A l’occasion de la sortie française de son premier album, The Art of Fiction (le 09 avril), rendez-vous est pris avec Jeremy Warmsley. Le jeune franco-anglais est à Paris pour un peu de promo et quelques concerts à emporter (guette la chose sur cette mine d’or qu’est Blogotheque.net). Derrière ses lunettes et ses bouteilles d’eau vides (parler, ça donne soif), il me propose de discuter en français. Jeremy vient d’écouter le nouvel album d’Arcade Fire, on commence donc sur le thème des évolutions musicales…
madmoiZelle.com : J’ai cru comprendre que ta musique avait pas mal évolué. Ca été progressif ou tu t’es dit tout à coup « j’en ai marre, faisons autre chose » ?
Jeremy : Oui c’est plutôt ça. A l’Université, j’ai sorti un maxi et un album tout seul, pour le distribuer aux gens. A l’époque, je faisais un peu ce qui me passait par la tête sur le moment… Mais en le réécoutant, j’ai repensé aux artistes que j’aime, comme Tom Waits, Radiohead, qui essaient toujours de faire quelque chose de différent. Alors je me suis dit « et si moi aussi j’essayais ? Et on verra si ça marche ou pas. Si ça marche tant mieux, sinon, ce sera quand même une bonne expérience. ». Je me suis mis à travailler un son différent et très vite ça a marché, j’ai signé avec Transgressive Records, le label anglais…
Avant, je faisais de la musique à guitares, j’avais un petit groupe avec une batterie, une basse. On faisait plus des chansons électriques, très rock'n roll, assez « simples », du moins en apparence. Et puis j’ai commencé à utiliser l’ordinateur pour enregistrer mes chansons, à essayer d’y mettre des détails qui changent un peu…
madmoiZelle.com : Oui par exemple au début de Jonathan & the Oak Tree, c’est quoi ce truc qui craque et qui ratèle là ?
Jeremy : C’est un trombone, en fait. Mais au lieu d’en jouer normalement, tu le secoues et ça produit ce bruit de métal qui claque. J’essaie d’utiliser les instruments autrement. Je travaille aussi pas mal sur ordinateur, pour obtenir des sons et des rythmes différents…
J’aime ce que font des gens comme Björk, Radiohead, Brian Wilson, qui partent
avec une sorte de
« Grand Design » en tête. |
madmoiZelle.com : Tu as l’air d’avoir une démarche somme toute assez "consciente"…
Jeremy : Oui, je suis du genre à penser beaucoup ma musique. J’aime ce que font des gens comme Björk, Radiohead, Brian Wilson, qui partent avec une sorte de « Grand Design » en tête.
Sur cet album, j’ai attendu 2 ou 3 semaines avant d’enregistrer, pour penser vraiment à ce que je voulais faire. Je me fais une sorte d’esquisse mentale et puis les choses évoluent pendant l’enregistrement. Certaines idées ne marchent pas, je teste autre chose. De petits « accidents » se produisent, un son poussé trop fort, un bruit que tu trouves pas mal. Il y a aussi du hasard, là-dedans.Mais pour moi ce qui compte surtout c’est ce qu’il reste à la fin, le « produit » de tout ça, moins que la façon dont tu y arrives.
madmoiZelle.com : Tu es du genre à chipoter sur les chansons ?
Jeremy : Oui. J’essaie d’obtenir quelque chose de « correct » à mes yeux. Mais même quand ça n’est pas le cas, tu obtiens des choses intéressantes. Il y a beaucoup d’ « erreurs » sur l’album, que j’apprécie aujourd’hui…. Quand tu écoutes l’album toi, tu trouves que c’est le produit d’un perfectionnisme ou… ?
madmoiZelle.com : Je crois qu’on sent que tu as voulu faire quelque chose de différent et élaboré, de très construit. Je me suis dit « peut-être que dans les prochains albums, il se laissera plus aller … »
Jeremy : Oui c’est vrai. Je suis en train de travailler sur le prochain album et déjà, je sens que je me suis un peu plus laissé aller. C’est toujours construit, mais ce sera plus « relaxed ».
Je suis du genre à essayer
de cacher ma personnalité derrière les textes. Or, j’ai raté mon coup ! Parce que toutes les chansons
de cet album contiennent
des détails de ma vie... |
madmoiZelle.com : Quelle est pour toi la colonne vertébrale de l’album, au niveau thématique ?
