Zlatan méprise le football féminin (et il a tort)

Zlatan Ibrahimovic, l'attaquant suédois star du PSG, a ironisé sur le mérite des joueuses suédoises. Arrêtons s'il vous plait de mépriser le sport féminin.

Zlatan méprise le football féminin (et il a tort)

Je ne sais pas si Zlatan aura le Ballon d’Or cette année, mais qu’il se console puisqu’on peut dès à présent lui attribuer la Palme d’Or de la déclaration sexiste.

Deux poids, deux mesures

Tout est parti d’une soirée de gala le 11 novembre dernier, au cours de laquelle le milieu de terrain suédois Anders Svensson a été distingué. Il a reçu une Volvo pour honorer son record de 148 sélections avec l’équipe nationale de Suède. Bravo à lui.

Sauf que les joueuses de l’équipe suédoise féminine étaient également présentes à cette soirée. Et Therese Sjogran, la milieu de terrain de l’équipe féminine, n’a reçu aucune distinction, aucune récompense, aucune mention alors qu’elle totalise 187 sélections en équipe nationale !

Devant les nombreuses réactions que cette injustice a suscitées, l’affaire a escaladé en « cargate ». Therese Sjogran a finalement reçu une voiture également, offerte par Peugeot.

Quand Zlatan s’offusque de cette « blague »

Pour celles d’entre vous qui l’ignorent, Zlatan Ibrahimovic c’est LA star sur la planète foot, une étoile au firmament des Zidane, Ronaldo(s) et autres Messi. Une notoriété amplement méritée, car ses performances sportives sont effectivement remarquables.

Des compilations de ses plus beaux buts fleurissent sur YouTube, en voici d’ailleurs une pour le plaisir des yeux :

Bon voilà. Niveau talent, y a du monde.

Niveau exemplarité en revanche, c’est médiocre. Interrogé par la presse suédoise à propos du « cargate », Zlatan n’a eu qu’ironie et mépris pour ses homologues féminines. Jugez-en par vous même, avec des extraits de ses déclarations :

« L’été dernier, on m’a demandé qui était le meilleur, moi ou Lotta Schelin (joueuse de l’équipe nationale suédoise). C’est une blague n’est-ce pas ? Vous vous moquez de moi ? Il faut vraiment que je réponde à ça ? »

« En Europe on me compare avec les meilleurs joueurs du monde… Ronaldo, Messi,… Et quand je reviens au pays, on me compare avec les femmes ? Mais merde, je devrais avoir honte de rentrer en Suède ? »

Attends Zlatan, loin de quiconque l’idée de diminuer ton mérite sportif. Inutile de monter sur tes grands chevaux et de tirer à toi la couverture médiatique. Personne n’a dit qu’il fallait sous-estimer la carrière sportive de Svensson, on a juste regretté que la carrière de Sjogran soit, elle, complètement ignorée. Ce n’était donc pas la peine d’exprimer un tel mépris :

« Il faut lui [Svensson] rendre hommage pour son record de sélection, car c’est l’un des rares joueurs à avoir atteint un tel niveau dans une carrière.

Il vaut mieux rester sur cette note plutôt que de le dévaloriser en le comparant aux accomplissements individuels des femmesladies »].

Elles peuvent recevoir un vélo avec mon autographe si elles veulent, et nous serons quittes. »

Cette dernière déclaration n’a pas manqué de susciter des réactions parmi les « ladies » en question :

« Une fois, il a dit que nous [l’équipe féminine] étions fantastiques, maintenant il pense qu’il faudrait nous offrir un vélo. Je ne sais pas ce qui le fâche réellement, si c’est l’association [nationale de foot] ou les médias », a répondu Therese Sjogran.

– Déclarations extraites de Zlatan: it’s a joke to compare me with women

Ne montons pas non plus sur nos grands chevaux : Zlatan est un habitué de la réplique méprisante, partie intégrante de son personnage de superstar. C’est de la provoc’ et ça n’est pas à prendre au premier degré.

Le problème avec les réactions de Zlatan Ibrahimovic, c’est qu’elles sont justement prises au premier degré par tous ceux qui restent persuadés que le sport féminin « ça n’a rien à voir », et argumentent à l’aide d’idées reçues erronées sur la place des femmes dans le sport.

Nombreux sont ceux qui ne manqueront pas d’être d’accord au premier degré avec l’attaquant star du PSG, à base de « mais c’est vrai, tu peux pas comparer le sport féminin avec le sport masculin, niveau investissements, exposition médiatique, ça n’a rien à voir ! ».

Passons aux explications.

