Vie Parallèle – Sassinak, éditrice

Dans une vie parallèle, Sassinak serait éditrice de fantasy. Elle passerait ses journées à recevoir des auteurs et ses soirées à lire des manuscrits. Voici son quotidien dans une autre dimension !

Vie Parallèle – Sassinak, éditrice

(le principe de la rubrique « Vie Parallèle » est plus amplement expliqué dans ce texte)

J’ai déjà posté un article sur madmoiZelle où je décris mon travail d’ingénieur en génie civil dans un milieu masculin. Sauf que quand j’étais au lycée, j’aurais aimé faire un bac littéraire. J’aurais enchaîné sur une licence de lettres et j’aurais découvert que je veux faire un métier en rapport avec les livres, comme éditrice. Mais mes parents m’ont dit « Passe ton diplôme d’ingé, on parlera plus tard ». Dont acte. Maintenant, j’ai un métier, bientôt un emprunt sur le dos et mon clavier pour rêver à ce que j’aurais pu faire à la place.

Sassinak, éditrice de fantasy qui sait ce qu’elle veut

Avec un soupir, j’enlève mes lunettes et contemple le type en face de moi. La vingtaine, encore un peu d’acné, les cheveux gras et le caleçon au vent. Devant mon regard, il se recroqueville légèrement sur sa chaise. Classique. J’ai la réputation d’être irascible.

– Monsieur X, savez-vous pourquoi je vous reçois aujourd’hui ?
– Parce que j’ai du talent ?

Tsssss, les écrivains sont tous les mêmes, arrogants et sans doutes sur leurs capacités. En 10 ans de métier, j’en ai vu défiler des comme lui. Non, ce n’était pas mieux avant.

– Monsieur X, je vous reçois parce que votre oncle me l’a demandé et que je lui dois un service, ni plus, ni moins. J’ai tenté de lire votre manuscrit. Il y a peut-être du potentiel. Néanmoins, je refuse de lire ceci. QUAND ON PRÉSENTE UN MANUSCRIT, ON SE RELIT. ON NE PRÉSENTE PAS UN DOCUMENT AVEC UNE FAUTE PAR MOT, ET ENCORE MOINS ÉCRIT EN SMS. Ça s’appelle de la courtoisie élémentaire envers les vieux barbons dans mon genre. Je vous rends votre document. Je vous laisse une chance, vous pourrez remercier votre oncle. Si vous me le refaites passer correctement corrigé, je le lirai. Au revoir, monsieur X.

Jean-Kévin X se lève et déguerpit sans demander son reste. Évidemment, le manuscrit est resté sur mon bureau. Je soupire de nouveau et me pince doucement l’arête du nez. « Et je vais avoir l’air fine, moi, quand je vais dire à mon chef que Jean-Kévin a du potentiel. Jean-Kévin. Non mais vraiment… ».

Une série de coups légers frappés à ma porte me tire de ma rêverie. Mon assistante entre dans mon bureau, pouffant de rire. « Je ne sais pas ce que tu lui as fait, à celui-là, mais on aurait dit qu’il avait le diable à ses trousses ». Je souris légèrement, c’est une vieille blague entre nous. Dans ma maison d’édition, il paraît que le diable s’habille chez Levi’s. « Big Boss nous a envoyé quelques petites choses à lire, tu peux m’aider à rentrer ça dans ton bureau ? ».

Je me lève et la suis. En voyant la pile de classeurs, je me félicite d’être en jean et en baskets, ça sera plus simple qu’avec la jupe crayon et les talons de 12 de mon assistante. Jamais compris comment elle pouvait marcher avec ça. Rigolo de voir à quel point mon jean et mes baskets sont peu à peu devenus ma marque de fabrique. À tel point que quand je suis conviée à une cérémonie quelconque, l’attachée de presse prend toujours le soin de notifier à mon assistante que « le dress code, ce n’est pas si important que ça ». Ma petite victoire dans ce monde si fermé.

