Vivre au rez-de-chaussée, ou le petit cirque de la rue

Vivre dans un appart' au rez-de-chaussée qui donne sur la rue, ce n’est pas de tout repos, à moins de vivre les rideaux fermés. Mais Sarah aime bien la lumière...

Vivre au rez-de-chaussée, ou le petit cirque de la rue

La toute première fois que j’ai fait mes valises pour m’installer à l’étranger, c’était à Sheffield, une petite ville étudiante du South Yorkshire, en Angleterre.

J’étais alors une jeune étudiante Erasmus candide, capable de traîner 40kg de valises à la recherche de la sortie de la gare avec de l’émerveillement dans les yeux. Rendez-vous compte ! Les gens parlaient anglais pour de vrai et sans l’accent du sud de la France, j’étais livrée à moi-même dans de nouvelles contrées peut-être hostiles (on sait pas), et j’allais devoir acheter des pulls. Bref, c’était l’aventure !

Évidemment, l’aventure moderne étant ce qu’elle est, ma première expérience de l’extrême fut de chercher un appart potable qui ne me coûte pas dix fois la bourse que la région m’avait promise. Sheffield n’étant pas Paris, je ne mis certes pas le PIB du Guatemala et les travaux d’Hercule dans ma recherche… Mais pour du niveau 1, c’était déjà pas mal.

J’avais quand même meilleure mine. Mais plus de sacs.

Je finis malgré tout par me dégoter un appartement tout à fait honnête, avec une petite salle de bain privative et deux colocataires qui ne parlaient pas français. Seul bémol : il était au rez-de-chaussée, et ne donnait non pas sur une cour, mais directement sur la rue et ses passants.

« Bah », me dis-je alors dans mon éternelle candeur. « Les gens passent devant les fenêtres sans regarder, et je vais vite les oublier en me jetant corps et âme dans les partiels et les dissertations ! »

Ceux qui sont gênés

« Corps et âme », pfff, et mes fesses c’est du bleu de Bresse ! Il est bien connu que lorsqu’on travaille, le regard dévie assez rapidement de son ordinateur… vers la fenêtre. Sauf qu’en principe, on contemple d’un air songeur la cime des arbres, les petits écureuils, voire la ville qui s’étend en contrebas.

Là, mon appartement n’étant pas tout à fait une cave mais presque, c’était moi qui était légèrement en contrebas par rapport à la ville. Il suffisait aux passants de tourner et baisser un peu la tête, et hop, vue d’ensemble sur mes slips et mes peluches. En soi, ça ne me dérangeait pas : mes culottes étaient propres et très jolies, et j’ai toujours été fière de mes peluches. Même si je n’avais pas encore Schrödinger à l’époque (Schrödinger c’est mon pingouin).

Non, ce qui me dérangeait le plus, c’était de me faire prendre en flagrant délit de glandouillage. Les gens devaient bien se tamponner le coquillard avec une certaine allégresse que je fasse défiler les épisodes de Sanctuary en trempant du pain dans du Nutella au lieu de m’interroger sur la place du réalisme magique dans le roman de Salman Rushdie. Mais la culpabilité me rongeant malgré tout, je ne pouvais empêcher un petit sursaut (suivi parfois d’un petit feulement) défensif dès qu’un individu passait devant ma fenêtre.

L’individu lambda percevait alors le mouvement, et tournait la tête vers mon intimité et mes chaussons à poils verts. Et là, c’était le drame.

« Oups. »

En effet, contre toute attente et manque de foi en l’humanité, la réaction la plus fréquente était la gêne. Après, ça venait peut-être du fait que les British sont vraiment des gens discrets et polis. Ou que la mauvaise foi me donnait un regard noir peu amèneQUOI, Y A QUOI, OUAIS JE GLANDE, KESTUVAFER ? »). Au choix.

En tout cas, cela finit par donner lieu à toutes sortes de situations, qui m’adoucirent presque dans leur cocasserie. J’avais souvent le pauvre garçon timide qui baisse la tête et accélère, rouge de honte (oui, je portais un pantalon). Ou la mère de famille presque catastrophée à l’idée que ses tendres bambins puisse briser l’intimité d’une jeune fille d’un seul regard (pourtant je portais vraiment un pantalon).

