Si femme au volant, alors mort au tournant ?

C'est bien connu, les femmes et l'automobile, c'est incompatible (non). Comment fonctionne ce genre de stéréotype et quelle est son influence sur notre comportement ?

Si femme au volant, alors mort au tournant ?

Ce sont de petites phrases qui l’on croise souvent – sous prétexte d’humour, comme souvent avec les attaques sexistes : « Femme au volant, mort au tournant, hé ! », « Le créneau, c’est difficile pour vous, tu ne veux pas que je me gare à ta place ? ». La sentence nous tombe dessus plus ou moins régulièrement : les bonnes femmes, « ça » conduirait drôlement moins bien que les bonshommes.

Dans les faits, nos comportements semblent suivre l’adage. Dans les couples hétérosexuels, lorsque les deux membres sont en voiture, c’est plus souvent l’homme qui conduit. On remarque aussi que les femmes sont clairement minoritaires dans les métiers « de la route ».

Figurez-vous que pourtant, ces croyances  n’ont pas vraiment de fondement objectif… En effet, selon les bilans 2011 de l’Observatoire National Interministériel de la Sécurité Routière :

  • Les hommes sont plus souvent concernés que les femmes par les accidents de la route (629 hommes sur 100 000 chaque année vs. 343 femmes sur 100 000) et représentent 63% des victimes (toutes gravités confondues).
  • Les risques de décès, handicap lourd et handicap léger concernent plus les hommes que les femmes.

Peut-on alors parler de stéréotype des femmes et de la conduite automobile ? Ce stéréotype pourrait-il avoir des impacts sur nos cognitions et comportements ? Autrement dit, pourrions-nous être victimes d’une menace du stéréotype des « femmes au volant » (nous avions causé ensemble du concept de « menace du stéréotype » il y a foooort longtemps ; si tu en veux plus et plus sérieux, tu peux faire un tour là-bas) ?

Marie-Line Félonneau et Maja Becker (2011) se sont penchées sur le sujet et nous livrent une analyse passionnante. Les pendules sont remises à l’heure, et ça fait du bien !

Les chercheuses ont un objectif double : vérifier qu’un stéréotype négatif envers les femmes au volant existe et observer s’il a un impact sur les femmes (en d’autres termes, voir si les femmes sont confrontées à une menace du stéréotype). Pour l’expliquer simplement, le concept de « menace du stéréotype » fonctionne de la manière suivante : un stéréotype négatif (« mal conduire ») cible une catégorie sociale spécifique (« les femmes ») ; lorsque l’on active ce stéréotype (c’est-à-dire lorsque l’on pointe le stéréotype aux sujets de la catégorie sociale), il exercerait une pression psychologique sur les personnes ciblées et auraient un impact négatif sur nos performances.

En gros, si l’on vous dit que « les femmes ne savent pas se garer » et que vous êtes une femme, il y a de fortes chances pour que vous souhaitiez infirmer le stéréotype (en vous garant comme des reines)… Mais que l’inverse se produise ! La menace du stéréotype pourrait ainsi se caractériser par la peur de confirmer le stéréotype négatif de son groupe d’appartenance par nos performances. Le pire ? Vous n’êtes mêmes pas obligé-e-s d’adhérer au stéréotype pour que la menace du stéréotype « fonctionne ».

Mais revenons à nos moutons et à l’étude menée par M.L. Félonneau et M. Becker.

Étape 1 : s’assurer qu’il existe un stéréotype des femmes au volant

Pour ce faire, les deux chercheuses en psychologie sociale demandent à 32 étudiantes d’effectuer une « tâche d’association libre continuée » : elles donnent un mot-stimulus et demandent aux sujets d’y associer des termes, en distinguant la connaissance du stéréotype qu’a l’individu (ce qu’il sait du stéréotype en vigueur « pour autrui ») et son adhésion personnelle au contenu.

Après analyse, un stéréotype « massivement négatif » apparaît lorsque l’on demande aux sujets d’associer des termes liés aux croyances d’autrui (dans la consigne « pour autrui », 96% des termes proposés par les étudiantes sont négatifs) et s’articule autour des mots « incompétence » et « danger public » – ça fait plaisir. Les opinions personnelles semblent plus nuancées (les termes positifs et négatifs s’équilibrent) ; on remarque même des termes « neutres » explicitant le contenu sexiste du stéréotype. Pour les chercheuses, les étudiantes semblent vouloir « temporiser » le contenu négatif du stéréotype en lui accolant des éléments positifs (en notant par exemple la « prudence » des automobilistes féminines).

Si le stéréotype existe bien, menace-t-il les performances des femmes ?

Étape 2 : le stéréotype a-t-il un impact négatif sur les femmes ?