Nous transbahutons les documents. Des kilos de rêve et d’espoirs reliés par 4 anneaux. Il y aura des meurtres et des histoires d’amour, des quêtes et des trahisons. Sûrement quelques zombies. En cas d’extraterrestres, j’arrêterai ma lecture et redirigerai l’histoire au département science-fiction. S’il y a trop de sorcières, ce sera pour la section sciences occultes. Mon créneau, c’est plutôt la fantasy, avec quelques infidélités vers les romans d’aventure pour varier les plaisirs. J’ai édité quelques bluettes à mes débuts, mais ce n’est définitivement pas ma tasse de thé.

Assise derrière mon bureau, je me laisse gagner par un léger découragement. Combien de Jean-Kévin là-dedans ? Combien de Gemmell en puissance ? C’est un peu ça, la beauté de mon métier, découvrir le talent au milieu du reste, comme une rose dans un buisson d’épines.

Il est 18h, l’heure de rentrer à la maison. Je dois récupérer ma fille à la crèche. Normalement, Chéri a récupéré le grand à la sortie de la garderie. L’organisation d’un couple 2.0. Je pioche deux manuscrits au hasard. Ce soir, comme presque tous les soirs, quand les enfants seront couchés et mon compagnon devant la télé, je m’installerai dans mon fauteuil, celui qui m’a coûté une fortune parce que je l’ai fait faire sur mesure. Mon unique folie. Un fauteuil en tissu foncé, avec un dossier haut et rembourré comme je les aime et des accoudoirs pile poil à la hauteur qu’il faut. À côté, il y a ma lampe, qui diffuse ce qu’il faut de lumière pour les lectures nocturnes, et un joli guéridon pour mon thé et mon bloc-note. Je me blottirai dedans et je commencerai à étudier le premier manuscrit. S’il ne tient pas ses promesses, j’aurais toujours l’autre. Et si les deux me déçoivent, je rejoindrai le canapé pour suivre les aventures de je ne sais quel docteur américain.

Comme tous les soirs depuis que j’ai commencé en tant qu’éditrice, je me ferais la réflexion que quand même, être payée pour lire, c’est le pied…

___

Si vous souhaitez tenter l’exercice, n’hésitez pas, envoyez-nous votre Vie Parallèle !

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 6 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Sassinak
    Sassinak, Le 16 avril 2013 à 11h44

    Hello !

    Déjà, merci aux filles qui ont appréciés cette petite fiction, c'est toujours agréable à entendre =)

    @Pantone, je te rassure, je sais que ce n'est pas que ça le métier d'éditeur.
    Je n'ai jamais dit que c'était "se tourner les pouces à lire des romans de zombie". Je n'ai pas développé ce qu'elle fait de ses journées parce qu'il est vrai que cela  reste plutôt nébuleux pour moi.
    Pour être honnête, la partie émergée de l'iceberg, c'est quand même "lire des manuscrits, sélectionner ceux qui valent la peine et retravailler avec l'auteur pour arriver à quelque chose de publiable". Il y a toute une partie technique qui reste plutôt inconnue du grand public.
    A mon sens, c'est le cas pour tous les métiers, il ya une partie que tout le monde imagine au premier abord et ensuite tout le reste (le reste qui justifie qu'être éditeur nécessite un bac+5, chose dont je suis tout à fait consciente).
    Par contre, je suis totalement convaincue qu'il y a une (petite ?) partie du boulot qui se traduit par "lire des romans plutôt cool" (du style, l'éditeur de Ken Follet, il doit faire des petits bonds en l'air quand la première version de son dernier roman arrive). Dites moi que c'est vrai :puppyeyes:
    Sérieusement, je suis la seule que ça choque d'imaginer ce personnage avoir tellement de boulot qu'elle prend des trucs à faire à la maison tous les soirs ?

    @SPP, est ce qu'on pourrait désamorcer le débat du "mais c'est pas du tout ça le métier évoqué dans cette vie parallèle" (qui va, je pense, revenir systématiquement dans cette rubrique), en mettant un lien vers la fiche de l'onisep correspondante en bas de l'article ?  Par exemple, ici, on pourrait faire un lien vers http://www.onisep.fr/Ressources/Univers-Metier/Metiers/editeur-trice

Lire l'intégralité des 6 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)