Roseline, réalisatrice d’un documentaire sur les aborigènes d’Australie — Portrait

Léa a rencontré Roseline, qui, après des études en communication, a décidé de passer derrière la caméra et se prépare à réaliser son premier documentaire. Elle lui a parlé des Aborigènes d'Australie, des changements de parcours, et de contacts humains.

Roseline, réalisatrice d’un documentaire sur les aborigènes d’Australie — Portrait

J’ai rencontré Roseline quelques jours avant son départ. On était en août, le soleil chauffait déjà à 10 heures du matin, et nous étions installées sur la terrasse d’une jolie maison au cœur d’un coin de verdure perdu quelque part dans Paris. Roseline avait les traits un peu fatigués mais sereins, la voix douce et levait régulièrement les yeux pour réfléchir.

À 28 ans, elle allait se lancer, fin août 2015, dans un (second) voyage en Australie. Originaire de Saint-Étienne de Saint-Geoirs, en Isère, Roseline est vidéaste et s’embarque dans un projet de documentaire sur le long terme. Avec Ngarangani ou le Temps du Rêve, son objectif est de recueillir des témoignages de communautés aborigènes en Australie, pour dresser un état des lieux de leurs relations avec les Blanc•he•s et mieux comprendre leur histoire.

À la découverte de l’Australie, le choc

Pourquoi cette envie, quand on est née en France, de parler de ce qui se passe à des milliers de kilomètres d’ici ? En fait, la source du projet remonte à très, très loin. Le premier contact de Roseline avec l’Australie a eu lieu en 2009. Alors qu’elle était encore étudiante en communication, elle a voulu faire son stage de master 1 dans un pays anglo-saxon, pour s’améliorer en anglais. Elle avait de la famille éloignée à Perth, en Australie-Occidentale, et notamment un oncle qui travaillait dans le marketing pour l’université de la ville. Grâce à lui, elle a démarché l’université de Perth, où elle a dégoté un stage d’assistante de communication :

« J’étais dans le département où on recevait tous les étrangers qui devaient apprendre l’anglais avant de rentrer à l’université. J’ai rencontré plein de gens originaires de partout dans le monde, et ma famille là-bas. Le stage en tant que tel était intéressant, c’était une vraie belle expérience. »

À l’époque, Roseline a été interpellée par un phénomène dont elle ne savait pas encore qu’il deviendrait un projet de documentaire :

« Ça m’a vraiment choquée de ne voir que des aborigènes SDF »

« Les premières semaines où j’ai posé les pieds en Australie, ça m’a vraiment choquée de ne voir que des aborigènes SDF, et de ne pas avoir d’échanges avec eux. Je ne m’attendais absolument pas à ça. Les Australiens blancs et les natifs ne se mélangent absolument pas. Finalement, les seuls aborigènes que j’ai pu rencontrer, c’est dans un cadre touristique. Il y a des petits tours, tu pars en van avec un guide et des amis, ils te font visiter les trucs intéressants… Et tu vas passer une nuit avec un aborigène qui te fait du feu.

C’est juste affreux, en fait... Je trouvais ça bizarre. Mais le mec était super sympa et accueillant. C’est la première fois où j’ai vu un échange. Mais c’est dans le cadre du travail, alors c’est peut-être parce qu’il y a un échange d’argent ? »

Ce malaise qu’elle a senti — qu’on est obligé de sentir, selon elle, Roseline en a parlé avec son entourage. Elle en avait besoin. Sa famille éloignée sur place, qui n’est pas australienne, a confirmé un certain non-dit :

« Ils me racontent le gouvernement a donné de l’argent aux aborigènes, qu’ils ont pas réussi à s’intégrer et ils boivent de l’alcool. Ils disent que c’est un état des lieux, que c’est comme ça. Ma grand-mère me disait qu’elle avait beaucoup parlé avec des aborigènes, mais toujours lors de circuits touristiques. Elle trouvait horrible et triste ce qu’ils lui ont raconté.

Mon cousin éloigné avait un prof dont la mère faisait partie des « générations volées » ; il a écrit un bouquin sur elle, et disait que c’était le seul aborigène qu’il connaisse, qu’il n’était jamais allé dans des communautés. D’autres amis disait que c’était des gens agressifs à qui il ne fallait pas se confronter, des profiteurs… »

Soupir de mon interlocutrice. Ce discours, d’après Roseline, est en fait celui relayé par les médias australiens, plutôt fermés et dépréciatifs envers les aborigènes :

« La télé est très récente. Il n’y a que deux grands groupes qui gèrent les médias, c’est fermé, on entend tout le temps les mêmes discours. Il n’y a pas grand-chose en terme de journaux. Tu as l’impression d’être sur une autre planète, la moitié de l’info est sur l’Australie, et ils sont tellement loin que ce qui se passe dans le monde, pour eux, c’est pas si intéressant que ça.

