Sexisme sur France Télévisions : le temps des explications

Philippe Candeloro persiste et signe dans Le Monde : il ne comprend pas les critiques autour du sexisme lors des Jeux Olympiques de Sotchi. Philippe, Marie-Charlotte est là, le drapeau blanc levé, pour t’expliquer le fond du problème, sans accusations.

Sexisme sur France Télévisions : le temps des explications

Dans les épisodes précédents, le CSA avait adressé une mise en garde ferme à France Télévisions. La chaîne n’avait pas réagi malgré de nombreuses plaintes de téléspectateurs et plusieurs articles de presse — dont le nôtre — pointant le sexisme de certains commentaires pendant la couverture des Jeux Olympiques de Sotchi.

La défense des principaux concernés a été pour le moins maladroite jusqu’à présent. Nelson Monfort s’est défendu de tout sexisme, arguant qu’il avait « une femme et deux filles ». Philippe Candeloro considère qu’il s’agit de la complainte d’une poignée d’individus dépourvus d’humour et des « coincés de la fesse » selon ses termes.

Une ligne de défense qu’il maintient dans un récent entretien accordé au journal Le Monde. Il ressort clairement de cette interview et des précédentes déclarations de Philippe Candeloro qu’il ne pense pas à mal, il semble sincèrement surpris par ces critiques.

Philippe – je me permets de t’appeler Philippe, le vouvoiement est si formel, ça fait très « coincé de la fesse », comme tu dis. Je crois que nous sommes partis du mauvais pied, et je voudrais remettre les compteurs à zéro, en toute bienveillance.

Ce n’est pas Philippe Candeloro le problème

Au risque de me répéter, je suis une grande, que dis-je, une ÉNORME fan de patinage artistique. Ton D’Artagnan figure au palmarès de mes programmes longs préférés, aux côtés de l’Homme au Masque de Fer de Yagudin et de la Tosca de Plushenko.

Quand on dénonce le sexisme des commentaires, ce n’est pas toi personnellement le problème. Et j’irais même plus loin : ce ne sont même pas tes propos qui sont en cause — après tout, si tu trouves telle ou telle patineuse sexy, tu en as bien le droit. Il n’est pas interdit de trouver les gens attirants physiquement, encore moins de l’exprimer.

Le problème n’est donc ni toi, ni ce que tu dis, mais le fait que tu le dises à l’antenne d’une chaîne du service public. Le problème c’est qu’on ne puisse justement pas changer de chaîne, comme tu le conseilles dans ton interview :

« Celui qui n’apprécie pas est libre de changer de chaîne, plutôt que d’essayer de me priver de ma liberté d’expression. »

Ta liberté d’expression a pourtant des limites. Dès que tu commentes le patinage artistique en tant que consultant sur une chaîne qui a l’obligation légale de veiller à la promotion de l’égalité et au respect de la dignité des femmes, tes propos ne relèvent plus de la liberté d’expression, ils sont soumis à un devoir d’exemplarité.

Égalité et exemplarité

Il existe aujourd’hui une fracture assez nette entre les personnes qui sont sensibilisées au sexisme, et celles qui ne le sont pas. Quand on regarde l’intervention de Daniel Bilalian au Grand Journal, on constate aisément que tu es loin d’être la source ni la cause du problème, Philippe.

Le but de la critique qui a été exprimée à l’encontre de ton « style » de commentaire n’était pas d’avoir ta tête, ni celle de tes supérieurs chez France Télévisions. Ce n’est pas un problème de personnes, c’est un problème de fond : on ne peut pas avoir une chaîne du service public qui traite les sportives comme des sous-athlètes. On ne peut avoir des consultants embauchés pour faire des commentaires au seul profit des hommes hétérosexuels.

Alors quand tu dis : « Je ne suis pas journaliste et je ne sais pas si le CSA a le pouvoir de m’infliger un blâme. C’est sans doute pour cela qu’il [le CSA] a visé France Télévisions », je me permets d’insister : ce n’est pas toi personnellement qui est mis en cause par la critique, mais plutôt l’absence de réaction de la chaîne face à des propos qui sont contraires à son obligation légale de lutte contre les atteintes à la dignité de la femme.

