à penser pour moi : pourquoi la phobie sexuelle existe-t-elle ? Pourquoi des homosexuels se font-ils taper dessus, tuer, torturer…Pourquoi ne laisse-t-on pas travailler tranquillement les rares prostitué(e)s qui font ce métier librement, etc. Pourquoi cherche-t-”on” si souvent à normer, contrôler, punir le sexe ? Et pourquoi cette liberté sexuelle (qui signifierait ne plus faire du sexe une exception existentielle et le voir comme le “verre d’eau” de Clara Zetkin devant Lénine), finalement, est une chose si difficile à conquérir ?

Doit-on considérer l’épanouissement sexuel comme une chance ?
Je ne sais pas vraiment ce que ce terme signifie. Si cet épanouissement veut dire les “cinq orgasmes et sodomies par jour” caricaturaux des magazines, alors non, je ne considère pas le contrôle, le dogme, la fuite de l’ennui comme d’autres font leurs ablutions rituelles comme une chance. Si l’épanouissement veut dire ne plus se prendre la tête avec le cul, alors youpi.

> Référence : No sex – Avoir envie de ne pas faire l’amour, Peggy Sastre

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Les 10 dernières réactions à cet article

Lire l'intégralité des 31 commentaires

  1. Le 03/09/2010 à 19h11

    Citation:
    Posté par Navajo Voir le message
    Mais, si l'on est asexuel, on peut tout de même être en quelque sorte bi/homo/hétéro, si ces personnes ont tout de même des relations amoureuses, non ? Je veux dire par là avoir une attirance sentimentale pour les personnes du même sexe ou du sexe opposé.
    Ha oué pas con :o

    Du coup ce ne serait pas exactement une orientation sexuelle, jpense qu'on pourrait peut etre parler d'absence d'orientation sexuelle tout court non?
  2. Le 03/09/2010 à 19h49

    "Avoir envie de plaire, c’est très souvent avoir envie de plaire au groupe : montrer aux autres babouins sur la branche qu’on a un poil luisant, l’oeil frais…"

    HAHAHA J'ADORE
  3. Le 03/09/2010 à 21h01

    Citation:
    Posté par Navajo Voir le message
    Mais, si l'on est asexuel, on peut tout de même être en quelque sorte bi/homo/hétéro, si ces personnes ont tout de même des relations amoureuses, non ? Je veux dire par là avoir une attirance sentimentale pour les personnes du même sexe ou du sexe opposé.
    Ceux que j'ai pu connaitre disait que le genre de la personne n'était pas important puisqu'il aimait pas le sexe mais la personnalité.
  4. Le 03/09/2010 à 22h57

    Citation:
    Posté par Cambouis Voir le message
    Peut-être tout simplement ont-ils d'autres moyens de ressentir ce que toi tu ressens lors d'un rapport sexuel ? Du fait qu'ils ne se rapprochent pas par ce biais, peut-être sont-ils beaucoup plus sensibles à d'autres stimuli tels que les regards, les paroles, etc. Enfin j'en sais rien mais je pense pas que asexualité rime forcément avec insensibilité (ce n'est peut-être pas ce que tu as voulu dire mais je le perçois un peu comme ça en fait dans la façon de le dire).

    Enfête,
    je trouve ça presque inconcevable de ne jamais vraiment ressentir d'attirance physique pour quelqu'un.
    Je ne parle pas du rapport sexuel en soit mais du désir seulement.
    Ne plus désirer quelqu'un c'est ne pas se sentir désirable. Et plaire aux autres doit être basé sur une autre forme de séduction.
    C'est vrai que cela me donne l'impression qu'ils ne sont jamais vraiment tombés sur la personne qui sait faire chavirer en même temps coeur et désir.
    La vie est possible sans la sexualité, mais la vie sans de réel désir, des fantasmes qui alimente notre esprit me semble improbable...
    Ce n'est pas de l'insensibilité d'autre sens peuvent être éveillés.
    Ils peuvent se tourner réellement vers une vie qui les comble.
    Je ne les juge pas, mais je trouve que ce n'est pas une orientation sexuelle étant donné qu'elle n'est pas comblé par toute les sensations de désir et/ou d'imagination sexuelle.
  5. Le 04/09/2010 à 10h15

    Citation:
    Posté par marion-perso Voir le message
    Enfête,
    je trouve ça presque inconcevable de ne jamais vraiment ressentir d'attirance physique pour quelqu'un.
    Je ne parle pas du rapport sexuel en soit mais du désir seulement.
    Ne plus désirer quelqu'un c'est ne pas se sentir désirable. Et plaire aux autres doit être basé sur une autre forme de séduction.
    C'est vrai que cela me donne l'impression qu'ils ne sont jamais vraiment tombés sur la personne qui sait faire chavirer en même temps coeur et désir.
    La vie est possible sans la sexualité, mais la vie sans de réel désir, des fantasmes qui alimente notre esprit me semble improbable...
    Ce n'est pas de l'insensibilité d'autre sens peuvent être éveillés.
    Ils peuvent se tourner réellement vers une vie qui les comble.
    Je ne les juge pas, mais je trouve que ce n'est pas une orientation sexuelle étant donné qu'elle n'est pas comblé par toute les sensations de désir et/ou d'imagination sexuelle.
    Certains trouvaient inconcevables de tomber amoureux d'une personne du même genre...
  6. Le 04/09/2010 à 12h51