« Tu peux pas comparer le sport féminin au sport masculin »

Si dans les compétitions, on maintient des catégories non-mixtes, c’est bien le signe que les hommes et les femmes ne sont pas égaux dans le sport. J’aime beaucoup le foot et le tennis, je reconnais volontiers que les matchs d’hommes et les matchs de femmes n’ont rien à voir.

Est-ce que pour autant, il faut négliger la performance des athlètes féminines ? Allez Sharapova, retourne au vestiaire, tu n’arriveras jamais à la cheville de Federer. Et Lotta Schelin, va te rhabiller, tu ne feras jamais d’ombre à Zlatan.

Mais attendez : on ne parle pas de comparer les performances des femmes avec les performances des hommes, on parle d’estimer le mérite d’un•e athlète dans sa catégorie ! Si Svensson est recordman des sélections en équipe nationale chez les hommes, ça vaut bien une distinction, bravo l’athlète. Mais ça vaut aussi pour la recordwoman des sélections en équipe nationale féminine, non ?

« C’est facile de briller dans le sport féminin, elles sont moins nombreuses »

L’argument du « c’est plus facile » a le don de m’irriter. S’illustrer dans une compétition sportive de haut niveau, c’est toujours un accomplissement, qu’on soit un homme ou une femme. Certes, la compétition est plus importante quand on a 2 millions de licenciés pour seulement 22 places en équipe nationale (pour le foot masculin) contre 55 000 licenciées chez les femmes.

Mais il ne faudrait pas s’arrêter à cette conclusion : si les femmes sont moins nombreuses dans les sports encore très masculins, le parcours pour arriver au haut niveau est d’autant plus semé d’obstacles. Moins d’équipements sportifs et moins d’investissements sont dédiés aux femmes dans ces sports, et poursuivre leur passion demande une véritable détermination.

Souvenez-vous de Maddy, qu’on a voulu priver de foot pour éviter des « pensées impures » à ses camarades. Sachez également qu’en France, seuls deux clubs  féminins ont le statut de professionnel : Lyon et Juvisy. Le foot n’est une carrière chez les filles qu’à très haut niveau, tant les opportunités d’en vivre sont limitées (et on a dit « en vivre », pas se gaver comme un gagnant du loto) :

« Le salaire moyen d’une joueuse de l’OL est situé entre 3000 et 5000€ brut mensuels, quand celui d’un joueur de Ligue 1 est de 45 000€. Le plus gros salaire chez les filles est estimé à 12 000€, pour l’Américaine Megan Rapinoe (OL) »

– Extrait de Football féminin, le business s’y intéresse de plus en plus

Faut-il pour autant pleurer sur le sort de ces athlètes ? Non. Mais ce serait bien de ne pas cracher sur leur mérite. Leurs performances aussi méritent le respect.

« Le sport féminin brasse beaucoup moins d’argent »

C’est d’une logique imparable : le sport féminin brasse beaucoup moins d’argent que le sport masculin, c’est tout à fait logique que les sports féminins bénéficient de moins d’investissements et que les athlètes soient moins bien payées. Les investissements sont proportionnels aux profits que les sports génèrent, c’est d’une logique capitaliste absolument limpide.

Mais le sport féminin part de beaucoup plus loin. La noblesse du sport masculin remonte à la Grèce Antique, et les compétitions masculines ont prospéré pendant des siècles, alors que le sport féminin bénéficie d’une reconnaissance très tardive dans l’Histoire (et pas encore acquise partout, comme en témoigne la présence tenace du sexisme dans le sport).

Rappelons d’ailleurs que le père des Jeux Olympiques modernes, Pierre de Coubertin, était fort peu enclin à laisser les femmes participer aux compétitions sportives :

« Aux Jeux Olympiques, leur rôle devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs [car] une olympiade femelle est impensable, elle serait impraticable »

Les premières femmes participent aux JO dans les années 1900, surtout en gymnastique. Pour en revenir au foot, c’était vraiment pas gagné puisque cette activité leur était interdite par la FFFA (Fédération Française de Football Amateur). Ainsi, en 1925, le journaliste sportif Henri Desgrange disait :

« Que les jeunes filles fassent du sport entre elles, dans un terrain rigoureusement clos, inaccessible au public : oui d’accord.

Mais qu’elles se donnent en spectacle, à certains jours de fêtes, où sera convié le public, qu’elles osent même courir après un ballon dans une prairie qui n’est pas entourée de murs épais, voilà qui est intolérable ! »

In-to-lé-rable on vous dit, et vous voudriez que moins d’un siècle plus tard, le foot féminin rivalise avec le foot masculin en termes de sponsors, d’investissements et d’exposition médiatique ?

Et c’est moi qui suis idéaliste ?!

