Vivre avec une troupe de théâtre insupportable, the ultimate expérience

Une madmoiZelle étrangère au milieu est en train d'expérimenter la colocation avec une troupe de théâtre de type relou. Elle vous raconte.

Il y a quelques semaines, on m’a proposé de passer un mois en Avignon, dans une maison gigantesque partagée par une douzaine de comédiens. Naturellement, j’ai fait la danse des canards en slip et j’ai crié ma joie au monde entier – imaginant que ces trente jours seraient émaillés de reprises du Cid au coin du feu, de chants paillards, de barbecues littéraires et de grands moments de l’art moderne. Mais QUE NENNI. Pour mieux oublier, je m’en vais vous raconter, au jour le jour, une semaine dantesque et riche en WTF.

Lundi

Jean-Kévin, clou auto-proclamé d’un spectacle, tient à faire une annonce à la cantonade : il ne fera aucune tâche ménagère. Rien. Nada. Niente. Nullius. Pourquoi ? C’est un artiste, nous explique-t’il en tirant sur un mégot marronnasse. Nous, on est bien gentils, mais on n’est pas à son niveau, donc il est légitime que nous nous attachions aux basses besognes de la vie en commun. Lorsque l’un d’entre nous tente de protester, il part bouder dans sa chambre en claquant la porte. La semaine commence bien.

Mardi

Cunégonde, metteuse en scène, a décidé d’être la Diva de la maisonnée. Elle ne cesse de chanter (faux et très fort) un air de la Tosca, et accapare toutes les conversations à table en nous rappelant combien sa carrière est exceptionnelle, combien ses performances scéniques ont été admirées par des dizaines de metteurs en scène au nom imprononçables, combien à côté d’elle, nous sommes de pitoyables vermisseaux.

Elle ne fait que parler, et fusille du regard qui essaie de quitter la table. Pour ne pas trop m’ennuyer, je m’amuse à calculer le pourcentage de phrases qu’elle commence par « moi je », avant d’arriver au chiffre honorable de 88%.  Je m’endors sur la table en rêvant qu’elle se fasse kidnapper par une colonie de martiens anthropophages, pour ne jamais plus avoir à ouïr la moindre de ses divagations.

Mercredi

Nous avons passé toute la journée à tracter pour le spectacle. Mes pieds ne sont plus qu’une plaie béante jonchée de cloques peu ragoûtantes, et je serais capable de vendre ma propre mère sur ebay contre quelques heures de repos.

Hugues-Léonard, producteur et stakhanov du tract, exige que nous arpentions les rues de 8 heures à 16 heures, sans la moindre pause, parce que « c’est là qu’il y a le plus de monde » et que « le spectacle vaut bien ça ». Travailler sans relâche, OK. Battre le pavé des heures et des heures durant, OK. Mais infliger un jeûne de 480 minutes à mon estomac, plutôt dépecer un chaton de mes propres mains.

Je prétexte lâchement une diarrhée carabinée, et file acheter un sandwich avant de passer le restant de la journée à regarder des pièces de théâtre.

Jeudi

Je passe une journée douce et tranquille, en compagnie de trois techniciens-du-théâtre (comprendre : gens-payés-en-rognures-d’ongles-ayant-droit-à-deux-jours-de-congés-par-mois) charmants. On cause cul et littérature, en cassant tant de sucre sur le dos de Jean-Kévin et Cunégonde qu’ils doivent avoir un diabète de type IV.

Après une joyeuse matinée, on va au théâtre tout l’après-midi. En rentrant, on manque de se faire dépecer par un Hugues-Léonard en furie, ivre de rage que l’on ait vaqué toute la journée. Nous avons beau lui rappeler que 1) je ne fais pas vraiment partie de la troupe 2) les techniciens sont en congés, il nous agonit d’insultes pendant une demie-heure. Ambiance, vous avez dit ambiance ?

Vendredi

Pour dormir un peu, j’ai pris trois lexomils. Mais à trois heures du matin, alors que toute la maisonnée ronfle du sommeil du juste, un bruit terrifiant rompt le silence de la nuit. Assassinat, comète tombée dans le salon, intervention du GIGN, ouverture de la septième porte des Enfers ? Que nenni.

Jacques-Henri, saxophoniste de la troupe, a décidé de faire ses gammes bien avant l’aube, parce que « la nuit l’inspire, c’est ouf ». L’intégralité de la troupe est réveillée, et le regarde avec des yeux qui veulent dire « crève, pourriture communiste ». Jean-Kévin se met à pleurer, Cunégonde hurle en maudissant le gueux qui lui a volé trois heures de sommeil, et j’ai envie d’enfoncer le saxophone de Jacques-Henri dans une partie de son anatomie où le soleil ne brille jamais.

Samedi

Jean-Kévin a rejoint ses contrées lointaines, et on aspire au luxe, au calme et à la volupté. Mais c’était sans compter sur Cunégonde, qui exige de manger du foie gras au dîner – nous expliquant que si l’on offre pas des roses et un repas grandiose à une metteuse en scène lors de la première semaine de représentation, le mauvais oeil s’abattra sur la troupe pour sept années consécutives.

