Ce que j’aurais aimé écrire à la moi d’il y a 10 ans

Après s'être plongée dans ses journaux intimes d'adolescente, cette madmoiZelle de 25 ans a eu envie de s'écrire à elle-même, la elle-même d'il y a 10 ans.

Ce que j’aurais aimé écrire à la moi d’il y a 10 ans©Windows/Unsplash

Après deux mois de confinement, je suis rentrée dans ma ville natale, chez ma mère. J’ai passé deux soirées à relire mes journaux intimes, mes questionnements de mes 12 à mes 20 ans (j’en ai 25).

Deux soirées à me rougir les yeux de nostalgie, de ce plaisir coupable qui consiste à replonger dans des sentiments douloureux mais désormais passés, du moins apaisés.

La moi de 15 ans me fascine, me touche, m’attriste.

Elle me ressemble en tous points, mais elle est enfermée dans des constructions sociales qui cloisonnent son raisonnement, et manque profondément de bienveillance envers elle-même.

Ce soir, après un peu trop de bières et une vague de tendresse pour elle, j’ai envie de lui écrire.

Lettre à la moi de 15 ans

« Ma Lise. J’aimerais tout d’abord m’appesantir sur cette formule.

C’est celle d’un garçon qui va profondément t’aimer, te faire rayonner comme jamais tu ne l’aurais imaginé et surtout comme jamais tu ne le réaliseras avant aujourd’hui, où je t’écris ces lignes.

Toi qui ne te crois pas aimable, qui t’accuses de tous les maux, ceux de « la coincée » et de « la salope », donc ceux de « la femme » telle que des siècles de patriarcat l’ont construite ; sache que tu vas être intensément aimée pour ce que tu es, au-delà de ces cadres que l’on t’impose.

On ne pourra pas te faire plus beau cadeau et tu ne t’en apercevras pas tout de suite.

Tu te flagelleras d’abord, comme tu t’es si bien enseignée à le faire, te reprochant d’aimer mal ou pas assez, avant de comprendre que ce tout premier amour a attisé en toi des feux dont les lueurs te guideront par la suite : le respect de ce que tu es et de tes envies, le goût de la curiosité et de la pensée critique.

Ce garçon ne t’aimera sûrement pas plus, pas moins qu’un autre garçon amoureux de sa première copine, mais il chérira ce qui t’est vital sans que tu le saches encore : ton indépendance, ton ouverture, ta sensibilité.

Toi qui ne te crois pas capable d’aimer, qui te crois incapable de t’abandonner à quelque chose qui te dépasse, tu te retrouveras rapidement transcendée par l’amour ou par une cause qu’il t’importera de défendre.

Ces causes, ces raisons de ton délicieux abandon, elles sommeillent en toi depuis longtemps, mais tu n’as pour l’instant pas encore les mots, pas encore les armes pour les honorer. Patience, cela viendra.

Avec l’aide de ta seconde histoire d’amour, qui accompagnera l’éveil d’une autre lueur qui se languissait en toi, celle de l’amour du monde et du vivant.

Cependant, ne crois pas que ce sont les hommes qui vont t’élever, tu le feras par toi-même.

Tu auras juste la chance d’en croiser deux géniaux, parmi d’autres personnes merveilleuses qui t’épauleront, et qui toutes, à leur façon, contribueront à t’ouvrir au sublime.

Le vide qui sommeille dans tes entrailles

En relisant tes lignes, entre, dessus et dessous, j’ai deviné le vide qui t’habite, avant de le sentir se réveiller aux tréfonds de mon ventre.

Si je ferme les yeux, je peux presque en palper les contours dentelés, incisifs, qui te déchiquettent le cœur et les entrailles à chaque émotion trop vive, chaque regard trop intense, chaque lumière trop crue.

J’ai une mauvaise nouvelle pour toi, ma Lise : il ne va pas disparaître. À chaque respiration, à chaque tressaillement, à chaque nuage trop lourd, chaque événement trop terne ou trop brut, il sera là.

Il te recouvrira parfois, t’irriguera de doutes, te pourfendra d’angoisses. À chaque tournant trop raide, chaque fatigue trop longue, chaque mois parfois, il sera là, tapi dans tes recoins.

Mais la bonne nouvelle, c’est que tu vas le remplir, ce vide. Si parfois il t’étouffe, qu’il te siffle des vents assourdissants alors que tu n’aspires qu’au repos, tu pourras choisir de l’habiter, de l’emplir de toute la couleur que tu auras appris à peindre.

Parfois, ce sera une couleur timide, un peu morne ; mais d’autres fois, ce sera un éclat vif, éblouissant, qui te rappellera que le vide ne peut pas t’aspirer, car il est l’étourdissement qui constitue la vie elle-même.

Les vertiges, les chutes et les revers de la sensation : l’odeur du gâteau au chocolat, du cou de celui que tu aimes, le goût de sa peau, la douceur de l’étreinte d’une amie, le scintillement du soleil qui se couche sur la Méditerranée, le pincement au cœur suscité par la lecture d’un livre, le contact des draps qui glissent lors d’une sieste un après-midi…

Tu verras que sans t’en rendre compte, tu vas apprendre petit à petit à savourer ces morceaux d’absolu.

