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Le sexisme « bienveillant », quand les hommes nous traitent comme de petites choses fragiles

Le sexisme peut prendre plusieurs formes différentes… Dont une « bienveillante ». Justine décrypte cette notion à travers plusieurs expériences psychologiques.

Il y a quelques semaines, une madmoiZelle nous a écrit pour partager ses interrogations :

« Bonjour madmoiZelle, je vous contacte car j’aimerais des informations sur un sujet. Malheureusement je ne trouve rien sur Internet, même en bibliothèque je peine à trouver.

J’aimerais savoir d’où vient le « complexe du père » chez l’homme.

Je m’explique : j’ai récemment constaté que beaucoup d’hommes avaient tendance à jouer les « papas » avec leur compagne.

Je ne ne parle pas du côté « il me donne des ordres » mais d’un côté plus bienveillant et protecteur avec sa compagne, l’idée d’aimer la protéger et de la voir comme une sorte de petite « princesse ». »

Certaines d’entre vous se sont peut-être déjà posé des questions similaires — et, bien sûr, d’autres pourraient proposer des pistes…

Les réponses à ces questionnements sont complexes, multiples… mais commençons par le commencement !

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Nous grandissons dans un monde « genré »

Dès notre plus jeune âge (et même avant notre naissance), nous évoluons dans un monde où notre « genre », et les stéréotypes qui y sont associés, occupent une place capitale.

Pour faire simple, cela signifie que nous serons perçus différemment en fonction de notre genre et que la société n’attendra pas la même chose d’une personne de genre féminin ou masculin.

Trois chercheur•ses (Rubin, Provenzano et Luria, 1974) ont construit une expérience particulièrement éloquente : 24 heures après la naissance d’un enfant, les scientifiques ont proposé aux deux parents de donner leurs impressions sur leur nouveau-né.

Les chercheur•ses se sont aperçu•es que les réponses des parents étaient déjà très stéréotypées : les garçons étaient décrits comme « grands » et « solides », tandis que les filles étaient « mignonnes », « petites », « belles »

Autrement dit, les résultats de la recherche suggèrent que les stéréotypes liés à notre genre commencent déjà à la naissance.

De nombreuses études ont été menées à ce sujet et nous ont appris, par exemple, que les adultes utilisent plus souvent une voix douce pour parler à une petite fille et une voix plus vigoureuse pour les petits garçons.

Mais aussi que les garçons sont plus souvent décrits comme « agressifs », qu’on les pousse à être indépendants et compétiteurs et les filles à être plus passives…

Il est fort probable que nos parents ne nous éduquent pas de la même manière selon notre genre et que notre entourage social (nos proches, nos instituteurs et institutrices, nos pairs…) adopte également une attitude différente envers les filles et envers les garçons.

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Nous intériorisons très vite nos « rôles de genre »

Tous ces comportements et toutes ces attitudes de notre entourage ont un impact sur la manière dont nous nous construisons : très rapidement, nous « enregistrons » les rôles de genre et intériorisons ce qui est acceptable ou non socialement si l’on est une fille ou si l’on est un garçon.

Pour donner un exemple de cet impact, un groupe de six chercheur•ses (Weinraub, Clemens, Sachloff, Ethridge, Gracely & Myers, 1984) s’est penché sur la perception des rôles de genre d’enfants âgés de 2 à 3 ans.

Une fois encore, les résultats sont édifiants : dès 2 ans, les enfants auraient conscience des rôles de genre et montreraient des préférences à l’égard de jouets « genrés » (qui correspondent à leur genre)…

En début d’année, Anouk présentait une autre illustration de l’effet des stéréotypes sexistes : des chercheur•ses ont raconté une petite histoire à 400 enfants, âgé•es entre 5 et 7 ans.

Cette petite histoire mettait en scène un personnage « très très intelligent », sans préciser son genre.

À la fin de la lecture, les chercheur•ses interrogeaient les enfants : le personnage était-il une fille ou un garçon ?

À 5 ans, les enfants répondent que le personnage correspond à leur propre genre. En revanche, dès 6 ans, les filles sont moins nombreuses à faire ce choix que les garçons…

Cette intériorisation des rôles de genre modèle la manière dont nous appréhendons le monde.

À tel point que, parfois, nous irons jusqu’à nier la réalité de ce que nous voyons si cette réalité n’est pas conforme à nos attentes genrées — en 1990, un chercheur, Sheldon de son petit nom, a réalisé une expérience au cours de laquelle un enfant dont la mère est médecin affirme que seuls les hommes sont médecins.

En fin de compte, nos choix, nos perceptions, nos attitudes, nos comportements… tout pourra être imprégné de stéréotypes de genre.

Très tôt, les rôles de genre signalent aux petites filles qu’elles seraient de petits êtres fragiles, doux, qu’il faudrait protéger… et aux petits garçons qu’ils devraient être forts, solides et protecteurs.

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Le sexisme « bienveillant », qu’est-ce que c’est ?

Si l’on schématise les choses, donc, en grandissant, un petit garçon comprend qu’il ferait partie d’un « sexe fort », qu’il aurait plus de force physique, qu’il saurait mieux conduire, qu’il serait un futur « chef de famille », qu’il aurait à l’avenir le devoir de « protéger » sa compagne…

Pourquoi ça craint ? Parce que ce sont des stéréotypes, et qu’ils contribuent à alimenter linégalité et les rapports de domination entre les femmes et les hommes. Parce que, selon les chercheur•ses, il y a deux faces au sexisme :

  • Le sexisme hostile, que vous connaissez sans doute très bien, malheureusement : « Les femmes ne sont pas capables de ceci ou cela, les femmes doivent s’occuper des tâches ménagères, avoir un utérus prédispose à la cuisine »…
  • Le sexisme « bienveillant », qui correspond, pour simplifier, au paternalisme, à tous les discours qui disent qu’une femme est un trésor, qu’on doit la chérir et la protéger, et gnagnagna.

La madmoiZelle qui nous a écrit a été confrontée à ce sexisme bienveillant et, sans pouvoir mettre le doigt dessus, était chiffonnée par le sujet : lorsque mon mec veut me protéger, c’est positif, non ? Alors pourquoi quelque chose me dérange là-dedans ?

Je vous le donne en mille : parce que cette attitude est sexiste.

Le sexisme bienveillant apparaît comme quelque chose de « positif » (parce qu’il serait lié à des « valeurs » positives, à des intentions nobles)(mais bien sûr), mais fait autant de dégâts que le sexisme hostile.

Par exemple, des chercheur•ses (Muriel Dumont, Marie Sarlet, Benoit Dardenne, 2010) ont montré certaines conséquences du sexisme bienveillant.

Lorsqu’elles y sont confrontées, les femmes voient leurs performances (cognitives, mnésiques…) dégringoler. Le sexisme bienveillant peut même nous mener à nous penser « moins compétentes » !

In fine, le sexisme bienveillant n’est ni positif, ni anecdotique : il contribue au maintien des rapports de domination et des inégalités femmes/hommes.

Nous n’avons pas besoin d’être particulièrement secourues ou protégées : en revanche, nous avons particulièrement besoin d’atteindre l’égalité. De toute urgence.

Si un jour, votre partenaire fait preuve de sexisme bienveillant, dites-lui : vous n’avez pas besoin de sa protection, vous avez besoin qu’il prenne conscience de son sexisme, et qu’il cesse.

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