Live now
Live now
Masquer
[Site web] Visuel horizontal Édito (3)
Ecologie

Comment les entreprises s’achètent le droit de polluer : rencontre avec Flore Berlingen

07 oct 2022 1
Ex-directrice de Zero Waste France, autrice et spécialiste de la question des déchets et des ressources, Flore Berlingen vient de publier Permis de nuire. Dans ce livre, elle revient sur les pratiques peu vertueuses des entreprises et sur le principe pollueur-payeur, qu’elle estime anti-démocratique.

C’est comme une évidence. Tout pollueur doit payer pour la pollution qu’il engendre. Derrière cette incitation économique se cache un principe fondateur du droit environnemental : le modèle pollueur-payeur, ou l’espoir de voir les entreprises modifier leurs comportements au profit d’alternatives plus vertueuses, car moins coûteuses. Un système que dénonce Flore Berlingen dans un nouvel essai cinglant, Permis de nuire. L’ancienne directrice de Zero Waste France est catégorique : non seulement ce modèle ne remplit pas ses promesses, mais il permet même à ceux qui en ont les moyens de s’offrir un droit à polluer. Interview à contre-courant.

Madmoizelle. Pourquoi avoir intitulé votre ouvrage Permis de Nuire ?

Flore Berlingen. Le principe pollueur-payeur implique que l’on peut être quitte grâce à un échange monétaire, en payant par exemple une taxe dissuasive ou en finançant des projets d’aménagement du territoire pour « compenser » ses propres dégradations sur un milieu… Tant qu’on paie, on est en règle. Cela renvoie à un basculement juridique : ce n’est pas pareil de considérer que la pollution est une chose pour laquelle on peut être condamné que de pouvoir proposer une réponse financière afin d’être exempté de toute responsabilité : il y a un principe transactionnel qui vient remplacer le principe de responsabilité civile ou pénale et normalise en même temps la pollution.

Si au premier abord, le principe pollueur-payeur semble relever du bon sens, vous montrez que son application n’est pas toujours évidente… 

Pour certains types de pollution, qui se jouent sur la très longue durée, on peut constater les dégâts des dizaines d’années plus tard, sans être en mesure de retrouver le pollueur, ni de le faire payer. De la même manière, il est compliqué de retrouver le responsable si plusieurs acteurs sont impliqués.

Prenons la pollution liée au trafic routier : qui doit payer ? L’automobiliste qui a décidé de prendre sa voiture ? Le constructeur automobile ? Le producteur de carburant ?

Une fois que vous avez identifié le pollueur, il faut évaluer le montant de son dû. Le principe de pollueur-payeur entraîne nécessairement un effort de quantification et de monétisation de l’impact environnemental. Ce qui n’a pas toujours de sens puisque certaines choses sont inestimables.

On aboutit donc à une marchandisation des écosystèmes…

Quand on a une pollution ponctuelle et localisée, on peut chiffrer le dommage économique en regardant combien cela coûte aux humains de nettoyer. Mais cela ne nous renseigne ni sur les dommages pour les écosystèmes, ni sur les impacts globaux à long terme. Cette monétisation atteint son paroxysme dans le cas de projets d’aménagements du territoire où l’aménageur essaie d’estimer combien coûte la destruction de tel milieu ou de telle espèce, en donnant un prix arbitraire à du saumon sauvage par exemple.

Ce n’est pas parce qu’on aura récupéré des millions d’euros en compensation de la destruction d’une espèce que cela la fera revenir.

On marchandise des choses que l’on n’est incapable de produire ou de recréer nous-même. 

Faudrait-il abolir la compensation écologique ?

On a tendance à oublier que la compensation doit s’intégrer dans une séquence : éviter, réduire, compenser.

Avant de compenser, on devrait d’abord éviter à tout prix le dommage environnemental, et si cela n’est pas possible, le réduire au maximum.

Mais lorsque l’on regarde certains grands projets d’infrastructures ou d’aménagements du territoire, on voit bien qu’ils brûlent les étapes. Ensuite, les critères pour une compensation efficace sont nombreux : il faut agir sur un type de milieu équivalent, proche géographiquement, avoir un gain net de biodiversité… Si l’on respecte tous ces principes à la lettre, c’est fastidieux. Alors, de nombreux acteurs intermédiaires créent des marchés pour « simplifier » les choses. C’est ce que j’appelle la compensation par l’offre : on initie des opérations de restauration, sans agir à la source du problème, pour ensuite vendre des crédits clés en main à des entreprises qui continuent de polluer.