Ça n’enlèvera pas la douleur, ni le vertige, ça ne l’apaisera parfois pas, mais ça lui donnera une saveur qui vaut bien la stabilité et la certitude que tu recherches à t’en faire mal.

De la bienveillance envers toi-même

Ma Lise, sois plus tolérante, plus conciliante envers toi-même. Accepte d’être en vie, d’être traversée par des choses qui te déplacent et te soulèvent.

Arrête de t’en vouloir de ne pas rentrer dans le moule, ce moule ne t’a jamais correspondu et ne correspond finalement à personne. C’est dur à envisager, mais ton expérience est à la fois intime, unique ; et universelle.

Je sais que c’est compliqué pour toi cette posture ambiguë, car tu ne conçois pas la vulnérabilité comme quelque chose de positif, comme une alliée potentielle. Aujourd’hui, j’ai toujours du mal à la considérer comme telle.

Pourtant, tu verras que c’est quand tu acceptes de te rendre vulnérable, quand tu prends des risques, que tu te sens la plus en vie.

Fais-toi confiance, essaies de ne pas trop te pencher au bord de ton vide, mais plutôt de graver sur ses parois ce qui donne du sel à l’existence, pour t’y raccrocher la prochaine fois que tu te sentiras tomber.

Je sais que tu peux le faire : j’en suis la preuve vivante.

J’aimerais te prendre dans mes bras et te dire que tout va bien se passer. C’est faux bien sûr, car comme tu le sais, le doute est souvent là, à te chuchoter les scénarios les plus sombres.

Le doute et l’autodérision, tes fidèles amis

Je t’invite à tenter d’accueillir ce doute comme un vieil ami un peu chiant, mais bienveillant. Je n’arrive pas toujours à mettre ce conseil en pratique, mais si j’ai une seule certitude, c’est que c’est la meilleure chose à faire.

Dans les moments où il sera trop présent, que tu le sentiras greffé à chacune de tes cellules, laisse-toi aller à la confiance de l’autre. Ton amoureux, ton amie, ta sœur, ton collègue, ta mère…

Ne les regarde pas, mais regarde avec eux. Laisse-toi envelopper dans leur rétine, accepte de voir le monde, de te voir, à travers leurs yeux.

Laisse-toi bercer doucement par la confiance et la valeur qu’ils t’accordent.

Car si le doute est toujours permis et sa voix trop stridente, la plus grande erreur est de chercher à le faire taire par tous les moyens, quand il suffit parfois de l’écouter d’une oreille distraite, lovée dans la chaleur d’une personne que tu aimes.

Avant de te laisser te perdre à nouveau dans tes méandres, une dernière chose : cultive ton autodérision, elle te sera d’une grande aide.

Ma Lise, n’oublie jamais que tu mérites de t’aimer et d’être fière de ce que tu es. Tu n’es pas et tu ne seras jamais ton vide.

Tu es la multitude de sensations et de pensées qui le peuplent et le traversent, la direction que tu leur donnes et l’intention avec laquelle tu les sublimes. »

Pourquoi je me suis écrit à moi-même

Cet exercice m’a fait énormément de bien.

Il m’a fait prendre conscience du chemin que j’ai parcouru jusqu’à maintenant, dans l’acceptation de mon hypersensibilité et dans l’apprivoisement de ma mélancolie.

Cela m’a permis indirectement de faire un point sur là où j’en suis aujourd’hui avec ces problématiques qui font et qui feront toujours partie de moi.

Je conseille vraiment à chacun et chacune de prendre ce moment pour soi !

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Une madmoiZelle

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Commentaires

Kerowynn

A 15 ans, on est grandiose, on se croit solide, on a peur de tout, mais à la fois on est indestructible, et on est pas super malin. A 15 ans, on pense en absolus, on pense assez mal, finalement, parce qu'on a peu d' expériences, peu de connaissances. On est rigide, peu enclin à pardonner, peu enclin à changer. A 15 ans, on est un bloc confus. Un très beau diamant, tranchant, encore plein des transmissions parentales, ou au contraire en opposition. C'est merveilleux d'avoir 15 ans, et à la moi de cet âge, je ne dirais pas grand chose, parce que finalement, je suis contente de ce qu'elle était. Vive, tranchante, peu sociable, colérique, mal foutue, un peu conne, et tellement... Ben, tellement jeune, pas finie, encore en état d'enfance.

C'est normal d'avoir 15 ans et d'hésiter sur tout, de ne rien savoir, d'experimenter en étant nulle, d'avoir peur, d'avoir mal.

L'âge venant, on apprend, on s'assouplit, on gagne en experience, on a moins peur. On apprend le sens de la nuance, on aiguise son esprit critique, on ne prend plus un article pour argent comptant, on rencontre moins de situations inédites, on réfléchit quand on lit un truc émotionnellement chargé mais très peu documenté, on fait un pas de côté, et on trouve que cet article est mignon mais grandiloquent et faussé par une envolée lyrique peu nécéssaire.

Bref. Mes 15 ans sont très loin, mais je ne les renie pas et je ne veux surtout pas transmettre un message à la moi de mes 15 ans. Quelle apprenne et se débrouille, elle va vieillir!
 

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