J’ai trouvé que les Australiens en général étaient très peu curieux. Même dans leur pays, ils n’allaient pas forcément visiter les autres villes, ils ne sont pas en demande, ils ne connaissent pas trop leurs racines. C’est bizarre quand t’as un pays énorme, qu’il y a une autre culture… Après, en France aussi il y a des gens pas curieux, mais à leur place, j’aurais eu envie de comprendre. »

Ngarangani ou le Temps du Rêve, un projet à construire

À son retour d’Australie, Roseline pensait travailler dans des associations, peut-être comme chargée de communication pour continuer à parler de ce sujet. Finalement, c’est des années plus tard en cherchant un projet de documentaire, qu’elle a choisi les aborigènes :

« Quand j’ai enfin trouvé mon métier enfin, je me suis dit que j’aimerais bien en profiter pour faire passer des messages qui me touchent. J’ai direct pensé à ce sujet parce qu’en France, on n’en entend pas réellement parler de l’Australie. Je trouve que c’est dommage, parce que les colonisations sont des choses qui se répètent. Aujourd’hui, ça se passe et on le sait pas forcément. »

L’idée de Ngarangani ou le Temps du Rêve, c’est de partir six mois à la rencontre des communautés aborigènes, puis de revenir pour une exposition au printemps 2016. Avec des portraits vidéo de ses rencontres présentés dans une galerie, dans un premier temps :

« J’ai envie de leur faire raconter en brut ce qui s’est passé. T’étais dans une communauté, tu vivais comme ça, et un jour des gens sont venus vous et t’ont foutu dehors. On te demande de t’installer dans les villes du jour au lendemain, de trouver un boulot… Moi, si on me faisait ça…

Je voudrais aussi comprendre leur culture. Parce que te reconstruire si on t’a viré de chez toi, c’est déjà compliqué, mais en plus dans une autre culture, une autre façon de penser… Même si tu te reconstruis physiquement et mentalement, je pense qu’il y a des gros dégâts. »

Roseline a envie de laisser parler ces histoires, sans forcément émettre un avis :

« Je pense que c’est un vrai échange qui va faire qu’à un moment, ils vont pouvoir me raconter ce qui s’est passé, sans que je puisse juger, m’apitoyer sur leur sort ou quoi que ce soit. C’est un peu égoïste, mais c’est aussi pour moi que je le fais. La société dans laquelle je vis fait ces choses-là à ces communautés, et je ne comprends pas. Ce n’est pas moi personnellement, ce n’est pas que je me sens coupable, mais je ne suis pas d’accord avec ce mode de fonctionnement. »

Elle aimerait ensuite transformer le projet en documentaire :

« Je pense qu’il y aura besoin d’un autre voyage. Pour être réaliste, je pense que pour bien faire et que ce soit vraiment un beau projet, il faut démarcher les sociétés de production, pour pouvoir y retourner et bien terminer avec un preneur de son. Avec l’espèce d’ours que j’aurais, je pourrais démarcher. »

Des arts appliqués à la communication

Avant de jouer les aventurières caméra au poing, Roseline était dans la communication. Enfin… c’est plus compliqué que ça. Au moment du bac, elle ne savait absolument pas quoi faire ensuite :

« Ça m’a toujours fait halluciner, les gens qui savent déjà ce qu’ils veulent faire en primaire ! Tu les rencontres 15 ans après, et ça y est ils sont pilotes d’avion… C’est chouette de savoir comme ça, d’être obstiné, alors que toi, tu sais pas trop. »

Elle a finalement été acceptée en mise à niveau en arts appliqués à Grenoble, et a fait son stage de fin d’études dans une entreprise d’enseignes publicitaires :

« Je trouvais ça trop cool d’être dans l’atelier, de faire un truc manuel. Mon patron m’a donc proposé de faire un CAP d’agent graphiste-décorateur en alternance en un an, ce que j’ai fait. Tu travailles les maquettes des enseignes sur ordinateur, c’était bien. Mais je suis dit que quand il fait froid, c’est pas cool [rires]. »

Elle a commencé à se questionner et à envisager d’autres options. Dans la communication, il y avait un peu de graphisme, de créativité, et elle aimait l’idée de réfléchir à des slogans. Roseline s’est donc réorientée dans un BTS communication, à Lyon. Les études lui plaisaient, mais déjà, elle avait du mal à se voir dans le milieu :

« J’ai trouvé cette filière plutôt sympa au niveau du contenu du cours : toute la psychologie du consommateur, la manipulation sur la politique, les stratégies de communication de crise, je trouvais ça très intéressant. Après, tu analyses les pubs ou les campagnes politiques, il y en a qui sont très forts. J’adorais ce qu’on apprend mais je ne voulais pas faire ça. »

L’ambiance des agences de pub : « Tu as vu le film 99 Francs ? »

Elle a pourtant poursuivi sa formation en communication pendant deux années supplémentaires sur Paris, et a fait son stage de fin d’études dans une grosse agence de publicité internationale. Elle a été embauchée et a travaillé pendant deux ans sur un projet pour Nestlé. Mais le climat ne lui convenait décidément pas :