C’était d’ailleurs explicitement pointé dans la décision du CSA d’adresser une mise en garde ferme :

« Selon l’article 43-11 de la loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 modifiée « [les sociétés nationales de programme] mettent en œuvre des actions en faveur de la cohésion sociale, de la diversité culturelle, de la lutte contre les discriminations, les préjugés sexistes, les violences faites aux femmes, les violences commises au sein du couple et de l’égalité entre les hommes et les femmes. »

Le Conseil a estimé que les propos tenus par ces commentateurs, par leur teneur et leur caractère graveleux portant en particulier sur l’aspect physique de sportives, étaient extrêmement déplacés et que certains d’entre eux étaient même de nature à refléter des préjugés sexistes. Face aux réactions suscitées par ces propos, le Conseil a relevé, en le regrettant vivement, que la direction responsable des sports s’en était tenue à une attitude de dénégation.

Il considère que le service public se doit d’être exemplaire en matière de promotion de l’image et de la place de la femme. Par conséquent, le Conseil, qui a déjà attiré l’attention de France Télévisions sur la contradiction entre, d’une part, les actions menées au niveau du groupe en la matière et, d’autre part, la teneur des propos tenus au sein de certains de ses programmes, lui adresse une mise en garde ferme. »

Décision du CSA, publiée le 17 mars 2014

C’est bien l’attitude de la direction de France Télévisions qui est sanctionnée ici.

« Si on ne peut plus faire de compliments… »

Il y a un deuxième point sur lequel il y a visiblement eu malentendu entre les critiques et toi, Philippe. Outre le fait qu’il ne s’agit aucunement d’une vendetta et que tu n’es pas le bouc émissaire du sexisme (les candidats à ce titre sont beaucoup trop nombreux, et l’on retiendra surtout ceux dont l’intention de nuire est manifeste, ce qui est loin d’être ton cas), le problème n’est pas non plus d’avoir offensé les patineuses en question ; je te cite :

« À Sotchi, j’ai dit de la patineuse italienne Valentina Marchei qu’elle avait autant de charme que Monica Bellucci avec un peu moins de poitrine. Je la connais personnellement et je lui ai déjà dit cela de vive voix. Si elle se plaignait que je l’ai répété à l’antenne, je lui présenterais mes excuses. Si on peut plus faire un compliment à une jolie femme, l’humanité régresse sérieusement… »

Bien sûr qu’on peut toujours faire des compliments, hé ho ! C’est très courtois. Mais un compliment n’en est pas un dans toutes les situations.

Le sexisme ordinaire, ce fléau quotidien

Forcément, c’est une situation que tu ne connais pas, car tu n’en as pas l’expérience. Mais dans de trop nombreuses situations de la vie quotidienne, des hommes (et des femmes) confondent compliment et condescendance, considération bienveillante et discrimination. C’est que la ligne est parfois ténue, et on aurait tort de reprocher leur ressenti aux premières concernées. Je m’explique.

En tant que (jeune) femme, je reçois beaucoup de remarques sur mon physique, pas vraiment sollicitées. J’évolue surtout dans une société qui tend généralement à ramener les femmes à leur physique (vois à ce sujet la grande variété des complexes qu’on peut développer). Ce sont des idées reçues profondément ancrées dans l’inconscient collectif, ce sont des réflexions souvent prononcées avec humour, voire avec sympathie.

À force d’enfermer les femmes dans un seul critère de valorisation, celui de l’apparence physique, toute appréciation qui les renvoie à ce critère n’est alors plus un compliment, mais participe à une oppression ordinaire.

En clair, quand on me répète à longueur de journée, de posters dans le métro, de couvertures de magazines, de pubs à la télé que mon apparence constitue ma principale qualité, j’ai tendance à ne plus apprécier les « compliments » sur mon apparence, surtout lorsque je me démène pour apporter autre chose, démontrer une performance, et qu’au final, c’est encore et toujours mon physique que l’on remarque.

