Série, genre féminin : les conférences de Séries Mania 2015 font le point

Mélissa était aux deux conférences de Séries Mania 2015 autour des femmes dans les séries, via la sexualité féminine et la femme flic. Et ça redonne espoir en son petit écran !

togetherness michelle

La sixième édition du festival Séries Mania vient de toucher à sa fin : son fil rouge cette année était Série, genre féminin, et il s’est intéressé à la place des femmes dans les séries à travers deux conférences. Iris Brey, journaliste et essayiste, a d’abord présenté « Sexualité féminine et série TV : une révolution », et Mathier Arbogast, doctorant, ainsi que Carole Desbarats, essayiste de cinéma, se sont ensuite posé la question de « La série bouscule-t-elle les stéréotypes ? Étude de cas sur la femme-flic ».

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Les deux conférences ont cité plusieurs séries, et développé de nombreux exemples : comme elles sont visibles en intégralité sur le site, je préfère ici faire un condensé de ce que les intervenants ont montré.

Les deux sujets posaient les questions de :

  • La représentation des femmes via le métier de flic ou via leur sexualité.
  • Dans quelles mesures ces représentations sont stéréotypées.
  • Le rôle que jouent les séries tv, et leur rapport aux femmes.

Par conséquent, Iris Brey, Mathieu Arbogast et Carole Desbarats ont également interrogé l’influence des séries : ce qu’elle reflètent, et leurs effets – voire pouvoirs.

jean grey x men

La série, une allégorie.

La sexualité féminine dans les séries : une révolution

Le site de Séries Mania introduit la conférence d’Iris Brey ainsi :

« Si, dans les années 1990, Sex and the City faisait office d’ovni, les séries d’aujourd’hui abordent plus librement la question de la représentation de la sexualité féminine sur le petit écran.

Qu’elles soient créées par des femmes ou des hommes, des séries comme The Affair, Transparent, Togetherness, Girls ou Masters of Sex ont ouvert un nouvel espace d’expression du désir féminin montrant des images, qui brisent certains tabous, différentes de celles véhiculées par le cinéma et les films pornographiques.

Parce qu’elles se consomment dans un cadre privé, qu’elles envahissent notre intimité, les séries ne seraient-elles pas en train de réinventer notre sexualité ? »

La journaliste a d’abord évoqué des séries importantes pour la représentation de la sexualité féminine, mais qui restent problématiques, dont la représentation est encore empreinte de certains stéréotypes. La pionnière en la matière a été Sex And The City, révolutionnaire à l’époque de sa sortie (1998) car elle montrait des femmes qui couchaient sans se sentir coupables. Ces femmes discutaient en plus de leur sexualité sur un ton drôle et léger, elles s’en emparaient en la plaçant au centre de leur réflexion.

sex and the city sex talk

Cependant la série renforce certains stéréotypes de la sexualité féminine, notamment ses prétendues différences avec la sexualité masculine : les femmes auraient besoin de sentiments, d’amour… Celles comme Samantha, qui n’ont pas besoin de sentiments pour faire l’amour ou avoir du plaisir, sont comparées aux hommes, on dit qu’elles font comme eux.

Beaucoup plus récemment, Girls montre également les vies, notamment sexuelles, d’un groupe d’amies. Là encore, il y a une certaine révolution : Lena Dunham ose montrer des corps qui ne rentrent pas dans une norme. De plus, mine de rien, montrer une autre position que le missionnaire est révolutionnaire sur le petit écran. Cependant, la série a des limites, et n’échappe pas à certains stéréotypes.

À la fin de la saison 3 (attention, gros spoil !), Marnie qui est le personnage qui explore le plus sa sexualité (comme avec l’anulingus par exemple) retrouve selon Iris Brey son rôle de princesse en acceptant de se marier. Elle explique ainsi que la série n’a pas encore libéré ses personnages d’une sexualité normée.

