Trois phrases qui ont rythmé mon adolescence

Ah, l'adolescence, période bénie des convictions, des serments d'éternité et des principes immuables...

Trois phrases qui ont rythmé mon adolescence

Quand on est ado, on dit beaucoup de conneries. On en pense beaucoup aussi. Et c’est tant mieux, ça nous permet de faire le tri, de tenter des trucs, de se planter, d’expérimenter, et d’en sortir, dans le meilleur des cas, grandi-e-s.

Et si j’en ai moi-même dit un sacré paquet, il y a trois phrases qui sont revenues constamment, tout au long de mon adolescence et qui, si elles me paraissent toujours un peu ridicules aujourd’hui, symbolisent complètement ce qu’a été cette période pour moi. Si je devais n’en garder que trois, ce serait celles-ci.

« Adieu. »

Ah, qu’est-ce que j’ai aimé dire adieu à la terre entière six fois par mois quand j’étais ado. C’était grisant, ce sentiment de toute-puissance et d’abandon total à la fois, tout le pouvoir contenu dans un si petit mot. « Adieu ».

Avec ce mot, j’ai mis fin à des amitiés — toujours les mêmes, plusieurs fois d’affilée. Un désaccord de trop, et c’était la rupture. Pour de bon cette fois, on n’allait plus jamais se revoir, c’était terminé, j’avais trop souffert et j’en avais marre d’être incomprise par des gens qui se prétendaient proches de moi.

Adieu, alors, bon vent et à jamais. Nous n’étions, de toute façon, pas faits pour être amis. Si tu ne peux pas comprendre l’importance que tient ce chanteur dans ma vie, si tu ne comprends pas mes larmes quand je t’appelle en hurlant parce que je viens d’apprendre qu’il s’était remis avec son ex, alors adieu, tu n’es pas mon ami-e.

Très utile pour le chantage au suicide, « Adieu » était aussi très largement utilisé pour provoquer des réactions chez des gens qui semblaient avoir du mal à saisir l’ampleur de la situation. Si mes soixante SMS (et à l’époque, c’était pas illimité hein, de mon temps on utilisait le langage texto parce qu’on avait PAS LE CHOIX, sinon on dépassait la limite de caractère et on se faisait péter la gueule à la fin du mois, eh ouais) ne suffisaient pas à faire passer le message, il fallait que je trouve quelque chose de percutant pour enfoncer le clou.

Un simple « adieu » au milieu d’une dispute, après une tirade larmoyante sur mon mal-être et ma douleur, m’assurait une multitude d’appels à répétition dans la minute.

Appels que je me faisais une joie d’ignorer, pour faire durer le suspense. Alors la nouvelle se répandait, et d’autres appels émergeaient des quatre coins de la ville. Tous ces gens qui s’inquiétaient pour moi, qui m’envoyaient des « JACK FAIS PAS LA CONNE, ON T’AIME PUTAIN ! », voilà ce qu’il me fallait.

Je regardais tout ça défiler en mangeant des chips devant la télé, et, après les avoir laissé agoniser quelques minutes, je finissais par répondre et par dire que non, tout allait bien, c’était passager mais ça va mieux maintenant, désolée les copains, c’est dur vous savez…

Et comme on faisait tous la même chose, le même manège se reproduisait chaque semaine et on finissait par prendre les paris, pour savoir qui se mettrait en scène la semaine suivante. On savait tous pertinemment qu’aucun d’entre nous ne faisait jamais rien, on savait que les messages inquiets étaient surjoués, que les adieux étaient truqués, que les larmes étaient forcées. Rien de tout ça n’était réel, mais on jouait à ressentir des trucs dramatiques, et ça nous occupait un moment.

Au moins on avait l’impression d’être au coeur d’un évènement hyper important, de construire des souvenirs douloureux qui contribuaient à la construction de notre histoire et de notre caractère.

Pour ça, c’est raté : aujourd’hui ce sont juste des souvenirs un peu honteux et ridicules qu’on se raconte en rougissant et en poussant des soupirs affligés… mais c’est encore plus marrant comme ça.

« Non, c’est pas une « passade », c’est un mode de vie. »

Comme beaucoup de gens de ma génération, quand j’étais ado, j’ai eu une phase gothique. Au sens large du terme hein, entendons-nous bien : j’étais jeune, j’écoutais du métal et des trucs atmosphériques et symphoniques, je m’habillais tout en noir avec des pics partout et des corsets et des longues jupes et des New Rock et je traînais à Bastille tous les samedis après-midi avec mes copains. J’étais un peu au niveau 1 du gothisme : niveau prise de risques et implication, on m’a déjà vue faire mieux que ça.

N’empêche que ça prenait quand même beaucoup de place dans ma vie, que j’avais l’air d’avoir été recrachée par une émission M6 sur les ados à problèmes et que, pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression d’appartenir à quelque chose de plus grand.

Je faisais partie d’un tout, d’un mouvement, d’un groupe, d’une culture, de quelque chose qui avait un sens : je n’étais plus un vilain petit électron libre, je n’étais plus seule, et j’étais comprise. C’était tout ce dont j’avais besoin à l’époque.