Ici, l’équipe scientifique cherche à mettre en évidence les effets de menace du stéréotype sur les performances des femmes à un test « routier » – 56 étudiantes, toutes titulaires du permis B, passent cette fois l’examen du code de la route. Est-ce que, si l’on active le stéréotype « femme au volant », les performances des étudiantes seraient inhibées ?

Pour observer le phénomène potentiel, les chercheuses mettent en place deux conditions :

  • Dans l’une, on active le stéréotype (en donnant oralement la consigne « Vous allez passer un test de code de la route pour une enquête, dans le cadre d’un questionnement sur la sécurité routière, enquête qui fait partie d’un programme de recherche dont le but est de déterminer quelles sont les différences entre hommes et femmes observées pendant la conduite » – la consigne reste « modérément explicite », elle introduit l’idée de différence mais n’indique pas le sens).
  • Dans l’autre, on ne fait rien de particulier (ce sera donc la condition de « contrôle » ; on donnera oralement la consigne « Vous allez passer un test de code de la route pour une enquête dans le cadre d’un questionnement sur la sécurité routière »).

 

Verdict ? C’est un strike : dans la condition « activation du stéréotype », les étudiantes font significativement plus d’erreurs que dans la condition de « contrôle ».

Si on résume, la seule mention d’une différence hommes-femmes suffit à faire dégringoler les performances des femmes dans ce test ! Pour Félonneau et Becker, dans cette situation, les femmes craindraient de n’être perçues que « comme des membres interchangeables de leur groupe social ». Cette crainte induirait une pression supérieure, qui induirait une baisse des performances (et donc une augmentation du nombre d’erreurs). OKAY.

Et donc ?

Et donc, ce type de recherche est extrêmement important. Si la conduite vous importe peu ou ne vous semble pas un enjeu crucial pour l’égalité hommes-femmes, la menace du stéréotype, elle, peut intervenir dans bien d’autres domaines et avoir bien d’autres conséquences.

Regardons-le sous cet angle : les femmes sont la cible d’un stéréotype négatif qui affirme qu’elles sont mauvaises conductrices, ce stéréotype pourrait bien avoir des conséquences à la fois cognitives (les femmes pensent elles-mêmes être de moins bonnes conductrices que leurs homologues masculins) et comportementales (les femmes agissent en fonction de cette croyance).

C’est là que les choses se gâtent : estimer que l’on est forcément moins bonne à quelque chose parce que l’on est une femme, c’est risquer de tomber dans ce que l’on nomme les « mécanismes d’auto-élimination ». Risquer de spontanément se désinvestir et limiter ses ambitions. Risquer aussi de justifier les rapports sociaux tels qu’ils sont, et ne pas œuvrer pour un changement – « On dit ça parce que c’est vrai », « Il n’y a pas de fumée sans feu, quoi ». EH BEN SI, Y EN A.

Passez maintenant ces constats et ces risques dans le monde du travail : que se passe-t-il si, parce qu’on dit que les femmes y arrivent moins, vos ambitions se réduisent et que vous vous désinvestissez de votre job ? Vous risquez de confirmer la croyance : vous y arriverez moins.

On va prendre un grand souffle, et on va se dire des choses qui ne font pas forcément plaisir – ça ira drôlement mieux en prenant conscience de ça une bonne fois pour toutes. Dans leur article, Marie-Line Félonneau et Maja Becker citent les travaux de Loger, Walton Spencer, Iserman et Von Hippel (2009) qui nous apprennent que « il suffit […] que les femmes perçoivent un indice de stéréotypie négative dans l’environnement de travail ou d’études pour qu’elles sous-performent ».

Avoir conscience de tout ça, c’est faire un pas de plus vers le changement, un pas de plus dans la compréhension de certains mécanismes relous…

Non, nous ne sommes pas de moins bonnes conductrices. Nous ne sommes pas non plus de moins bonnes travailleuses. Ni de moins bonnes dirigeantes. En revanche, oui, nous pouvons être nos propres ennemies – et on en a déjà bien assez comme ça. Alors oui, on va se mettre au boulot et retourner le monde !

Pour aller plus loin :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Ysia
    Ysia, Le 18 mars 2013 à 18h08

    J'adore conduire et je pense être une bonne conductrice. Mais je dois avouer que je déteste faire les créneaux, même si au final j'y arrive. Je sais que j'ai peur de le rater et de devoir recommencer, que les autres automobilistes ou piétons me regardent et se disent "ah c'est une femme, elle a du mal c'est normal". J'ai tellement envie de leur clouer le bec en réussissant un créneau parfait.. sauf que bien souvent j'essaye de trouver une place "facile" pour ne pas prendre le risque de me planter et de renforcer le stéréotype de la femme au volant. Evidemment je sais que sans pratique ça va être difficile d'avoir plus confiance en ma capacité à faire des créneaux.

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