Cependant, Girls a le très grand mérite de montrer les problématiques de la sexualité féminine : avec un rapport d’Hannah et Adam dans le premier épisode (chez lui, dans son lit), on voit que la femme est encore dans une phase de conquête du désir. La journaliste a livré une analyse extrêmement intéressante de cette scène, où Adam exprime ses désirs et ses fantasmes, tandis qu’Hannah pose des questions sans comprendre. Adam sait ce qu’il doit faire pour jouir, alors qu’Hannah est perdue. Il lui est impossible d’atteindre le plaisir. Ce rapport dénonce selon la journaliste deux aspects de la sexualité féminine :

  • Les rapports sexuels sont influencés par la culture du porno (le fantasme d’Adam est plutôt clair).
  • Nous sommes encore dans une culture où l’homme domine le corps de la femme.

girls sex adam hannah

Et ce qui apparait est que le langage en matière de sexualité féminine fait défaut, littéralement : les personnages ne trouvent pas les mots adaptés pour parler de plaisir féminin, de sexualité féminine.

La journaliste a choisi un extrait de Togetherness, dont deux des quatre personnages principaux sont féminins. Les deux sexes ont les mêmes angoisses, qui ont la même importance à l’écran. Mais quand l’un des personnages féminins raconte à sa soeur qu’elle s’est masturbée, elle ne sait quel mot utiliser et dit, à défaut, « jerk off » – un verbe spécifique à la masturbation masculine. Finalement, très peu de synonymes de la masturbation féminine existent : un nouveau langage pour parler de plaisir féminin est indispensable.

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Enfin, la journaliste a évoqué le fait que d’autres séries révolutionnent complètement la sexualité féminine, invalidant la binarité des genres et des sexualités. C’est le cas de Transparent. Iris Brey a ainsi expliqué que la sexualité féminine s’est construite jusqu’à maintenant sur une binarité, entre le stéréotype de la fille facile et celui de la femme à marier.

Ici, la série invente un monde qui ne serait plus sous la domination patriarcale. Le père devient une femme, et sa crise identitaire permet à la sexualité de s’exprimer plus librement. Le nom et le non lakaniens du père sont avortés. Il n’y a aucun regard moralisateur, et pas, comme la plupart du temps, deux mondes : les frontières sont brouillées, et les distinctions homo/hétéro, homme/femme, interdit/acceptable ne sont plus.

Une très très grosse bouffée d’air.

Iris Brey en conclut que nous sommes en révolution de la représentation de la sexualité féminine grâce aux séries télé. La télé est une force révolutionnaire, on peut par elle s’adresser à tout le monde – en témoigne la série Masters Of Sex, qui retrace des découvertes faites il y a soixante ans sur le sexe et le plaisir féminin, mais qui ne parviennent au grand public que maintenant… par le petit écran. Les séries viennent contrer la représentation stéréotypée donnée à voir par le porno, et ce avec d’autres représentations – la journaliste en conclut :

« La relève féministe est assurée, et c’est par les séries que ça va se passer. »

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La femme flic : entre stéréotypes lourds…

Mais en parlant de relève féministe, Mathieu Arbogast a montré qu’en ce qui concerne les séries policières et les personnages féminins, il y a encore un sacré travail à faire ! Le doctorant a souligné la grande diversité des programmes et des personnages proposés depuis quelques décennies, mais en adoptant une observation faite par Pierre Langlet dans Télérama en 2011 : ces personnages « restent encore plus femmes que flics ».

Mathieu Arbogast a expliqué que c’est dans les années 70 qu’en France, comme aux États-Unis, les femmes ont progressivement été autorisées à être des policiers de terrain. C’est vers 1974-1975 que des séries montrant cet état de fait sont apparues, comme Police Woman.

Bon, voilà.

Dans les années 80 d’autres leurs succèdent, et aujourd’hui le polar est partout. Ainsi, en 2010, sur les quatre chaînes les plus regardées (TF1, France 2, France 3 et M6), à 20h50 un quart des programmes sont des séries policières. Et sur trente-six séries différentes, 30% des personnages principaux de policiers sont des femmes. C’est à la fois une sous-représentation de la population, et une sur-représentation de la réalité des policières : dans les forces de police françaises et américaines, on compte seulement environ 15% de femmes.

Toujours est-il que les femmes flics présentées dans les séries représentent la plupart du temps une multitude de clichés. En comparaison avec les personnages masculins, il y a une asymétrie d’âge – les comédiennes choisies étant plus jeunes que les comédiens d’en moyenne six ans, et le turnover pour les actrices étant plus important -, ainsi qu’une asymétrie de corps. La représentation des corps est plus variée et plus représentative pour les personnages masculins.

