Témoignage : J’ai assisté à une agression

Pondu par Dreambreaker le 28 août 2012     

« Les agressions, ça n’arrive qu’aux autres » ; « Des cas isolés » ; « Le mauvais endroit au mauvais moment »… Voici ce qu’on peut entendre et penser au sujet des violences physiques. Et pourtant, Kiriothus a assisté à une telle chose ; voici son témoignage.

Je rentrais d’un week-end chez mon père, quelques jours avant mes 20 ans. Il était 20h, je suis sortie de la gare, et parce que ma mère ne pouvait – ou ne voulait – pas venir me chercher, je me suis résolue à prendre le bus. Je me suis assise sur le banc de l’arrêt, et j’ai attendu. Le bus tardait à venir, mais, malgré la nuit tombée, les lampadaires allumés qui propageaient une ambiance un peu étrange, je n’avais absolument pas peur, j’étais en confiance. C’était ma ville, c’était familier, et c’était calme. Raison précise pour laquelle je n’avais jamais vraiment senti le moindre danger, et pour laquelle je l’aimais, je m’y sentais à l’aise.

Une jeune fille s’est installée à côté de moi. Très jolie, mais pas très rassurée. Je l’ai remarqué tout de suite, sans vraiment y faire attention, avant d’assister à une scène que j’allais plus tard me repasser en boucle, désireuse de comprendre ce qu’il s’était vraiment passé. Elle était accompagnée de son petit ami, et l’un comme l’autre étaient visiblement embêtés par un jeune homme ; tous avaient à peu près mon âge. Il allait, revenait, les embêtait un peu, et repartait. Il y avait quelque chose d’étrange dans son regard, de malsain, mais jamais je n’aurais pensé que ceci allait se solder par l’horreur à laquelle j’ai asistée.

Le bus avait beaucoup de retard, ça m’a agacée, je m’en souviens. Il faisait froid, et je voulais rentrer chez moi. Maintenant, quand j’en parle, c’est de façon assez neutre, parce que je crois que mon cerveau a bloqué toute émotion en rapport avec ce moment-là. Tout s’est passé très, très vite. Il est revenu, s’est approché de la jeune fille, a sorti un objet argenté de son sac, un couteau dont je ne retiens que l’éclat brillant sous les lampadaires, et a poignardé la jeune fille au ventre. Profondément. Puis il s’est enfui. Son regard a croisé le mien, et j’ai capté ce sourire malveillant, qui m’a fait le même effet que s’il avait lancé « Tu l’as bien mérité » à cette jeune femme assise à mes côtés, qui s’est écroulée sur moi, en larmes, ses mains resserrées sur son ventre couvert d’un pull couleur crème qui se tachait de sang. Elle balbutiait, appelait à l’aide, hurlait qu’il fallait appeler les secours. Puis elle s’est évanouie sur le sol, dans une large flaque de sang.

Les gens présents se sont approchés, ont regardé ce qu’il se passait, mais aucun n’a eu le réflexe de sortir son téléphone, d’appeler des secours. Ils assistaient à cette scène comme d’autres auraient regardé une série télé, sans réaliser que cette fille était en train de perdre son sang, en train de mourir, que la situation était grave, et qu’il ne s’agissait pas d’une simple bagarre de comptoir. Ils ont fait preuve d’un voyeurisme qui aujourd’hui me choque encore. Comment peut-on rester insensible à une telle violence, à une telle souffrance, et regarder une jeune fille de 20 ans perdre son sang sans réagir ?

J’avais déjà prévenu les secours, et un autre jeune homme avait eu le même réflexe. Une amie de la jeune femme nous suppliait d’appeler encore, de faire quelque chose car elle allait mourir, disait qu’il fallait courir après l’agresseur, le rattraper, agir. Cette panique intense m’a submergée, comme au ralenti : tout était à la fois très flou et très clair dans ma tête, j’avais complètement oublié le côté affreux, morbide, sanguinolent de la situation. J’étais en fait très calme, même si mes jambes tremblaient tellement qu’une fois que les pompiers sont arrivés, et qu’ils ont pris la jeune fille en charge, l’un d’eux m’a conseillé de rentrer rapidement chez moi.

