Le traquenard amoureux – Chronique de l’Intranquillité

Pour la Saint Valentin, Ophélie et son copain n'ont rien fait. Rien du tout. Pas bien grave, me direz-vous. Sauf qu'apparemment, si, c'est grave...

Le traquenard amoureux – Chronique de l’Intranquillité

?« Alors, ton chéri t’a offert quelque chose pour la St Valentin ? »

Ô tristesse et désespoir, quand le carrosse de Cendrillon se transforme en citrouille passé minuit, à notre échelle, nous nous transformons en guimauve chaque quatorze février. Dans un premier temps, mon copain n’est plus tout à fait un homme comme un autre, il se transforme magiquement en « chéri ». Ensuite, on ne me demande pas si moi, je lui ai offert quelque chose pour la fête des amoureux ; non, c’est lui qui doit tenir la comptabilité sentimentale. Moi je ne suis que la dépositaire de ses attentions, je suis une sorte de récipient, comme un vase dans lequel on plongerait un bouquet de fleurs.

« Non. »

Ma réponse est lapidaire mais dépourvue d’aigreur ; je ne fête pas la Saint Valentin car j’estime ne pas pouvoir tout célébrer. En ce début d’année je me suis focalisée sur l’épiphanie et ses couronnes, j’ai festoyé en faisant sauter les crêpes à la Chandeleur et j’ai communié dans la graisse des beignets de Mardi Gras. Alors comme la fête des amoureux m’aurait sûrement causé une indigestion sirupeuse, j’ai passé mon tour.

« Ah bon, vous n’avez jamais rien fait pour l’occasion ? »

Ah si, je lui ai bien offert une rose pendant les premières années. J’entrais timidement chez le fleuriste qui se frottait les mains pour raquer cinq euros contre un jonc coiffé d’une corolle rouge totalement fermée ou si épanouie qu’elle s’apprêtait à pourrir. Et puis j’ai arrêté de lui en offrir car nous étions pris d’une culpabilité infinie au moment de jeter la plante morte – qu’est-ce qui est plus tragique que de jeter des fleurs à la poubelle, vous pouvez me le dire ?

Alors nous gardions les roses séchées : je lui en offrais pour son anniversaire, pour sa fête, pour rien. Nous avions un beau bouquet de feuilles mortes, c’était charmant mais un peu encombrant et le jour de notre déménagement nous avons été obligés de tout jeter. C’était si cruel que depuis, je ne lui ai plus offert de roses.

« Et maintenant vous ne faites plus rien ? Pas de repas ? Pas de chocolats ? »

C’est à croire qu’il y a un véritable problème dans le fait de ne pas fêter la Saint Valentin lorsqu’on est en couple : on passe pour des gens qui ne s’aiment pas. Il faudrait presque argumenter sur le caractère consumériste de la chose pour justifier notre abstention, ce serait mieux compris par les autres, mais non, je n’ai rien à reprocher à la Saint Valentin, je me contente de passer à côté sans la voir, tout comme je ne ressens pas d’outrage à ne pas fêter Thanksgiving ou Hanoucca : on ne peut pas être de toutes les réjouissances, merde.

Et puis je vais vous donner mon avis sur la chose : ma meilleure St Valentin, elle a eu lieu lorsque j’étais au collège. Secrètement amoureuse d’un garçon d’une classe voisine, je lui avais composé une somptueuse lettre d’amour anonyme à base de mystifications identitaires que j’avais illustrée de majestueux Word Art multicolores. J’avais peut-être même écrit « Je t’aime » en Comic Sans MS tout en bas de la page. Je me vois encore en train de retourner l’annuaire à la recherche de son adresse et je me souviens de mes pieds qui ont tourné cent fois autour de la boîte aux lettres avant d’oser y plonger la sulfureuse épître.

Toute adolescente niaise qui n’a pas envoyée de lettre d’amour anonyme pour la Saint Valentin a potentiellement raté quelque chose dans sa jeunesse ; moi depuis ce coup d’état sentimental, je me suis retirée des affaires et des démonstrations d’amour. Car en grandissant, la folie inhérente à l’amour devient normée à chaque mi-février, comme one le voit avec ceux qui disent ne rien faire pour l’occasion et qui se retrouvent tout de même à acheter un petit quelque chose « au cas où » l’autre aurait prévu une surprise. On se met la pression en milieu de semaine pour trouver le temps d’avoir une attention louable envers l’être aimé, car on sent l’obligation pointer sous le sentiment.

Au fond, personne n’est dupe et on se sent un peu ringard avec notre encombrant bouquet au milieu de la rue, chargé-e comme une mule, sous le regard inquisiteur des non- valentins muettement moqueurs. Mais il faudra bien avoir quelque chose à répondre à l’éternel « Alors, vous avez fait quoi pour la Saint Valentin ? » qui retentira autour de la machine à café le quinze au matin, face à la collègue qui aura eu un massage intégral des cuticules et une peluche moutonneuse en forme de coeur qu’on jalousera bêtement. Parce qu’on est souvent victimes malgré nous de cette compétition implicite à l’amour fou, au couple le plus solide, le plus ouvertement romantique, le mieux socialement accordé. Alors même qu’on s’en fiche totalement, on se retrouve soudainement à accorder une importance à l’évènement. Moi aussi je m’agace au bout du troisième « AH VOUS NE LA FÊTEZ VRAIMENT PAS DU TOUT DU TOUT DU TOUT ? » qui sous-entend à peine « AH VOUS NE VOUS AIMEZ PLUS DU TOUT DU TOUT ? ».

Ce n’est pas parce qu’on se refuse à une exhibition romantique qu’on est aigrie. Aussi, je citerai philosophiquement Roland Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux :

« D’où l’importance des déclarations, je veux sans cesse arracher à l’autre la formule de son sentiment et je lui dis sans cesse de mon côté que je l’aime : rien n’est laissé à la suggestion, à la divination. »

JE LAISSE MON AMOUR À LA DIVINATION, MAINTENANT LAISSEZ-MOI TRANQUILLE.

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 14 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Aeanaa
    Aeanaa, Le 18 février 2013 à 18h59

    J'avoue que l'on ne faite pas la St-Valentin.... Mais quand le lendemain, une copine arrive et dit "REGGGARDE LA TROP BELLE BAGUE QUE MON CHÉRI M'A OFFFERT" (et qui est vraiment trop belle).... Bah j'me dit que je suis bêbête de pas l'exiger une fois de temps en temps.

Lire l'intégralité des 14 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)