Prenons les marchés de compensation volontaire pour le plastique : un intermédiaire finance des opérations de collecte de plastique sur les plages. Il n’agit pas à la source du problème, car il ne contribue pas à diminuer la production plastique. Cependant, il vend des crédits à des entreprises pour qu’elles puissent continuer à diffuser toujours autant de déchets dans l’environnement. Le tout en se prétendant « neutre en plastique ».

Les entreprises s’achètent la possibilité de polluer sans modifier leurs pratiques.

Cela montre bien que ce système est défaillant et qu’il faut s’en affranchir !

Selon vous, le principe pollueur-payeur est anti-démocratique. Pourquoi ?

Oui, car le calcul financier se substitue à la délibération. La régulation par le marché et par les pollueurs eux-mêmes de ces impacts environnementaux n’est pas la bonne solution.

Dans un contexte où il va falloir faire des choix, est-ce normal que ceux qui sont à l’initiative de ces projets et qui ont les moyens de payer, soient les seuls en mesure de décider ? N’est-ce pas plutôt à l’ensemble de la société de définir ses priorités ?

Je pense qu’il est essentiel de replacer au centre des débats ces choix de société, plutôt que de s’en remettre aux aménageurs, aux industriels et aux entreprises. Posons-nous collectivement les vraies questions : tel projet est-il essentiel pour la société dans un contexte d’urgence environnementale où l’on doit réduire certaines consommations ?

Photo de Une : © Flore Berlingen

À lire aussi : La pollution de l’air augmente les risques de cancer du sein, selon une nouvelle étude

L'affiliation sur Madmoizelle

Cet article contient des liens affiliés : toute commande passée via ces liens contribue au financement de Madmoizelle. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Les Commentaires
1

Avatar de pliploup
7 octobre 2022 à 08h12
pliploup
Pour celles et ceux qui comprennent bien l'anglais, il y aussi Last Week Tonight qui a fait un épisode sur la compensation carbone il y a quelques semaines:
2
Réagir sur le forum

Plus de contenus Ecologie

george-chandrinos-bv0ZMB6Nn1g-unsplash
Ecologie

« Fournaise : à la recherche d’une ville vivable » est le documentaire pour contrer l’éco-anxiété

Sexo
Sponsorisé

Parlons sans complexe de vaginettes

Humanoid Native
markus-spiske-r1BS0pzlr1M-unsplash
Ecologie

Fin de la COP27 : pourquoi celles et ceux qui n’attendaient rien ont eu raison

Camille Lamblaut

21 nov 2022

ecogestes-beaute-salle-bains
Beauté

9 gestes à adopter au quotidien pour une routine beauté plus écologique

cop27 manifestation
Ecologie

COP27 : pourquoi les revendications des femmes africaines et indigènes sont capitales

Maëlle Le Corre

18 nov 2022

li-an-lim-ycW4YxhrWHM-unsplash
Ecologie

Non, il n’est pas nécessaire d’arrêter de faire des enfants pour sauver le climat

markus-spiske-JnT4Mjq5n_E-unsplash
Ecologie

Les canicules à venir pourraient causer 90 000 morts par an, prévient un rapport

Camille Lamblaut

09 nov 2022

Capture d’écran 2022-11-02 à 18.09.43
Ecologie

Qui est Aileen Getty, milliardaire philanthrope et défenseuse des actions chocs pour le climat ?

Camille Lamblaut

02 nov 2022

greta-thunberg-unicef
Ecologie

Greta Thunberg annonce qu’elle n’ira pas à la COP27, qu’elle juge « inefficace »

Camille Lamblaut

31 oct 2022

1
Greta Thunberg dénonce le greenwashing de la fast-fashion
Ecologie

Greta Thunberg s’insurge contre le piège du greenwashing tendu par la fast-fashion

Anthony Vincent

28 oct 2022

La société s'écrit au féminin