À cet instant précis, rien ne va plus : Jacques-Henri exige de manger des sushis (il se dit allergique au gras), Hugues-Léonard veut jeûner, et j’ai pour ma part envie de m’exiler quelque part au fin fond de la forêt amazonienne. Pour convaincre la troupe de lui payer un foie gras, Cunégonde se met à pleurer de toutes les larmes de son corps en nous rappelant qu’elle se nourrit de pelures de pommes de terre toute l’année, et qu’elle n’a pas vu le moindre morceau de viande depuis Mathusalem. J’aimerais partir loin de cette maison de fous, mais je n’ai ni code, ni permis, ni trottinette – c’est ballot ma bonne dame.

Quand j’ai subi le monologue de Cunégonde

Dimanche

Pour fêter le fait que personne n’ait trépassé – ou occis son prochain – au cours de la semaine, la troupe décide d’aller se remplir la panse au restaurant. Je pensais que la boustifaille paverait le chemin de la paix, et que le fait de se retrouver dans un restaurant nous permettrait de finir cette semaine apocalyptique par une note de concorde. Plus rude fût la déception.

Jacques-Henri voulait absolument nous emmener dans un petit restai di-vin, situé à trois quarts d’heure à pieds et qui s’est avéré être fermé depuis 2009. Hugues-Léonard a inspecté les cuisines de tous les estaminets dans lesquels nous rêvions de poser nos fessiers, pour vérifier « qu’ils ne soient pas infestés de cafards ». Enfin, Cunégonde a exigé que nous mangions dans un troquet qui proposait des menus à une demie peau de fesse, mais s’est enfuie avant l’addition et nous a fait payer sa part – elle avait pris trois coupes de champagne, la garce.

Moralité ?

En une semaine, j’ai vu une pléthore de spectacles géniaux, rencontré moult comédiens fort sympathiques, et vécu un Vietnam relationnel sitôt que je passais le seuil de la maison.

Pour autant, je ne souhaite faire aucune généralité : la plupart des comédiens que j’ai rencontré à Avignon étaient adorables, et il semble que Jacques-Henri, Hugues-Léonard et Cunégonde ne soient que de tristes exceptions à cette règle. Pour autant, le jour où je partagerais à nouveau une location avec une troupe de théâtre, les projecteurs auront des dents et les planches des ailes.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Madame de Segur
    Madame de Segur, Le 25 août 2013 à 11h53

    Mon Dieu, moi aussi je vais faire la relou de service, et je m'en excuse déjà, parce que Madmoizelle, je te kiffe grave, avec ou sans culotte.

    Mais franchement, je fais partie du milieu théâtral depuis un petit bout de temps maintenant, et je sais bien que l'auteure a quand même mis à la fin le petit côté "allez, c'est pas grave, les comédiens y en a des biens", mais je trouve que tout ça est quand même un beau ramassis de généralité sur les comédiens et metteurs en scène... Sans rire, comment as-tu pu tomber sur LES SEULS ARTISTES qui sont PRESQUE TOUS des genres de clichés et qui se sont réunis quand même, et qui se supportent quand même, comment ? Moi JAMAIS je n'en ai vu des comme ça. Et certainement pas au même endroit, si tu en croises un ou deux, en règle général les autres ne les supporte pas, et ils sont tout seuls assez vite.

     COMMENT est ce que tu as pu tomber sur une metteuse en scène désirant foie gras et bidouillous du même style la première semaine de représentation ? ( étant metteuse en scène moi-même, et connaissant du coup dans mon entourage pas mal de metteur en scène aussi, à chaque spectacle que je fais, et ce quelque soit la semaine, je ne peux pas manger tellement j'ai le syndrome de la jambe qui tremble et du vomi. Et c'est valable pour TOUS les metteurs en scène que je connais. Sauf un qui est végétarien et qui dit que le tofu diminue le stress, mais c'est une autre histoire.)

    Après avoir lu tout ça, j'ai l'impression que tu es tombée sur LA bande d'intermittents qui avant étaient châtelains, ou famille de ministre, ou aristocrates, (pas de bol, je pense qu'il y en a une. Ou deux, allez.) et qui ont bien pris le pli d'être chiants et exigeants (tous les riches ne sont pas chiants, hein, je ne dis pas ça, je schématise). Je te rassure, les autres intermittents du monde (en tout cas 88%) sont aussi payés quelques rognures d'ongles et ont deux jours de congés par mois. Et n'exige pas de foie gras. Et mange dans tous les restaurants, sans inspecter leur cuisine, comme des gens normaux.

    Alors peut être que tout ceci est une vaste parodie sur laquelle l'auteur a pas mal brodé, et dans ce cas là, je m'excuse, je me conspue, je suis une vilaine jeune fille qui n'a rien compris à la life, pardon. Mais quand même, c'est dommage que la seule chose qui sauve un peu les intermittents du spectacle dans cet article, ce soit la minuscule petite phrase de la fin. Alors ouiiii je sais, c'est le principe de cet article, ne me frappez pas. Et je ne suis surement pas très impartiale, puisque je suis intermittente moi-même, et que je n'arrive pas à prendre de recul, et que "rhooooooo, c'est pour rire, tu comprends rien, prends pas tout au sérieux, moi aussi des fois on se moque de moi et je rigole.". Sauf que les intermittents dans le monde du théâtre n'ayant déjà pas une image merveilleuse merveilleuse dans la société....

    Voilà, c'est juste que j'étais pas jouasse pour une fois, alors que d'habitude, lire un article de madmoizelle, c'est la teuf à la maison, et que j'ai eu envie de m'exprimer. Pour une fois.

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