Faire semblant d’être vierge : les Libanaises expliquent leurs techniques

Esther s'est aventurée sur les sentiers accidentés du concept de virginité au Liban, où l'on attend encore des jeunes femmes qu'elles arrivent vierges au mariage. Elle vous partage des découvertes qu'elle ne s'attendait pas à faire.

madmoiZelle au Liban
Esther est partie recueillir les témoignages des jeunes femmes de plusieurs pays, à travers le monde, avec une attention particulière portée aux droits sexuels et reproductifs : liberté sexuelle, contraception, avortement.

Elle a déjà rendu compte de ses rencontres avec des sénégalaises et sa deuxième étape l’a menée au Liban ! Elle y a réalisé interviews, portraits, reportages, publiés au fil des jours sur madmoiZelle.

Pour retrouver tous les articles et la genèse du projet, n’hésite pas à jeter un œil au sommaire de présentation : madmoiZelle en reportage au Liban !

Tu peux aussi suivre au jour le jour ses pérégrinations sur les comptes Instagram @madmoizelledotcom et @meunieresther, avant de les retrouver ici bientôt !

Après avoir discuté de virginité au Liban avec Layali, j’ai décidé de creuser davantage le sujet.

Un soir, j’ai poussé la porte d’un amphithéâtre toute seule, un peu intimidée, pour le découvrir… Vide. Ou presque : il y a une fille ici, qui s’empresse de me demander si je suis venue pour la discussion sur la virginité.

Ouf : il y a au moins une personne présente à l’événement qu’elle organise, « Discussion intime pour déconstruire la virginité ». Mais elle ne va pas être déçue, bientôt d’autres personnes passent la porte, et au fur et à mesure, nous voilà une cinquantaine.

J’ai pris la décision de m’asseoir et d’écouter simplement, car tout ça ne me concerne pas directement. Je suis simplement curieuse d’entendre ce que les jeunes femmes libanaises ont à dire sur le sujet – la gente féminine est clairement majoritaire dans cette salle.

Qu’est-ce que la virginité ?

La jeune femme qui est en charge de la discussion commence par demander ce qu’est la virginité.

Surprise (non, pas vraiment) : personne n’a la même définition. En vrac :

Est-ce lié à l’hymen ? Mais alors quid des 30% de personnes assignées femme à la naissance qui n’ont pas d’hymen ? De celles dont l’hymen se déchire sans que cela soit lié à un rapport sexuel ?

À lire aussi : La vérité sur l’hymen, par Laci Green (sous-titrée VF)

Est-ce que l’on perd sa virginité sitôt que l’on est sexuellement active ? Mais alors que dire des personnes qui pratiquent le sexe anal avant le mariage, pour protéger leur hymen – un cas apparemment extrêmement répandu au Liban ?

Et que dire de celles qui ont déjà utilisé un sextoy pénétrant ? Qui se sont doigtées ? On peut même aller jusqu’au tampon ou à la cup ?

Et que dire de celles et ceux qui sont « vierges » face à une nouvelle pratique ? Des personnes lesbiennes ou bisexuelles qui n’ont encore jamais été en contact avec un phallus ?

Pour certaines personnes, avoir des pensées à propos du sexe, des fantasmes, entame déjà la virginité.

Nous voilà avec un beau fouillis dans lequel il est difficile de se retrouver.

La virginité, outil patriarcal pour protéger l’égo des hommes ?

Mais Ania* (nous l’appellerons comme ça) enchaîne déjà :

« Tout cela est lié à des notions d’honneur voire de masculinité. L’idée, pour l’homme, c’est que sa femme n’a fait « don » de sa virginité à personne d’autre que lui. Ça gonfle son égo ! »

Comprendre : à l’inverse, si elle a déjà eu des relations sexuelles, qu’elle ne s’est pas « préservée » pour lui, l’homme se sent déprécié, il n’est plus si unique.

Vous avez dit masculinité toxique ? Ania continue :

« Ce que ça recouvre, c’est l’idée qu’il ne faut pas que les femmes découvrent ce qu’est le sexe. Sinon, elle sauront quelles sont leurs attentes en terme de sexe et que se passe-t-il si leurs maris ne leur donnent pas ce qu’elles veulent ? »

Eh bien elles risquent d’aller voir ailleurs, et là, ayez donc une pensée émue pour la masculinité fragile de ces hommes, réduite à néant. La virginité donc, est un concept utilisé par le patriarcat pour contrôler le corps – et le cœur ? – des femmes.

« Le pénis a fait l’objet d’un très bon marketing ! » lance Ania.

« Et cet argumentaire est couplé à celui autour de la « protection » de la femme : en se préservant, elle s’offre la possibilité d’un futur radieux avec un homme.