Je suis rentrée, j’ai envoyé un message à mes amies, leur demandant de me faire rire, de me changer les idées, car je sentais la crise de nerfs arriver, la panique pure et dure faire surface, chose que je voulais absolument éviter. Il m’a fallu les rassurer, alors que moi-même, j’étais choquée, ce qui m’a paradoxalement aidée à relativiser. J’étais indemne, en sécurité, il ne m’était rien arrivé à moi, et j’étais chanceuse. Je ne connaissais pas les tenants et aboutissants de l’histoire, aussi ne savais-je pas pourquoi cette jeune fille avait été agressée. Pour moi, c’était un acte commis au hasard, sur elle comme ça aurait été pu être sur n’importe qui… moi y compris.

Elle a fait plus d’une semaine de coma. Des arrêts cardiaques consécutifs. Elle s’est en est sortie, mais sa vie sera marquée pour toujours par ce garçon qui n’avait pas accepté qu’elle repousse ses avances et qui la harcelait depuis près d’un an.

Moi, j’ai vite tourné la page, parce que j’ai la chance d’être forte psychologiquement, ou peut-être parce que j’ai décidé que ça ne m’empêcherait pas de me construire. Mais depuis, je suis bien plus méfiante que je ne l’étais. Je ne supporte pas d’être suivie dans la rue, je ne m’assieds à aucun arrêt de bus, et je panique dès lors que mes soeurs sortent en ville avec leurs amies, même en pleine journée. J’ai conscience du risque, de la folie humaine que je refusais de voir parce qu’après tout, ça n’arrive qu’aux autres, jusqu’au jour où l’on réalise que ça peut arriver à n’importe qui, et que personne n’est vraiment à l’abri.

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  1. OpalescenceOpalescence

    Le 30 août 2012 à 00:32

    J'ai trouvé ce temoignage intéressant et c'est clair que comme dit précédemment il n'a pas été écrit dans l'objectif de convoiter un prix littéraire mais de reporter des faits et une expérience et je l'ai trouvé très bien. Pour le fait que les gens n'aient pas réagit je pense que c'est plutôt que sous l'effet du choc on est pas toujours très efficaces, mais c'est vrai que c'est inquiétant comme truc de se dire : si je suis moi même dans cette situation, est ce que quelqu'un fera quelque chose pour m'aider ?
    Personnellement je suis assez flippée à l'idée des agressions potentielles donc je pourrais être la cible quand je sors la nuit, et j'avoue que ça me gâche plutôt la vie. Par exemple cette année il m'est arrivé de refuser plusieurs fois des invitations à des soirées parce que je ne savais pas si quelqu'un pourrait me raccompagner chez moi (ce sont des soirées avec des gens que je connais très peu puisque je suis nouvelle dans ma ville et je n'ose pas vraiment demander qu'on me raccompagne etc de peur d'être lourde d'entrée ou de paraître pour la fille stressée -beaucoup de personnes ont l'air d'être pleines d'insouciance quand ils partent en soirée et de considérer ça surfait de stresser à ce sujet-, je sais que c'est stupide mais du coup refuser d'y aller pour éviter le retour toute seule en pleine nuit, c'est prévoyant mais ça n'aide pas à l’intégration).
    J'aimerai savoir comment vous faites vous quand vous sortez la nuit ? Vous n'êtes pas trop angoissées du danger etc, ça ne vous empêche pas de sortir comme vous le voudriez ?
  2. DreambreakerDreambreaker

    Le 30 août 2012 à 00:36

    Posté par Opalescence
    J'aimerai savoir comment vous faites vous quand vous sortez la nuit ? Vous n'êtes pas trop angoissées du danger etc, ça vous empêche pas de sortir comme vous le voudriez ?


