Simone de Beauvoir : ses fesses, son oeuvre

Figurer, nue, en couverture d’un grand magazine : on peut dire que feu Simone de Beauvoir a atteint une sorte de consécration médiatique en 2008, lorsque Le Nouvel Obs a exposé les rotondités de la philosophe et romancière à tout un chacun. C’est ainsi : la fesse, même féministe, fait vendre – à condition de […]

Simone de Beauvoir : ses fesses, son oeuvre

nouvel obs simone de beauvoirFigurer, nue, en couverture d’un grand magazine : on peut dire que feu Simone de Beauvoir a atteint une sorte de consécration médiatique en 2008, lorsque Le Nouvel Obs a exposé les rotondités de la philosophe et romancière à tout un chacun. C’est ainsi : la fesse, même féministe, fait vendre – à condition de la retoucher, puisque que, comme tu le sais, nous vivons dans un monde où la cellulite n’existe pas. Rassure-toi : je ne vais pas partir dans un pamphlet à l’égard de ces vils dominateurs patriarcaux qui ont osé remanier son derrière. Non, ce qui semble plus gênant, c’est à quel point son popotin a centralisé l’attention, alors que de un, elle a quand même une coiffure très réussie qui mériterait qu’on s’y attarde, et que de deux, elle a aussi écrit quelques bouquins qui présentent plus d’intérêt que sa culotte de cheval, malgré tout le respect dû aux capitons de Sainte Simone.

Si tu fais confiance à la pertinence de Michel Drucker pour éclairer l’œuvre de Simone de Beauvoir, tu peux feuilleter le numéro du Nouvel Obs qui lui est consacré – je n’invente rien, il fait partie des intervenants sollicités. Sinon, lis la suite.

« ON NE NAIT PAS FEMME, ON LE DEVIENT » : KESSKESSAVEUDIR ?

Ce qu’on retient du Deuxième Sexe – son ouvrage théorique majeur – c’est cette fameuse phrase aussi brève que sibylline : « on ne nait pas femme, on le devient ». On comprend sans peine qu’il soit tentant de s’arrêter là, vu que le livre fait deux tomes et s’embarque parfois dans des développements douteux : Beauvoir est sans doute la seule féministe de toute l’histoire de l’humanité qui s’est sentie obligée d’évoquer sur plusieurs pages le mode de reproduction des oursins pour étayer sa thèse. Cependant, il faut quand même creuser un peu pour comprendre ce que cette phrase peut bien vouloir dire.

A première vue, ça a l’air assez difficile à appréhender : il s’agit en même temps d’une évidence et d’un contresens, puisque la grande majorité des nourrissons naissent dotés d’un appareil génital clairement identifiable (donc un bébé fille est déjà une fille, pas de doute là-dessus) mais pas complètement développé (pas de seins, ni des règles, ni de poils, enfin tu vois l’idée).

L’erreur d’une telle appréhension, c’est qu’elle part d’un point de vue biologique (le phénotype et son copain le génotype, rappelle-toi ton programme de SVT de troisième) alors que l’assertion de Momone se situe sur un plan sociologique. Elle n’écrit pas « on ne nait pas une femme », mais « on ne nait pas femme ». Autrement dit, elle ne s’attaque pas à la réalité d’une différenciation sexuelle mais à son élaboration sociale en tant que concept, qu’essence, qui s’appuie sur un lourd historique : dès les chansons de geste du Moyen-âge, les héros masculins ont leurs caractéristiques propres tandis que les femmes sont souvent réduites à certains traits, toujours les mêmes, qui sont peu à peu érigés comme éternels, donnant naissance à une notion du « féminin » qui fait fi des particularités pour essayer de couler toutes les femmes dans un même moule. Les femmes y gagnent un peu, c’est sûr : elles sont mises sur un piédestal tant qu’elles correspondent à ce qui est attendu d’elles. Mais ce respect dû à l’éternel féminin constitue aussi un outil d’infériorisation. La galanterie témoigne bien de cette ambigüité : tenir la porte, inviter au restaurant sont des marques de déférence à l’égard des femmes, mais renvoient aussi à l’idée que les femmes sont moins riches, dépendantes, bref, qu’elles appartiennent au sexe « faible ».

ET POURQUOI CA CONCERNE LES MADMOIZELLES DU XXI° SIECLE ?

On peut s’interroger sur l’actualité de l’analyse de Beauvoir. Elle écrivait en 1949, à une époque où les femmes ne pouvaient pas porter de pantalon, où il était illégal pour une femme de travailler sans l’accord de son mari, où l’avortement était un crime. Désormais, force est de constater que les choses avancent, que personne ne conteste ton droit à enfiler un slim (exceptée peut-être ta grand-mère), et que les hommes ne sont plus galants (non non, pas même ton grand-père).

Mais quand on y fait un peu attention, les références aux qualités censément féminines sont légion. Certains prétendent que les femmes sont plus douces en politique – il ne me semble pas que Margaret Thatcher ou Angela Merkel aient passé leur mandats à distribuer de la brioche aux pauvres et aux déshérités parce que leur instinct maternel les y poussait. D’autres que les filles sont plus bavardes. D’autres encore qu’elles sont moins sportives. L’énoncé de ces différences, parfois réelles, n’est pas gênant. Mais l’oubli qu’elles sont construites socialement, qu’elles naissent de l’éducation et des codes sociaux rencontrés tout au long de la vie (ce qu’on appelle la socialisation en sociologie), est agaçant. Voire révoltant. Car prétendre que tout est naturel, c’est présenter comme impossible le changement. Et ça, Beauvoir l’avait mis en évidence et combattu avec brio il y a cinquante ans déjà (je ne sais pas si tu sens les trémolos d’amour dans ma voix, mais ils y sont).

Si l’éternel féminin n’est plus aussi clair qu’auparavant, il n’est donc pas forcément moins présent : les magazines féminins passent notamment leur temps à construire des images de « LA » femme, et à essayer de nous vendre les produits qui nous permettront de l’être. Il ne s’agit pas de refuser toute forme de différence entre les sexes – si ton copain veut t’inviter dans un restau gastronomique, je crois qu’il a la bénédiction de Simone – mais de s’interroger sur sa signification, sur son origine sociale, pour être libre de choisir sa féminité. Pour être libre tout simplement.

Bref : si tu as cinq minutes devant toi, file lire l’introduction au Deuxième Sexe. Et si tu sais comment elle réussit son chignon tressé de la mort qui tue, ça m’intéresse.

> Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir, 8 euros sur Amazon

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Marie Obrigada
    Marie Obrigada, Le 12 août 2010 à 12h09

    Très intéressant cet article. Certians écrits de Simone de Beauvoir sont sur ma liste de livre à lire. Ce que tu es dis là, avec beaucoup d'humour me donne envie de me lancer.

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