Quand je m’attache à réussir un dossier ou un briefing, et que mon supérieur commente ou complimente mon choix vestimentaire pour la réunion tandis qu’il salue la qualité du travail de mes collègues masculins, ce n’est pas un compliment. C’est dévalorisant, parce que la qualité de mon travail passe au second plan, mon apparence lui « vole la vedette ».

Mais je ne peux pas échapper à cette situation, car si je soigne moins mon apparence, cela me sera reproché, on me dira « négligée ».

Mon cher Philippe, je t’ai peu entendu vanter la plastique tout à fait remarquable des compétiteurs masculins. En revanche, pour les demoiselles, ça y va. Et il est là, le souci. Je ne te demande pas de commencer à complimenter le cuissot ferme et tentateur de ces messieurs, mais de comprendre que c’est cette différence de traitement qui nous pose problème.

Un compliment peut cacher une insulte

Les patineurs sont des athlètes professionnels, et tu commentes leur prestation en professionnel, toujours avec humour et légèreté. Mais les patineuses sont avant tout des femmes, et tu ne manques pas de le rappeler. La prestation passe en second plan.

Et les femmes en ont vraiment marre que leur apparence physique soit systématiquement au premier plan, quoiqu’elles fassent.

À ce sujet, rappelle-toi de l’avalanche d’insultes dont Marion Bartoli a fait l’objet après avoir remporté le tournoi de Wimbledon. C’est la troisième Française de l’Histoire à accrocher un titre du Grand Chelem à son palmarès, mais il a plutôt fallu commenter abondamment son physique.

Le commentateur de la BBC a « voulu faire une remarque sexiste, mais finalement non ». Des milliers d’internautes ont regretté la défaite de Sabine Lisicki sur les réseaux sociaux, parce qu’elle aurait été « une plus jolie gagnante ».

Alors non, ce n’est pas qu’on ne peut plus faire un compliment comme tu dis, c’est justement que certaines phrases sont loin d’être des compliments. De la même façon que malgré ma passion profonde pour le patinage, je suis incapable de distinguer un Axel d’un Lutz et que je m’en remets à ton expertise sur la question, je te demande de t’en remettre à la nôtre sur la question du sexisme. Tu n’en as pas l’expérience au quotidien, tout comme je suis incapable de tenir droite sur des patins.

Pour finir mon cher Philippe, et je m’adresse à toi autant qu’à tous ceux qui partagent ton avis et ton ressenti face aux critiques de tes commentaires : tout ce qu’on te demande, c’est d’apporter ton expertise sur les épreuves de patinage, avec humour et légèreté.

Tout ce qu’on demande à France Télévisions, c’est de permettre à tou•te•s les téléspectateur•ice•s la possibilité d’apprécier les programmes, sans se sentir exclues d’une cible qui serait en réalité réduite aux hommes hétérosexuels.

Je regarderai les championnats du monde, même si Nelson Monfort et toi continuez de les commenter, parce que je n’oublie pas que tu as hautement contribué à la popularisation de ce sport et aux succès de l’équipe de France dans cette discipline. J’aimerais juste que tu comprennes que les griefs qui ont été exprimés ne sont pas des attaques personnelles, mais l’expression d’un ras-le-bol profond.

J’espère que ces quelques lignes auront servi à éclaircir les critiques qui ont pu être formulées non sans virulence, y compris par moi-même. Elles sont surement plus utiles lorsqu’elles sont expliquées posément, sans accusation indignée.

C’est que tu dois bien être capable de ton côté, ainsi que tous ceux qui acquiescent à tes propos, de faire l’autre moitié du chemin en apprenant à respecter les athlètes féminines et les téléspectatrices qui partagent ta passion pour cette discipline.

Pour aller plus loin sur ce sujet…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lady Von Duck
    Lady Von Duck, Le 27 mars 2014 à 5h31

    @Tatsue Tu as sans doute raison, et après tout si ça fonctionne et que ça peut faire changer les mentalités tant mieux. Esperons que la pédagogie vaincra

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