    Pour ma part -et pas forcément en conséquences de mon témoignage- j'aime assez peu l'idée de marcher seule dans la rue en pleine nuit, surtout si ça m'oblige à passer par des quartiers qui craignent un peu, ou si je sais que je risque de croiser des gens éméchés qui ne réagiront du coup pas forcément de la même façon que lorsqu'ils sont sobres, du coup soit je dors sur place, soit je me fait raccompagner, au moins je suis rassurée. Mais je crois qu'il ne faut pas avoir peur de demander d'être raccompagnée, parce qu'il vaut mieux avoir l'air un peu stressée que d'être trop insouciante. Je veux dire par là qu'être totalement insouciante quand on marche en pleine nuit, avec, j'imagine, un peu d'alcool dans le sang, qu'on est une fille, et qu'on ne sait jamais sur qui on peut tomber, je trouve ça juste complètement stupide et irresponsable.
  3. Kami-KamieKami-Kamie

    Le 31 août 2012 à 23:13

    J'ai lu cet article et tout vos commentaires avec beaucoup d'intérêt.

    Personnellement, ce témoignage m'a beaucoup intéressé. D'abord parce que j'ai été victime d'agressions gratuites à plusieurs reprises dont je suis sortie indemne ou presque; et parce qu'autrement, j'aime penser que l'avis des autres, la manière de voir ou de vivre un traumatisme peut m'aider à l'avenir ou même présentement à mieux vivre le mien - je pourrais peut être me remettre en question, ou bien me sentir moins seule. J'adhère complètement à ce genre de démarche de la part de l'auteur qui cherche à partager cette expérience pour s'en délester.
    Peut être gagnerons-nous toutes et tous à plus partager sur ce qui nous a marqué dans nos vies pour en sortir plus sages et grandis. C'est un peu utopique ce que je dis, ne craignez rien, j'ai pris de la camomille alors je suis dans les vapes, en temps normal je suis détestable. Ce soir je suis juste vraiment optimiste. Big up à Kiriothus pour son article et à la rédac pour tous les témoignages .
  4. DreambreakerDreambreaker

    Le 02 septembre 2012 à 21:07

    @Ashes. : étudiante en psychologie, je reconnais que tu as raison. C'est tout à fait vrai, ce que tu dis : quand on est seul face à une situation d'urgence, on ne peut partager la responsabilité avec personne. On ne peut pas dire "oui, bah y'a pas que moi qui n'ai pas réagit". Oui, c'est vrai, mais c'est vrai que même en sachant ça, même en sachant qu'il y'a une explication logique et prouvée à ce genre de réactions, ça n'en n'est pas moins choquant. Parce qu'être à côté, ne pas savoir comment réagir, être figé, c'est une chose, mais… Il y a une différence entre ça -ce que je comprends parfaitement, ma propre capacité à garder mon sang froid et à réagir promptement passe souvent pour de la froideur et de l'insensibilité- et les gens qui se sont approchés pour regarder. Certains ont traversé la route et se sont approchés pour voir, et ça, je trouve ça incorrect. C'est comme les gens qui passent en voiture à côtés d'accidents graves sur l'autoroute et qui ne peuvent s'empêcher de coller leur nez à la fenêtre pour voir, et qui après vont raconter qu'ils ont vu des gens se faire désincarcérer de la voiture, par exemple. Ca me fait penser à ces gens qui allaient assister à des exécutions publiques au moyen âge ou qui allaient dans les arènes à romaines voir les chrétiens se faire bouffer par les lions. Je trouve ça très animal, très primaire. Ca, à la différence de cet instant de flottement dont tu parles, qui est sans doute du au choc que l'on ressent dans ce genres de scènes auxquelles rien ne nous prépare à assister, et auxquelles il faut donc nous adapter, c'est du voyeurisme, pour moi.

    En tout cas, merci pour ton message, parce qu'il était très intéressant, et m'a permis de préciser ma pensée.
  5. DreambreakerDreambreaker

    Le 02 septembre 2012 à 21:15

    @Ashes. : étudiante en psychologie, je reconnais que tu as raison. C'est tout à fait vrai, ce que tu dis : quand on est seul face à une situation d'urgence, on ne peut partager la responsabilité avec personne. On ne peut pas dire "oui, bah y'a pas que moi qui n'ai pas réagit". Oui, c'est vrai, mais c'est vrai que même en sachant ça, même en sachant qu'il y'a une explication logique et prouvée à ce genre de réactions, ça n'en n'est pas moins choquant. Parce qu'être à côté, ne pas savoir comment réagir, être figé, c'est une chose, mais… Il y a une différence entre ça -ce que je comprends parfaitement, ma propre capacité à garder mon sang froid et à réagir promptement passe souvent pour de la froideur et de l'insensibilité- et les gens qui se sont approchés pour regarder. Certains ont traversé la route et se sont approchés pour voir, et ça, je trouve ça incorrect. C'est comme les gens qui passent en voiture à côtés d'accidents graves sur l'autoroute et qui ne peuvent s'empêcher de coller leur nez à la fenêtre pour voir, et qui après vont raconter qu'ils ont vu des gens se faire désincarcérer de la voiture, par exemple. Ca me fait penser à ces gens qui allaient assister à des exécutions publiques au moyen âge ou qui allaient dans les arènes à romaines voir les chrétiens se faire bouffer par les lions. Je trouve ça très animal, très primaire. Ca, à la différence de cet instant de flottement dont tu parles, qui est sans doute du au choc que l'on ressent dans ce genres de scènes auxquelles rien ne nous prépare à assister, et auxquelles il faut donc nous adapter, c'est du voyeurisme, pour moi.

    En tout cas, merci pour ton message, parce qu'il était très intéressant, et m'a permis de préciser ma pensée.
  6. SyberiaSyberia

    Le 02 septembre 2012 à 21:26

    Citation:
    Moi, j’ai vite tourné la page, parce que j’ai la chance d’être forte psychologiquement, ou peut-être parce que j’ai décidé que ça ne m’empêcherait pas de me construire.

    Ce passage m'a déplu.Non pas le fait bien sur que cette Madmoizelle ce soit remise de cet évènement dramatique,évidemment.Mais cela revient à dire que les filles qui ont vécu quelque chose de similaire et qui mettent du temps à se remettre,sans tourner la page très vite,sont faibles,voire pas assez fortes pour décider de se construire malgré tout.Ce qui est faux.

    J'ai trouvé ce témoignage touchant et flippant.J'aimerais faire preuve d'autant de réactivité et de sang froid si me trouvais face à une situation si terrible.
  7. DreambreakerDreambreaker

    Le 02 septembre 2012 à 21:28

    @Syberia C'est vrai que dit comme ça, on pourrait croire que je me "vante" de quelque chose. En réalité, c'est plus une tentative de trouver une explication, même si ni l'une ni l'autre ne me paraissent réellement convaincant. C'est assez maladroit, j'en suis désolée.
  8. DreambreakerDreambreaker

    Le 02 septembre 2012 à 21:36

    @Ashes. : C'est normal, je trouve ça important de répondre, et aussi un peu de "défendre" les personnes qui ont assisté à la scène et qui ont, eux, été choqués également. Ce n'est pas après eux que je me sens en colère, vraiment, mais voilà, ceux qui ont traversé, qui se sont approchés, m'ont posés un vrai problème, surtout qu'il n'y a aucune fierté à avoir à assister à une telle scène. En tout cas, merci pour ta gentillesse.

    EDIT : j'adore ton image de profil (oui, ça n'a rien à voir, mais voir la bouille de Jared ici détend un peu mon atmosphère).
  9. SyberiaSyberia

    Le 02 septembre 2012 à 21:54

    @Kiriothus Je ne voulais pas dire non plus que tu te vantais de quoi que ce soit,j'imagine que cela a dû être difficile pour toi de vivre ça et de le raconter aussi.J'ai juste voulu appuyer ce point parce que j'ai pensé aux autres filles à qui cela pouvait arriver.Merci pour ta réponse et pour ce témoignage :)
  10. DreambreakerDreambreaker

    Le 02 septembre 2012 à 21:57

    @Syberia : Merci à toi d'avoir lu et partagé ton opinion :)

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