« Si le sport féminin était aussi intéressant que le sport masculin, l’audience progresserait »

Normalement, avec les points développés ci-dessus, cette idée reçue devrait déjà vous faire tiquer. La popularité d’un sport tient aussi à son exposition médiatique. Et la faiblesse de l’exposition médiatique du sport féminin n’est qu’un maillon du cercle vicieux décrit dans le point précédent !

Si le sport féminin brasse moins d’argent c’est que son développement est plus récent, il faut encore batailler pour qu’il soit respecté. Car les offres de médiatisation ne sont pas toujours une bonne chose, quand il s’agit de mettre en avant la plastique des athlètes avant leurs performances.

Voici par exemple le témoignage édifiant d’Élise, qui pratique le cheerleading avec les Jaguars à Lyon, et dont l’équipe a été privée de championnat du monde en 2013… Faute de financements :

« Nous avons fait des appels pour faire des animations : ce qui nous a été proposé c’était de danser dans des boîtes de nuit (chose qu’on a toujours refusée)… En gros, pour récolter des fonds, il fallait qu’on trémousse notre popotin dans les clubs de la ville !

Quand nous nous sommes adressées aux médias, ils semblaient ne pas nous prendre au sérieux, ne considérant pas que nous faisions du « sport », ou voulaient s’intéresser au fait que notre coach (homme) pratiquait un sport de filles… »

Ouais, le vrai sport de gonzesses t’as vu, trop facile.

Quant aux services en mairies et en région, tant qu’il ne s’agissait pas de foot ou de basket et à partir du moment où on ne faisait pas du cheerleading pour supporter une équipe de sport masculine, ça ne semblait pas les intéresser.

Je passe sur les réflexions plus que sexistes et stupides que nous nous sommes prises en démarchant des plus ou moins grosses entreprises : « ah les pom pom girls, c’est celles qui meurent toujours en premier dans les films d’horreur », « ah vous bougez votre cul pour encourager les footballeurs comme dans les films ! »…

On continue d’avancer, même si avec nos mini-jupes et nos brassières, les gens voient en nous des fantasmes sexuels davantage que des athlètes…  Mais on regrette beaucoup de ne pas être prises au sérieux. »

– Merci à Élise pour son témoignage, retrouvez Les Jaguars !

Tant que les projecteurs médiatiques mettront l’accent sur la dimension « agréable à regarder » du sport féminin, celui-ci ne pourra pas se développer en dehors des clichés sexistes qui ne cessent de nous fatiguer :

Même lorsque Marion Bartoli remporte Wimbledon — deuxième française seulement à s’imposer sur le gazon londonien, excusez du peu — les remarques sur son physique ont pullulé sur la toile. Un commentateur de la BBC a même déclaré : « je voulais faire une remarque sexiste, mais je ne vais pas la faire ».

Alors arrêtons la mauvaise foi : le déficit d’audience du sport féminin est dû à son défaut d’exposition médiatique, à sa mauvaise exposition médiatique, à et à la faiblesse des investissements qui lui sont consacrés. N’inversons pas causes et conséquences.

« C’est quand même pas pareil ! »

À ce stade de l’argumentation, l’arbitre a déjà sifflé la fin de la partie. Pour la morale de l’histoire, que Zlatan et consorts se rassurent : le mérite des athlètes féminines n’est pas une menace pour le mérite des athlètes masculins. Ils continuent d’évoluer dans des catégories différentes. Et quand des journalistes sportifs posent une question con, personne n’est obligé d’apporter une réponse encore plus conne.

C’était pourtant l’occasion d’utiliser ton aura de Dieu du ballon rond pour aider tes compatriotes à gagner en crédibilité. La prochaine fois, propose de mettre le vélo dédicacé aux enchères sur Ebay, et d’offrir les bénéfices à la Fédération de Football Féminin ! C’est toujours aussi hautain, mais ça met le doigt sur le déficit d’investissements accordés au foot féminin, plutôt que de moquer celles qui sont déjà méprisées.

Dommage, tu nous fais grincer des dents sur ce coup-là, alors que tu aurais pu tacler les questions cons des journalistes avec classe. Pourtant d’habitude, tes tirs sont d’une précision jubilatoire.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Primeval
    Primeval, Le 13 janvier 2014 à 19h28

    Je tiens à féliciter le site du journal Le Soir (Belgique) qui a écrit un article sur la remise du ballon d'or féminin.
    Cet article est bien mis en évidence (2ème dans le fil de l'actualité)
    Les mentalités évoluent

    Nous vaincrons
    :attaque:
    http://www.lesoir.be/400835/article/sports/football/2014-01-13/ballon-d-or-feminin-ce-prix-dont-personne-ne-parle

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