Mais alors il faut m’expliquer pourquoi cet outil, la virginité, censé les protéger, conduit des femmes violées à appeler les associations en étant davantage préoccupées par l’état de leur hymen que par le viol lui-même. »

Vous voudriez dire que l’on justifie l’injonction à la virginité par une volonté de protéger les femmes, mais que souvent cela se retourne contre elles ? Je tombe des nues (non).

Hyménoplastie : hors de prix ?

C’est là que la discussion a pris un tournant qui m’a plus qu’étonnée.

J’étais au courant de ce qu’est l’hyménoplastie, la reconstruction de l’hymen de manière chirurgicale, afin de se marier « vierge ». D’après Ania, au Liban, cela coûte entre 700 et 1200$, selon la qualité de la reconstruction.

« Un prix largement sur-évalué, étant donné la simplicité technique de la chose. »

Elle ajoute :

« Vous seriez surpris du nombre de personnes qui viennent réclamer une hyménoplastie en couple, qui le font pour la famille et pas pour le mari lui-même.

Si vous voulez mon avis, j’ai du mal à comprendre : les checking (vérification de la virginité de la jeune femme en contrôlant son hymen) n’existent plus vraiment de nos jours alors si ce que les familles veulent est un drap tâché de sang, pourquoi ne pas faire ça ensemble, chacun une petite entaille dans le doigt, on devient complice dans le méfait et on vit sa vie sexuelle comme on l’entend ! »

Dans le même registre, il existe également de faux hymens, en provenance de Chine le plus souvent, que l’on place dans le vagin avant la nuit de noces et qui imitent la « défloration ». Ceux-ci coûtent entre 40 et 100$ selon Ania, on peut les trouver sur Internet et il en existe différentes versions.

Tuto virginité & Hymen DIY

Mais ce à quoi je ne m’attendais pas, c’était son « tuto DIY hyménoplastie ». Comprenez : faire semblant d’être vierge sans aucune des techniques sus-citées.

Pour cela, Ania explique :

« Vous voyez ces petites pilules médicamenteuses que vous pouvez vider de leur poudre ? Bon, et bien il faut la vider, l’emplir de colorant alimentaire rouge, et la refermer.

Leur fonctionnement est simple : elles sont hyper sensibles à l’humidité, c’est comme ça qu’une fois dans l’estomac elles libèrent la poudre.

Et bien là, placée dans le vagin un peu avant le rapport, avec l’humidité générée par la cyprine due à l’excitation, il va se passer exactement la même chose : elle va libérer le colorant rouge, faisant croire à du sang. »

Et bam ça fait des chocapics ! (Ah non pardon c’est pas ça.)

Ania conclut en répétant ce qu’elle a déjà dit plusieurs fois au cours de la soirée :

« C’est un jeu de rôle. On joue avec les cartes que l’on a, on ne peut pas être fairplay avec le patriarcat.

Et je préfère que les filles qui sont dans des contextes où on exige d’elles d’être vierges lors du mariage disposent des outils pour vivre leur vie comme elles en ont envie, quitte à être « hypocrites », plutôt qu’elles se mettent en danger ou qu’elles se restreignent. »

Les Libanaises continueront donc sans doutes d’utiliser toutes sortes d’astuces pour feindre la virginité, tant qu’elles ne disposeront pas d’une réelle liberté sexuelle.

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Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

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Commentaires
  • Denverland
    Denverland, Le 3 juin 2018 à 16h02

    Team j'ai pas saigné la première fois mais une dixième plutot... mon partenaire était bien membré et on a eu du mal avec a pénétration..

    Je suis souvent confrontée à des idées super trash et bête, limite ignorants sur la virginité des filles dans ces contextes là (je traine sur des groupes sur FB et que vous dire...).Le mythe du saignement persiste toujours mais heureusement y a pas mal de filles qui essaient de corriger cette fausse idée et d'informer les autres et de renvoyer vers des vidéos plus scientifiques.

    D'ailleurs y'a une sexologue libanaise qui a un canal youtube et elle explique super bien les choses... Par contre, les gens croient toujours que le mec PEUT facilement détecter si la nana est plus vierge, car elle aurait un hymen/vagin, laaaaaaarge, moins étroit que celle d'une vierge et donc facile à pénétrer....

    En complément... y a aussi des nanas mariées qui veulent pas oser faire des choses nouvelles au lit ou demander à leurs maris de faire certaines pratiques. On leur dit souvent que si tu demande un truc le mari va penser que t'as de l'expérience et donc ca va ruiner ta réputation et ca va créer des prob dans ton couple...

    J'ai aussi entendu dire des filles conseiller à d'autres de passer par la case gynéco avant le mariage pour demander un certificat de virginité, histoire de garantir ses droits en tant qu'épouse devant la justice, si un jour le saint mari pète un cable et l'accuse de ne pas avoir été vierge avant le mariage... c'est juste insupportable de voir que c'est au dela du culturel, le problème a une grosse part structurel et un système judiciaire qui demande des preuves de ce genre...

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