Voire l’individu, gentleman ou pas très à l’aise dans son monde intérieur, qui se sentait obligé de s’arrêter brusquement et de traverser la rue avant de continuer (je vous jure que je portais un pantalon !).

Ceux qui sont (carrément) moins gênés

Hélas, ces comportements étranges quoique presque aussi divertissants que le subtil rebond de l’écureuil joli (et sauvage) n’étaient pas les seuls à se donner en spectacle devant ma baie vitrée. Si les gens gênés pouvaient me faire rire, il y avait les autres : les gens pas gênés, qui, eux, me donnait l’impression d’être dans une vitrine.

Il devait y avoir une sorte d’entente implicite, parce que si les gens polis passaient quand je glandais, les gens chiants sortaient du bois dès que je réussissais à me mettre bien en face de mon traitement de texte. Notez qu’on ne me faisait pas forcément coucou en essayant de me jeter des cacahuètes à travers la fenêtre. Encore que…

Il faut qu’on m’explique pourquoi, alors qu’ils parvenaient à papoter tout en marchant jusqu’ici, les gens s’arrêtaient pour continuer une conversation, fatalement assez hi-la-rante pour justifier éclats de rire et tapage de cuissot… pile devant ma fenêtre ? « Uhuhihu, regarde, il y a quelqu’un dans la chambre derrière toi ». Oui, ben oui, coucou, je suis là. Pour les photos, ce sera sans flash, et je préfère le pop-corn aux cacahuètes, d’avance merci.

Encore, quand c’était les amoureux qui se roulaient une pelle et me faisaient profiter du mouvement indélicat de leurs muqueuses sur le museau de l’autre, je pouvais me contenter d’arborer mon plus bel air blasé. Voire, si j’étais d’humeur taquine, d’aller toquer à la fenêtre pour congratuler leur ardeur.

En revanche, le pervers, c’était plus délicat.

Je pense que j’ai eu de la chance, dans l’ensemble. Je veux dire, j’aurais pu avoir droit au dégueulasse qui s’astique la tige à côté de moi dans la file d’attente ou dans sa voiture. Au lieu de ça, j’ai juste eu des gens… bizarres… dont le comportement s’expliquait, au mieux, par une forme de perversité.

Prenez par exemple l’individu qui, me voyant, poussa un petit cri ravi, puis se mit à frotter ses fesses, pourtant toujours couvertes, sur ma fenêtre, avant de repartir, satisfait.

Mais mon préféré restera pour toujours toi, l’homme aux bananes, qui tint à me faire partager le plaisir que tu ressentais en mangeant lentement, avec délectation et force coups de langue, ton régime de banane. J’espère simplement que cette petite aventure ne t’aura pas bouché le trou de balle trop longtemps.

Ceux qui ne savent pas faire les créneaux

Mon autre petit plaisir, c’était les gens qui se garaient. Sans me vanter, je crois que je possédais le spot le plus prisé de tout Sheffield : entre un mur de briques et une fenêtre, juste sur un trou et une déformation de la chaussée. Les gens a-do-raient se garer là. En revanche, il ne faut pas se leurrer : ils étaient nuls.

Ce que je ne comprends pas, c’est qu’en l’occurrence, ça n’amusait personne. Eux, ils avaient honte quand ils réalisaient que quelqu’un avait assisté à la démonstration de leur échec lamentable. Et moi, le vrombissement du moteur qui tente dans le 654ème ultime élan de désespoir de caler le cul de la voiture dans le bon angle, pour refaire glisser la roue dans le même trou que les 654ème fois précédentes… Eh bien ça me portait un tantinet sur les nerfs.

J’aimerais, cela dit, que le monde reconnaisse l’étendue de ma patience. Je n’ai craqué qu’une seule fois, et ce fut certainement pas pour insulter le pauvre hère qui luttait au volant. Au contraire, dans un élan de sympathie, je m’emparai d’une feuille et d’un marqueur pour lui faire savoir, en grosses lettres rouges placardées contre ma fenêtre, que « LES PLACES DANS LA RUE DE DERRIÈRE SONT SYMPAS AUSSI ».

On t’avait dit de ne pas insister.

Je demeure aujourd’hui persuadée que sa honte ne fut que passagère, et qu’elle s’estompa bien vite en trouvant la place de parking parfaite, qui ne lui demanda d’emboutir que trois carrosseries.

