Pourquoi voler dans les magasins ?

Le vol dans les magasins est une pratique relativement courante. Tout le monde connaît probablement quelqu'un ayant commis un larcin plus ou moins important. Mais pourquoi dérober des articles au risque de se faire prendre ? Alfrédette a rencontré plusieurs voleuses pour connaître leurs motivations...

Pourquoi voler dans les magasins ?

Chaque seconde, en France, l’équivalent de 155 euros est volé dans les magasins. Cette pratique engendre une perte de 4,9 milliards d’euros pour les distributeurs, et semble s’être banalisée avec la crise. Pour parler de ce phénomène de société, je suis allée à la rencontre de trois jeunes filles qui pratiquent le vol au quotidien, et nous donnent un éclairage différent sur cette pratique.

Alexandra et Juliette sont en seconde dans un grand lycée du centre-ville de Toulouse. Lorsque je les rencontre pour la première fois à la terrasse d’un café, je suis frappée par la qualité de leur élocution, les nombreuses références littéraires qui émaillent leur discours, leur extrême politesse : leurs quinze printemps ne se lisent pas sur leur visage, et en leur parlant, je croirais presque m’adresser à des étudiantes. Alexandra vient d’un milieu très aisé, et ne s’en cache pas : c’est avec une pointe de crânerie qu’elle évoque sa collection de sacs griffés, ses vacances sous les tropiques, les deux maisons que possèdent ses parents. Juliette, quant à elle, vient d’un milieu social beaucoup plus modeste, et ne parle qu’avec parcimonie de sa situation familiale.

Si les deux lycéennes ont accepté de me retrouver aujourd’hui, c’est pour parler d’un sujet grave, mais néanmoins tabou : depuis un an, les deux jeunes filles volent régulièrement dans des magasins.

 « Au départ », explique Alexandra, « c’était un pari, avec des copines : on s’ennuyait, alors on a décidé de se donner un grand coup d’adrénaline en volant des boucles d’oreilles dans une chaîne d’accessoires bien connue. On a fait un grand sourire à la vendeuse, on les a mis dans nos poches, et on est parties : après, on était tellement ahuries par la facilité de ce vol qu’on a décidé de recommencer. Après tout, pourquoi payer pour avoir un truc qu’on peut obtenir gratuitement ? »

Si le premier larcin d’Alexandra n’a pas eu de conséquences, le risque qu’elle a pris semble démesuré : en effet, l’article 311-3 du code pénal rappelle que « Le vol est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ».  Lorsque je le lui rappelle, Juliette ne peut réprimer un sourire :

 « Si on a pas de chance et qu’on se fait choper, on paie l’objet, on se fait exclure du magasin qui remplit une fiche sur nous, ou au pire on va au poste de police, mais de toute manière on s’en fout, le casier est effacé à notre majorité. »

Rien n’est moins sûr : si l’effacement du casier judiciaire est possible, il ne peut se faire que sous certaines conditions, et ne semble pas être un automatisme. Lorsque je demande aux deux lycéennes si elles connaissent des personnes ayant eu des ennuis à cause du vol, elles hésitent avant d’égrener quelques noms. Mais toutes deux ont été marquées par la mésaventure d’une de leurs amies, qui avait organisé un trafic de vêtements volés au sein de l’internat : deux mois plus tard, son commerce illégal a été interrompu par une descente de police, consécutive à la plainte d’une enseigne qu’elle dévalisait quasi-quotidiennement. La jeune fille a dû payer une amende colossale, et a été exclue du lycée. Aujourd’hui, elles ne savent pas ce qu’elle est devenue.