    Citation:
    Posté par Van Kasteel Voir le message
    Certains trouvaient inconcevables de tomber amoureux d'une personne du même genre...
    ce n'est pas la même chose étant donné qu'une personne asexuelle peut être bisexuelle, homosexuelle ou hétérosexuelle.

    cependant, ça me touche vraiment ce que tu dis là, car je n'ai pas voulu dire quoi que ce soit qui puisse parraître être de l'intolérance.
  7. Le 04/09/2010 à 21h09

    Citation:
    Posté par Cambouis Voir le message
    Je ne sais pas si c'est le cas des asexuels mais il m'est déjà arrivée par exemple de ressentir du désir pour quelqu'un mais ce n'était pas un désir physique. C'était pourtant quelque chose de très fort et je trouve, bien plus fort que du désir physique. C'est difficile à expliquer mais peut-être que cela t'es déjà arrivée à toi aussi et donc tu visualiseras peut-être mieux ce dont je parle mais du coup moi cela ne me semble pas si impossible dans la mesure où j'ai déjà eu du désir pour quelqu'un, un sentiment très puissant sans que pourtant j'ai la moindre envie physique de la personne désirée et je préfère limite ressentir ça que du désir physique quoi.
    je comprend et visualise de quoi tu parles, oui. c'est plus du désir affectueux qui vient du coeur et du besoin de l'autre malgré tout.
    c'est vraiment intriguant leurs façon d'être attiré quand même par une personne autre que par le désir sexuelle.
  8. Le 05/09/2010 à 10h51

    Citation:
    Posté par marion-perso Voir le message
    ce n'est pas la même chose étant donné qu'une personne asexuelle peut être bisexuelle, homosexuelle ou hétérosexuelle.

    cependant, ça me touche vraiment ce que tu dis là, car je n'ai pas voulu dire quoi que ce soit qui puisse parraître être de l'intolérance.
    Non, mais je faisais pas cette comparaison pour te montrer que tu serais intolérente. Mais que les choses sont infiniment compliquée.

    Beaucoup de personnes pens(ai)ent qu'une relation homosexuelle ne pouvait en aucun cas être amoureuse, qu'il s'agissait juste d'une relation amicale très poussée dû à des problèmes comme la solitude, la peur de l'autre sexe, une expérience désastreuse avec l'autre sexe (combien de personnes pensent que les lesbiennes sont parce qu'elles ont eu un mec horrible?), un père absent, etc..
    C'était inconcevable pour ces personnes de penser qu'on pouvait véritablement tomber amoureux de l'autre personne, indépendamment d'une expérience négative.
    Pour eux, le seul désir "vrai" était celui hétérosexuel. L'autre était une illusion.

    Quand je réfléchis à ces propos, je me dis qu'ils ressemblent tout de même énormément à ceux qu'on est tenté de donner aux asexuels, pas dans la même échelle, mais tout de même... Peut-être à tord finalement.

    Enfin, j'irai acheter le livre dans la semaine qui vient, de manière à ne pas parler trop dans le vent.
  9. Le 05/09/2010 à 21h35

    Citation:
    Posté par Van Kasteel Voir le message
    Non, mais je faisais pas cette comparaison pour te montrer que tu serais intolérente. Mais que les choses sont infiniment compliquée.

    Beaucoup de personnes pens(ai)ent qu'une relation homosexuelle ne pouvait en aucun cas être amoureuse, qu'il s'agissait juste d'une relation amicale très poussée dû à des problèmes comme la solitude, la peur de l'autre sexe, une expérience désastreuse avec l'autre sexe (combien de personnes pensent que les lesbiennes sont parce qu'elles ont eu un mec horrible?), un père absent, etc..
    C'était inconcevable pour ces personnes de penser qu'on pouvait véritablement tomber amoureux de l'autre personne, indépendamment d'une expérience négative.
    Pour eux, le seul désir "vrai" était celui hétérosexuel. L'autre était une illusion.

    Quand je réfléchis à ces propos, je me dis qu'ils ressemblent tout de même énormément à ceux qu'on est tenté de donner aux asexuels, pas dans la même échelle, mais tout de même... Peut-être à tord finalement.

    Enfin, j'irai acheter le livre dans la semaine qui vient, de manière à ne pas parler trop dans le vent.
    Et comme tu dis pens(ai)ent voir pensent encore malheureusement...
    Beaucoup encore aujourd'hui, pensent que l'homosexualité vient d'une expèrience désastreuse d'une mauvaise vision de l'homme ou de la femme. C'est un peu stupide car par exemple une femme qui aime un homme n'a pas forcément été déçu par la femme...
    Enfin je n'ai jamais vraiment compris pourquoi on en faisait toute une montagne pour moi c'est tout à fait naturel, il existe les deux sexes alors qu'on soit attiré par le même, ne me choque pas et ne devrait choquer personne.

    Tout comme les asexuels finalement, on est libre de décider ou de suivre notre sexualité selon ce qui nous correspond et comme tu dis je pense qu'il faut lire et s'interesser pour comprendre vraiment.

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