Ceux qui sont bourrés

Les gens qui passaient devant ma fenêtre avec un taux d’alcoolémie frétillant n’étaient pas toujours les plus drôles, mais ils étaient au moins les plus imprévisibles. Et Sheffield étant une petite ville-campus faite pour les étudiants, y avait du monde pour descendre les pintes.

C’est pourquoi, lorsque je parle d’individus éméchés, je parle principalement d’étudiants fêtards qui ont une vie sociale pendant que d’autres mangent des pâtes devant The Interaction of Real and Unreal in The Golden Pot by E.T.A Hoffmann. Je m’en fous, j’ai eu A+ et je vous dis zut. ZUT.

Bien sûr, il y avait toujours le vieil ivrogne qui ne change jamais vraiment d’état. Cela pouvait aller du poivrot sympathique qui faisait mine de m’ignorer avant de me tirer la langue ou menaçait gentiment de me tirer les oreilles si je ne travaillais pas (voire se foutait de la gueule de mon singe en peluche) au pauvre type qui trouve un interlocuteur derrière une vitre, et vient pleurer, crier, vomir sa vie perdue sur ma fenêtre. Ambiance.

Les étudiants bourrés, quant à eux, faisaient définitivement partie du petit cirque nocturne de la rue. Et eux aussi pouvaient se montrer charmants, lourds, ou juste bons à se faire arracher la carotide avec les dents. Pourquoi tant de violence ? Je vais vous dire pourquoi tant de violence.

Parce que je n’oublierai jamais la nuit où cet illustre inconnu m’a réveillée en beuglant et en se jetant contre ma fenêtre à quatre heures du matin.

L’alcool, c’est mal, les enfants.

Mais enfin. Histoire de ne pas terminer cette partie sur un note lugubre, je rappellerai les étudiants bourrés, mais charmants (même si parfois un peu lourds). Ceux qui poussaient la chansonnette avant de partir sur une révérence et sous mes applaudissements. Ceux qui insistaient pour que je vienne faire la fête avec eux. Ceux qui me demandaient le nom de mes peluches avant de me parler de leur doudou qu’ils gardaient encore.

Mention spéciale au jeune homme bien éméché qui a relevé le défi de ses camarades, et a réussi à me jouer une sérénade pas trop discordante à la guitare. J’aurais presque pu craquer.

Si seulement il avait pu retenir son envie de vomir à la fin…

Celui dont on ne prononce pas le nom

Comme si tout cela ne suffisait pas à attiser les braises déjà ardentes de ma paranoïa latente, le Sort a voulu utiliser son pion le plus démoniaque pour ébranler la forteresse de ma sérénité. On ne le ne voit jamais. Mais on sait qu’il est là, à la cacophonie venue de l’Autre Monde qui annonce sa venue… sans préciser sa position exacte.

Il est nulle part. Il est partout à la fois.

C’est le Marchand de Glaces.

Si M le Maudit ne m’emporte pas avec lui cette fois, un jour je reviendrai vous parler de Ceux qui sont rentrés. En attendant, je vous laisse sur cette note inquiétante : je dois aller serrer mes peluches dans l’obscurité protectrice de mon lit.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • LouiseC.
    LouiseC., Le 18 avril 2014 à 2h41

    Le coup de ne pas fermer ses volets la nuit tombée, erreur de débutante ! Comme l'ont dit d'autres madz la lumière dans l'appart + la nuit dehors et l'effet du voilage s'inverse, ce qui m'a valu d'être observée par une bande de mecs pendant une nuit blanche à bosser, de m'en rendre compte (au bout de combien de temps ?) lorsqu'ils  ont toqué à ma fenêtre pour me dire que HÉ T'ES BIEN CHARMANTE TU FAIS QUOI TU DESSINE T'ES AUX BEAUX ARTS ?? (C'est gênant. Du coup j'oublies plus de fermer mes volets dès que la nuit tombe.)
    D'ailleurs tout ça me fait penser que je comptais déménager et qu'il serait peut-être temps de commencer à chercher... (D'autant plus que la fenêtre en question est ma seule et unique fenêtre, du coup pour aérer c'est ouverture de fenêtre sur les pots d'échappement...)

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