Jeremy : Beaucoup de chansons tournent autour de l’enfance, de l’adolescence et puis du sexe et de ce moment où on commence à le découvrir… Ca fait un moment je l’ai enregistré, mais je me rappelle que je voulais faire un album de fictions, pour qu’on ne sache pas quelle genre de personne j’étais… Je suis du genre à essayer de cacher ma personnalité derrière les textes. Or, j’ai raté mon coup ! Parce que toutes les chansons de cet album contiennent des détails de ma vie... C'est vraiment moi. Et je crois que c’est ça le fil rouge de l’album, ma… (il cherche le mot) Ma sensibilité ? Alors j’espère qu’il y a une sensibilité cohérente dans l’album, parce que sinon… Ca révèle des trucs bizarres sur moi ! (rires).
madmoiZelle.com : En voyant le titre, The Art of Fiction, je me suis dit "c’est ambitieux pour un premier album"…
Jeremy : Oui, je regrette un peu, maintenant. Je le trouve un peu arrogant ! C’est le titre d’un livre que j’aime beaucoup [de David Lodge, NDStellou], une série de réflexions sur l’art de construire des fictions et de les raconter. Je l’ai choisi un peu au hasard, et un peu pour qu’on pense vraiment que tout était fiction dans l’album. J’avais peur de me dévoiler, d’être vulnérable. Je crois que j’avais tort. Aujourd’hui je suis un peu plus sûr de moi, donc je ferais autrement, je pense.
madmoiZelle.com : Ton album parle pas mal d’enfance… Si l’enfant que tu étais te voyais aujourd’hui, qu’est-ce qu’il penserait de toi ?
Jeremy : Quand j’étais tout petit, je passais mon temps à la bibliothèque, j’avais peu d’amis et des ambitions très différentes : je voulais être informaticien, ou prof de fac… (rires). Même plus tard, quand je me suis mis à la musique, vers 16-17 ans, ça n’était qu’un hobby pour moi. Maintenant, je ne veux rien faire d’autre ! Alors je crois que je serais surpris de ce que je suis aujourd’hui. Surpris, mais content.

madmoiZelle.com : Et comment tu es passé de « je fais de la musique comme un hobby » à « ah ben ça va être mon métier » ?
Jeremy : Quand j’ai commencé, j’en faisais une heure par jour. Deux ans après, c’était 4 heures par jour. Et maintenant, c’est tout le temps ! Pour moi, c’est plus une vocation qu’un métier Quand je me lève, je pense musique. Quand je me couche, je pense musique…
madmoiZelle.com : Et tu n’as pas peur que la dimension contrainte prenne le dessus ?
Jeremy : Non, c’est toujours un hobby pour moi. J’adore faire ça. Je fais aussi beaucoup de musique en dehors de la mienne, avec des amis, pour le plaisir. Ma… On m’a appris un mot… Ma « meuf » ?
madmoiZelle.com : (Rires). Oui.
Jeremy : Ma meuf fait de la batterie, et je fais aussi de la musique avec elle.
madmoiZelle.com : Le magazine The Word a récemment fait un classement des pires et meilleurs instruments jamais utilisés…
Jeremy : (rires) Et c’est quoi le pire instrument ?
| Je crois qu’il faut distinguer plaisir de jouer et plaisir d'écouter. Tu sais, ces solos de guitares interminables ? C’est très agréable à jouer. Mais pour ceux qui écoutent… |
madmoiZelle.com : Euh… Un steak. (rires) Entre autres. Bref, toi qui joues pas mal d’instruments différents, lequel tu prends le plus plaisir à utiliser ?
Jeremy : Le piano. Je peux m’imaginer la basse sur la main gauche, la guitare, le trombone… Mais à écouter, ils sont tous bons, pour moi. D’ailleurs, je crois qu’il faut distinguer plaisir de jouer et plaisir d'écouter. Tu sais, ces solos de guitares interminables ? C’est très agréable à jouer. Mais pour ceux qui écoutent…
madmoiZelle.com : Tu penses beaucoup à la façon dont ta musique sera reçue, au-delà de ton propre plaisir à jouer ?
Jeremy : J’essaie de faire en sorte que l’auditeur ait du plaisir aussi, oui. Si tu veux faire de la musique pour toi uniquement, sans vouloir la partager… ok. Mais si tu te dis que c’est destiné à être écouté, alors, sans que ce soit une obligation, il faut penser un peu (pas trop) à ceux qui écoutent.
madmoiZelle.com : Sur scène, ça se passe comment ? Ton son est très différent ?
Jeremy : Oui. Je ne m’oblige pas à reproduire la même chose que sur l’album. Si j’avais 12 musiciens sur scène, ce serait possible, ou alors il faudrait que je vienne avec mon ordinateur mais j’en ai pas envie. Souvent je suis tout seul, avec mon piano et ma guitare, donc les chansons sont plus épurées, plus faciles d’accès… Et pour les grands concerts, j’ai des musiciens avec moi...
Sur ce, je libère le pauvre Jeremy, que j'ai torturé pendant près d'une heure... Pour quelqu'un qui doutait de pouvoir s'exprimer en français, Mr. Warmsley s'est débrouillé comme un chef. Si ce n'est déjà fait, je t'invite à découvrir sa musique. Pour info, il sera en concert à la Flèche d'Or à Paris, le 13 avril.
Deux vidéos signées Ben Rollason