Et les femmes flics ont beau avoir une visibilité, leurs rôles laissent à désirer. Mathieur Arbogast a notamment évoqué qu’elles ont souvent une position de faire-valoir (comme dans The Mentalist, NY Section Criminelle…), ou de la bonne équipière effacée, qui fait peu de vagues et est agréable à regarder – une sorte de potiche en somme. On peut la voir dans The Mentalist également, dans Numbers

Cependant, pour le doctorant, le vrai stéréotype du personnage féminin policier est… « un homme » ! C’est le stéréotype de la dure à cuire, négligée, la version féminine du cowboy – comme Roxanne dans Braco.

Heureusement, il y a un élargissement et une diversification des personnages et des programmes proposés. On voit par exemple la femme flic protectrice : c’est elle qui a la légitimité du binôme, la situation et les caractères sont inversés. Mathieu Arbogast évoque Taxi Brooklyn et Castle.

taxi brooklyn detective

Des amitiés homme/femme, à l’image de NY Unité Spéciale sont également montrées, témoignant de la récente diversité de situations.

Enfin, le doctorant a rappelé que la présence de femmes flics n’est pas forcément motivée par des idées féministes, mais le plus souvent par des contraintes économiques. La demande d’équité de l’opinion publique joue, mais le personnage de femme flic est aussi très utile pour renouveler à peu de frais des personnages un peu « usés ».

… et grandes avancées !

Heureusement, quelles que soient leurs motivations économiques, il existe des séries de grande qualité qui mettent en scène des personnages flics féminins déjouant complètement les stéréotypes du genre.

Carole Desbarats s’est d’abord demandée comment les stéréotypes pouvaient être évités, et a cité une phrase de Roland Barthes :

« Il n’y a rien de plus spontané que le stéréotype. »

Anne Landois, showrunner d’Engrenages, lui a expliqué qu’elle s’est donné comme règle d’oublier la première idée qui lui vient, de partir du cliché pour s’en éloigner. Carole Desbarats prend d’ailleurs Engrenages et The Fall comme exemples d’une évolution des séries qui vont vers une représentation plus crue de la réalité, et en particulier de la représentation biologique du corps pour l’homme comme pour la femme.

Il y a une vraie évolution du personnage de la femme flic avec certaines séries : les femmes y sont ordinaires, pas extraordinaires. Ce ne sont pas, comme dans les stéréotypes soulignés par Mathieu Arbogast, des potiches ou des faire-valoir décoratifs.

Et pour l’essayiste, montrer une femme ordinaire comme héroïne est transgressif : ses qualités particulières apparaissent dans sa vie quotidienne, dans son travail. Carole Desbarats a évoqué les séries Happy Valley et The Killing dont les héroïnes ont des corps comme on en voit tous les jours, ne changent pas de vêtements à toutes les scènes etc. Beaucoup de chemin a été parcouru depuis la culpabilisation du dix-neuvième siècle selon laquelle il est possible d’« améliorer » son corps pour correspondre aux canons de beauté, et que c’est de notre faute si nous ne le faisons pas.

Ce sont des femmes qui luttent aussi dans leur vie privée, des personnages plus près de la réalité. Elles portent de plus la loi, une autre transgression car traditionnellement conçue comme masculine. Plus encore, la force est de leur côté : elles sont dans des affaires « d’hommes » (sans que ces affaires soient attribuées au masculin) et commandent – en témoigne l’héroïne de The Fall.

En fait, on a des personnages féminins tourmentés, mais pas comme avant : ce sont des personnages qui ne sont pas des victimes, sans être un « bloc » qui avance. Des femmes auxquelles on peut s’identifier.

En conclusion, si de nombreuses séries grand public continuent de véhiculer certains stéréotypes sur les femmes, leur sexualité ou leur métier, d’excellentes séries transgressives donnent à voir des personnages réalistes, qui ouvrent de nouvelles représentations, envoyant valser leurs confrères clichés. Rien n’est gagné, mais il y a de l’espoir !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • SnitchDream
    SnitchDream, Le 5 mai 2015 à 10h53

    Moi j'aime bien Bones où beaucoup de personnages principaux sont des femmes qui ont la classe, super intelligentes et indépendantes.

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