« Dans les agences de pub, l’ambiance est assez particulière. Tu as vu le film 99 Francs ? C’est pas exagéré. Et cette tonne d’argent que les clients dépensent pour piquer les portefeuilles, pour avoir des adresses mail, ce n’était pas quelque chose qui correspondait à ma morale. Je m’étais donnée, donc je voulais en voir la fin. En même temps, j’avais l’impression que je ne parlais que de ça. J’en pouvais plus de toutes ces réunions, de me dire qu’on se prend la tête, qu’on mobilise une équipe de je-ne-sais-combien de personnes pour un site Web qui, dans un an, ne ressemblera plus à ça. »

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Le chemin qui mène à la caméra

À la fin de ce fameux projet, Roseline s’est décidée à changer de chemin encore une fois. Elle avait un bon niveau en infographie, et s’est mise à son compte avec l’idée de démarcher de petites boîtes pour leur faire des vitrines sur le Web. C’est comme ça qu’elle a rencontré le photographe Benjamin Loiseau, qui faisait de reportages en Afrique et suivait les athlètes paralympiques. Elle a commencé à toucher à la photo à un niveau plus professionnel.

Un autre de ses amis, journaliste reporter d’images, s’est mis à son compte et a créé sa société de production. Roseline l’a accompagné en tournage, notamment sur un documentaire pour la fondation Abbé Pierre. Après avoir bidouillé avec des appareils photo Reflex, elle a repris une formation de caméraman :

« Via Pôle Emploi, j’ai trouvé une formation pour adultes à l’AFPA. C’est spécialisé pour les reconversions professionnelles, ça dure huit mois, ça donne un niveau BTS, ce qui est pas mal, et un niveau bac en montage. Au début, c’est très concentré au début sur la théorie, et après, c’est vraiment de la pratique. Il y a des gens de tous horizons, on fait plein de choses différentes. C’était vraiment enrichissant ! »

La formation s’est achevée en avril 2014. Depuis, Roseline a travaillé sous statut auto-entrepreneur, pour des captations, des interviews et de l’institutionnel, tout en préparant son projet :

« Même pendant mes études, je me suis rendue compte que la morale était plus importante pour moi que le salaire. C’est mon booster. Je ne veux pas juste travailler sans me poser de questions. Avoir un métier c’est bien, mais il faut aussi se sentir bien. Il faut choisir l’entreprise qui va te plaire parce qu’elle fonctionne ou fait les choses de telle façon… C’est dur de trouver ce qu’on veut faire, de cibler. »

« Changer de parcours quand on sait ce qu’on veut faire, c’est simple »

Elle s’est donné le luxe de prendre le temps. Sa mère, qui vient de passer la tête par la porte de la cuisine, a approuvé. Elle fait confiance à Roseline même sans savoir ce qu’elle va faire, et trouve qu’on demande trop rapidement aux jeunes de choisir un avenir. Elle n’a mis son veto qu’une seule fois : lorsque Roseline a voulu faire un bac SMS après la 3ème pour devenir auxiliaire-puéricultrice. Sa mère l’a poussée jusqu’au bac général.

Roseline qui proteste que les filières technologiques peuvent être intéressantes. Roseline, qui décidément, ne craint pas les chemins sinueux :

« Changer de parcours quand on sait ce qu’on veut faire, c’est simple. Ce qui est dur c’est de savoir ce qu’on veut. Je pense qu’il faut pas avoir peur ni se dire que c’est trop tard. Si c’est trois ans, tu les prends. Si t’es persuadé•e que c’est ce qu’il te faut, c’est pas grave de recommencer à zéro. Ça dépend si on parle du début des études, mais je pense qu’il y a réellement plein de possibilités, même pour les adultes. Il faut juste avoir le déclic, se dire : je ne veux pas faire tel job parce que ça me saoule.

Au final, il n’y a pas de métier impossible. Parfois, on évite des professions alors que c’est pas monstrueux. Quand tu es cadre, ce qui est dur, c’est la pression, mais le travail en tant que tel est humain, il n’y a pas besoin d’avoir trois cerveaux. C’est peut-être français de cloisonner les trucs, je ne sais pas… »

La préparation du projet et le KissKissBankBank

Ngarangani ou le Temps du Rêve, Roseline en a eu l’idée il y a plus d’un an, dès qu’elle a pu manipuler la caméra :

« Je me disais qu’il fallait que j’aie plus confiance en moi par rapport au matériel, que je comprenne comment ça fonctionne, que je gagne en assurance. Je ne savais pas trop quels axes prendre. J’ai fait pas mal de recherches, et petit à petit, ça a commencé à se concrétiser. »

Elle ne pensait pas partir si vite. Finalement, c’est l’annonce de la fermeture des dernières communautés aborigènes en Australie, en mars 2015, qui a été le déclencheur.

« C’est un point-clé de leur histoire, parce que la fermeture des communautés, c’est vraiment leur fin. Si ça se fait, je pense que c’est vraiment la fin de l’aborigène australien en tant que tel. »

En mars 2015, le premier ministre australien, