J’ai testé pour vous… le syndrome de l’Inde, ou le pétage de câble à l’étranger

Mircéa Austen a beaucoup voyagé, mais c'est en Inde qu'elle a vécu une expérience... déconcertante. Récit et conseils après cette aventure pas commune.

J’ai testé pour vous… le syndrome de l’Inde, ou le pétage de câble à l’étranger

Le voyage, c’est ma passion. Avec un peu d’astuce, de travail et de chance, j’ai pu vivre de belles aventures : en Europe de l’Est, à Cuba, en Égypte…

Ayant l’habitude de voyager seule, je ne m’attendais pas à voir mon assurance remise en question du jour au lendemain. Pourtant, un stage en Inde pour une ONG m’a chamboulée.

Au commencement était le stage

Nous sommes en 2012, j’ai une licence 2 en science politique et philosophie, je cherche un stage. Quelle est ma surprise quand ma première tentative est la bonne : j’avais envoyé un message Facebook à un contact qui avait fondé sa propre ONG et qui était disposé à me prendre en stage sur le terrain !

Ça allait se passer comme dans un film hollywo… bollywoodien. Enfin, je croyais…

Je rencontre ma maîtresse de stage plusieurs fois et nous définissons ensemble ma mission : écrire pour les réseaux sociaux, faire en sorte de maintenir le lien entre les familles en France et les familles indiennes qu’elles aident par leur don via un système de parrainage. Cette ONG française avait un partenaire indien sur place : il fallait aussi assurer le suivi de plusieurs projets mis en place entre ces deux associations.

Ayant l’habitude de voyager, plutôt dégourdie d’esprit (enfin j’espère), j’étais très excitée à l’idée de rendre un de mes voyages utiles. Après une escale à Abu Dhabi, un étrange malaise m’étreint au moment même où je descends de l’avion…

Les syndromes du voyageur

La littérature et le Web fourmillent de témoignages très intéressants qu’on rassemble sous le nom de « syndromes du voyageur » pour parler de réalités très disparates.

Tous ces malaises ont en commun d’apparaître chez le voyageur à l’étranger, et de s’évanouir une fois qu’il est de retour au bercail.

Le grand public en connait surtout deux : le syndrome de Stendhal, aussi nommé syndrome de Florence, est célèbre depuis le récit du célèbre romancier de sa visite dans cette ville italienne. Il y subit une forte extase face à la contemplation de la beauté de la cité et de ses richesses artistiques. La ville de Jérusalem, pour des raisons plus religieuses, a provoqué le même type d’étourdissement chez 1200 personnes entre 1980 et 1993.

Très célèbre aussi, le syndrome de Paris toucherait les touristes japonais qui, alléchés par des campagnes de publicités idéalistes, découvrent une fois sur place un Paris sale, bruyant, désordonné. Selon l’ambassade du Japon à Paris, ce sont 20 touristes nippons par an qui sont touchés et rapatriés d’urgence.

Les gens qui prennent ce genre de photos empruntent-ils la ligne 13 aux heures de pointes ?

Le syndrome de l’Inde

Quand je suis descendue de l’avion, inexplicablement, je me suis tout de suite sentie mal à l’aise. Je n’avais pas ce courant d’adrénaline que j’avais ressenti à chacun de mes voyages.

Deux personnes, très gentilles par ailleurs, dépêchées par l’association, viennent me conduire à mon hôtel. Pendant le trajet, les présentations sont faites ; l’un d’eux est le père de la petite fille que ma famille et moi parrainons, c’est l’occasion d’un moment d’émotion partagée.

Pourtant, je reste sur l’étrange sensation de ne pas être à ma place. J’arrive à l’hôtel et une fois dans ma chambre, sans explication, je m’effondre aussitôt en larmes. Mettant ça sur le compte du décalage horaire, je ne dors pas vraiment et me retrouve sur le terrain le lendemain matin.

On me présente la structure et à nouveau surfit cette boule au ventre qui ne me quitte pas. Compréhensives, les équipes me laissent rentrer l’après-midi pour rattraper mon retard de sommeil : je passe en réalité des heures sur Facebook, sur le site du Monde, je parle à mes amis, je regarde des séries en streaming…

Durant n’importe lequel de mes autres voyages, je serais sortie en exploration ; là je reste calfeutrée, sans oser sortir de ma chambre. Quand enfin je pars faire le tour de la ville, le lendemain, le choc culturel est au rendez vous : tout bouleverse les repères occidentaux, d’autant plus que j’étais seule, petite nana paumée au milieu de la foule compacte de Chennai, ville très pauvre de 6 millions d’habitants.

M’en fous, j’ai pas le permis. 

Des mendiants dorment au sol, la tête reposant sur des pierres, au milieu de la foule, mais ce n’est pas ce qui me fait suffoquer : tu sais bien, en allant travailler pour une ONG, que tu vas être confrontée à la pauvreté.

Ce qui me déstabilise, c’est que je ne trouve rien à quoi me raccrocher : les odeurs, les sons, le rythme, tout est différent. Je pense qu’il faut aller en Inde pour le comprendre, car aucune description ne donnerait une idée concrète de cette impression très particulière de dépaysement total. Les gens sont adorables, mais la communication est parasitée par ces différences culturelles que d’habitude j’affectionne et qui font le sel des voyages. Cette fois-ci, je me sens trop épuisée pour établir le contact, et j’ai juste envie de me rouler en boule devant un film d’Audiard !

Au total, je passe une semaine quasiment sans dormir ni manger, à pleurer la nuit sans savoir pourquoi. La deuxième nuit, mes crises de panique commencent et je me retrouve tétanisée sur le lit. Je préviens ma maître de stage et ma famille, tous sont très compréhensifs : ils savent bien que je ne me plaindrais pas pour rien, surtout en voyage.

En fin de semaine, je fais une crise de panique plus forte que les autres : fourmis dans les jambes, le souffle coupé, les jambes paralysées, je reste figée sur mon lit. Je me précipite sur mon ordinateur : à n’importe quel prix, il faut que je rentre, il est hors de question que je passe à nouveau une soirée comme celle-là. C’est comme si un mode « survie » s’était déclenché en moi.

Un peu comme ça mais en plus nul. 

Rien, ni le fait de rencontrer des stagiaires françaises, ni la promesse d’un week-end sur une plage paradisiaque, ne me fait changer d’avis. Une fois dans l’avion du retour, mon stress, ma boule au ventre et mes angoisses cessent immédiatement. Les crises de panique disparaissent.

Régis Airault, psychiatre, s’est spécialisé dans l’étude du malaise provoqué par l’Inde chez les voyageurs ; il a notamment écrit Fous de l’Inde aux édition Payot.

« Chaque culture désigne à ses membres une destination où ils peuvent vaciller. Pour les Occidentaux, c’est l’axe oriental, avec le grand tour en Italie, Jérusalem, les îles et enfin le syndrome indien, sur les traces de Marco Polo. Ce sera la France pour les Japonais, les pays du Nord pour d’autres ou les lieux chargés de mysticisme… »

L’Inde est d’ailleurs le seul pays où certains consulats français sont dotés de psychiatres.

Cependant, il faut se garder de toute caricature : les « syndromes du voyageur » regroupent différentes réalités, de la crise de panique au passeport que l’on brûle avant de partir en courant, nu dans la forêt, se prenant pour le Christ réincarné !

Que faire si vous vous sentez mal à l’étranger ?

Il ne s’agit pas, dans cet article, de diaboliser le voyage en Inde. Au contraire, c’est parce que cette expérience est intense qu’elle mérite d’être vécue ! Paniquer en Inde m’a apporté beaucoup, paradoxalement.

J’ai pu compter sur mes proches et mes amis, j’ai osé dire « Ok, là j’arrête, j’ai besoin d’aide », ce qui tenait auparavant de la science-fiction et m’a fait beaucoup mûrir.

Selfie pris dans l’avion du retour 

Ça m’a aussi permis de comprendre que les carrières dans les ONG, ça attendra, parce que visiblement ce n’est pas pour moi, du moins pour l’instant.

Quand on aime voyager il est important d’apprendre plusieurs choses :

  1. Connaître son style de voyage : plutôt roots ou tout confort ? Il ne sert à rien de faire semblant d’être un-e hippie satisfait d’un sac à dos si c’est pour avoir le dos bloqué tout le reste du séjour parce qu’on ne supporte que les matelas bien confortables.
  2. Gnothi seauton : tout d’abord, il n’est jamais trop tard pour apprendre un peu de grec ancien. Ensuite, cette très jolie maxime était gravée sur le temple de Delphes, donc respect. Elle signifie « Connais-toi toi même » et je me permet de t’adresser ce conseil : tu viens de traverser une période délicate ? Tu es très jalouse et ta moitié te manquera beaucoup ? Fais un examen auto-critique aussi bienveillant que pointilleux, car en voyage il est fort possible que toutes ces pensées que tu imaginais mettre de côté reviennent au galop !
  3. Connaître ses limites physiques et émotionnelles : certains pays aux climats très durs, ou touchés par une très grande pauvreté, peuvent être éprouvants. Il est important, avant de s’engager dans un long voyage, de connaître ses limites : c’était mon cas et j’ai ainsi pu comprendre ce qu’il se passait dès les premiers jours du malaise, pour agir correctement.
  4. Connaître ses « soutiens » : ils peuvent être émotionnels… ou financiers. Savoir vers quels amis se tourner, ou quel proche solliciter en cas de grosses galères financières, est important. Il est bon de savoir qu’on n’est jamais coincé à l’étranger et qu’on pourra rentrer chez soi si besoin… ou tout simplement parler à un-e ami-e pendant deux heures malgré le décalage horaire !
  5. Connaître… sa paperasse : Combien ta carte bleue te permet-elle de retirer à l’étranger ? Quelles assurances couvre-t-elle ? En cas de maladie, comment te feras-tu rembourser ? Quelles sont les conditions de ton assurance rapatriement ? À toi de prendre tes responsabilités de jeune baroudeuse à bras-le-corps pour être sûre de voyager en toute sérénité. Ce n’est pas une option, ce n’est pas un luxe, ce n’est pas bourgeois : c’est de ta sécurité qu’on parle. Et de la santé mentale de tes parents, mais ça c’est autre chose !
  6. Connaître les numéros d’urgence : par connaître, j’entends « les avoir notés sur un papier qu’on garde sous la main », pas « dans l’iPad qui n’aura plus de batterie au moment opportun » ou « sur la note du restaurant que j’ai jetée hier pour vider mes poches». Parmi les numéros d’urgence, il y a ceux de ta banque (en cas de perte de ta carte bancaire), de tes proches, de tes assurances, de ton voyagiste, de ton hôtel, des services de secours (par exemple le 112 dans tous les pays européens) et du consulat français le plus proche de ta destination.
  7. Connaître sa destination : ça veut dire écumer les sites de témoignages, les reportages, peut-être même te balader via Google Street View dans ta ville d’adoption. Plus tu t’imprégneras de l’ambiance, plus rapidement tu trouveras tes marques une fois sur place. Indispensable aussi : consulter le site Conseil aux voyageurs du ministère des affaires étrangères !

À lire aussi : La santé en voyage : conseils d’une baroudeuse

Préparer au maximum son voyage permet, en cas de gros pépin, d’assurer au quart de tour.

Mais ça permet aussi, en cas de panique, de mal du pays ou toute autre angoisse, de savoir que, quoi qu’il arrive, tu es en sécurité et que, globalement, tu as où dormir, où manger. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais dans mon état, croyez-moi, j’aurais été bien incapable de lire les petites lignes de mon contrat d’assurance voyage !

Si tu prépares bien ton trajet et que tu l’abordes avec sérieux et sérénité, alors il n’y a aucune raison pour que les choses se passent mal. Les syndromes du voyageur restent extrêmement rares et doivent simplement servir à stimuler la vigilance de tous face à des signes annonciateurs inquiétants !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • EdocSil
    EdocSil, Le 25 octobre 2016 à 14h19

    @stephouw Pour le coup j'achève mon deuxième mois en Inde et je me sens beaucoup plus à l'aise maintenant que je sors des circuits touristiques que pendant mon premier mois! Moins d'arnaque, moins l'impression d'être un pigeon!

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