Pas dupe, et sans la moindre once de moquerie ou de rejet de ce que j’étais à l’époque, ma mère me faisait quand même régulièrement comprendre que c’était une phase et que j’en sortirais un jour. Ce que j’entendais, c’était « ce que tu es n’est qu’une vaste blague, tu te déguises et je refuse d’accepter cette partie de toi, et tu verras bientôt tu te rangeras comme les gens normaux et tu arrêteras de rêver ». Parce que j’étais ADO (donc un peu limitée, oui).

Je répondais donc, en montant sur mes grands dragons, que c’était pas une phase, que ça faisait partie de moi, et que j’allais rester comme ça toute ma vie et que d’ailleurs si j’avais des gosses un jour ben je serais une maman gothique et que tiens, j’irais p’tet même les chercher à l’école en corbillard si j’avais envie, ha !

Une phase, nan mais sans déconner. Ce truc qui m’avait enfin aidée à sortir de ma coquille, qui m’avait offert mes premières amitiés, mes premiers amours, mes premiers émois musicaux, une phase ? La blague.

Finalement, ma mère avait raison – ce n’était qu’une phase. Mais ce qu’elle voulait dire à l’époque, et que je n’avais pas compris, c’était que cette phase n’était qu’une étape de ma construction. Qu’elle était nécessaire et bénéfique et qu’elle n’était qu’un des barreaux sur l’échelle de la vie (c’est beau). Que ce passage, cette transformation radicale, était, pour moi, le moyen d’entamer un long processus qui m’a amenée jusqu’ici, aujourd’hui.

Ça m’a permis d’apprendre un tas de trucs, de vivre des aventures extraordinaires, de découvrir d’autres univers, de créer des liens, des histoires, des oeuvres d’art éphémères. C’était une expérience nécessaire, que ma mère a d’ailleurs encouragée alors que j’étais persuadée qu’elle était contre moi, parce qu’elle en connaissait tous les bienfaits sur le long terme.

C’était une phase. Une parmi des centaines d’autres, passées et à venir. Et chacune de ces phases vient avec son lot d’enseignements et d’expériences. Parce que rien n’est jamais vraiment définitif, et nous ne restons jamais vraiment les mêmes toute notre vie, et c’est tant mieux.

Depuis, j’ai arrêté de tenter de graver quoi que ce soit dans le marbre, en ce qui me concerne, parce que tout peut changer du jour au lendemain, et souvent pour laisser place à quelque chose d’encore plus cool.

« Je t’aime »

Je crois que je n’ai jamais autant aimé que quand j’étais adolescente.

Quand on est ado, qu’on fait partie d’un groupe d’amis géant, et qu’on multiplie les amourettes, y a forcément moyen de lâcher deux-trois « je t’aime » par minute pendant de longues années, et ce fut mon cas.

Il y a eu mes amis, que j’ai aimés plus que je ne m’aimais moi-même, sans qui j’avais l’impression que rien n’était possible, persuadée que leur présence était nécessaire au bon fonctionnement de mes poumons. On s’aimait tellement qu’on en pleurait, on voulait se le hurler, le rugir, se l’écrire dans la peau, rien n’était jamais assez suffisant et il n’y avait pas assez de mots pour exprimer ce qu’on ressentait les uns pour les autres.

On se chialait dessus en bavant de rire pendant que nos nez faisaient des bulles, et on se serrait fort, comme si on voulait fusionner en une seule et même personne, et on se répétait « Je t’aime, je t’aime, JE. T’AAAAAIMEEEUH PUTAIN DE TA RACE, QU’EST-CE QUE JE T’AIME ! ».

On s’écrivait des lettres, des notes, des post-its, des mails, des textos, des monologues sur MSN, des déclarations publiques sur nos Skyblogs. On laissait des traces de notre amour sur nos meubles, dans des carnets, sur les arbres, les bancs publics, les ascenseurs, dans le métro, les toilettes du McDo. Il fallait en laisser partout, pour ne surtout jamais oublier, pour ne pas en perdre une miette, pour que le monde entier le sache.

Pareil avec les amoureux-ses, j’ai aimé à en crever, à en lâcher des adieux par paquets de cent, à m’en rouler par terre de bonheur et de douleur — du moins, c’était ce que je pensais à l’époque. Je disais « Je t’aime » parce que c’était plus facile que de dire « On passe de bons moments ensemble et tu me rends heureuse et je trouve ça vachement cool ce qu’on vit franchement on est bien là, j’resterais bien comme ça encore deux ou trois semaines j’te jure, ça m’fait pas peur ». Un jour j’en aimais un, le lendemain c’en était une autre, et on recommençait la semaine d’après.

Et parfois ça me manque, cette façon qu’on a d’aimer quand on est ado, ce tout ou rien constant, qui va toujours taper très loin dans les extrêmes. Il n’y a pas de demi-mesure, rien n’est contenu, tout est exprimé dans toute sa puissance, sans aucune retenue. Tout est toujours immense, terrible, démesuré, grandiose et exceptionnel.

Et puis je me souviens à quel point c’est fatigant de vivre tout ça au quotidien, et je me dis que finalement, on n’est pas plus mal comme ça, une fois qu’on a passé l’âge.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Myniloly
    Myniloly, Le 16 août 2013 à 17h31

    Haha ! Moi ça me fait juste penser à la "méchante" dans Easy A et sa copine Nina : inséparables et du genre à se dire "tu m'as trop manqué chérie !" après s'être quittées deux minutes.

    Spoiler

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