« De toute manière », s’excuse Alexandra, « c’est plus fort que moi. Pourtant, je n’ai besoin de rien, mais quand je vole, j’ai l’impression que j’ai des ailes, que je me sens vivante. Le problème, c’est que je ne peux plus m’arrêter : le vol, pour moi, c’est devenu un automatisme. Avec ma petite bouille, je suis insoupçonnable, mais parfois je regrette. Il n’y a pas si longtemps, par exemple, je me suis surprise à voler à Emmaus, et j’ai eu un peu honte. »

Lorsque je demande à Juliette les raisons de ses larcins, elle n’avance pas du tout les mêmes arguments qu’Alexandra :

« Je n’ai jamais eu d’argent de poche, de fringues de marque, de gadgets électroniques, de beau portable. Mes parents se sont toujours serré la ceinture, et j’ai eu une enfance très difficile, alors quand je vole, j’ai l’impression de prendre une espèce de revanche sur la société. Et puis il y a toujours un aspect ludique : trouer la doublure de son manteau pour glisser du maquillage dedans, jouer à cache-cache avec les vendeuses… C’est un peu un moyen de me venger sur la vie, et de rattraper tout ce que je n’ai pas pu avoir. »

Si Alexandra vole pour l’ivresse que lui procure ce geste, d’autres jeunes filles justifient cette action par la précarité de cette situation. C’est le cas de Gabrielle, vingt et un ans, étudiante en master d’histoire. Les revenus de ses parents sont légèrement supérieurs au plafond autorisé pour recevoir une bourse, et ces derniers, étranglés par un crédit immobilier, ne peuvent se permettre de lui envoyer que cent euros par mois.

« Pour l’instant », m’explique-t-elle, « j’ai la chance d’être hébergée quasi-gratuitement chez des amis de la famille, en échange de quelques soirées de baby-sitting. Je prends quelques repas en famille, mais les cent euros envoyés par mes parents ne suffisent pas à couvrir toutes les dépenses nécéssaires à la vie d’un étudiant : livres, vêtements, restau U, quelques sorties… Et comme mon master est très prenant, je ne peux pas me permettre de travailler, ne serait-ce qu’à mi-temps. »

Si aujourd’hui, seuls 50% d’une classe d’âge est diplômée du supérieur, c’est en grande partie à cause de l’insuffisance du montant des bourses accordées : 23% des étudiant-e-s en grandes écoles, 26% des étudiant-e-s à l’université et 40% des étudiant-e-s en IUT bénéficient d’une bourse (source) – un pourcentage bien en-deçà des besoins des étudiant-e-s selon l’UNEF, premier syndicat étudiant de France. Cette pénurie entraîne beaucoup d’étudiant-e-s à travailler en parallèle de leurs études, quitte à les mettre en périlune étude estime que s’ils ne travaillaient pas, les étudiant-e-s salarié-e-s auraient une probabilité plus élevée de 43 points de réussir leur année.

Pour s’assurer un plus grand confort matériel, Gabrielle vole. Elle retient ses légumes en les pesant au supermarché, de manière à n’en payer que la moitié, n’achète son billet que pour la moitié de son trajet en train, et il lui arrive d’oublier au fond de sa poche quelques petits extras au supermarché.

« Au fond, je n’ai pas vraiment besoin de ce crayon de khôl ou de cette palette de maquillage. Mais je vis dans la hantise que les gens devinent la faiblesse de mes revenus à mon apparence – et il m’arrive de voler quelques vêtements en arrachant un antivol et en le remettant dans le magasin. Une fois, je me suis fait prendre – alors j’ai prétexté que c’était un banal oubli. J’ai du payer l’objet, on m’a fichée et puis c’est tout. Est-ce que ça va m’empêcher de recommencer ? Non. J’ai vraiment besoin de voler pour vivre décemment. »

Nous voyons donc que le vol peut avoir plusieurs origines, et être une réalité dans toutes les classes sociales. Il faut cependant rappeler que c’est un délit et que les conséquences peuvent être très graves. Qu’en pensez-vous ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Rebecca D.
    Rebecca D., Le 3 mars 2015 à 18h33

    Ça m'est arrivé parfois de voler des conserves dans certains hypermarchés quand j'avais la dalle et ma carte bleue bloquée. Si ils laissaient les gens accéder à leurs poubelles au moins (où ils déversent des tonnes d'invendables et invendus pourtant encore consommables), j'suis pas du genre à chipoter en plus...

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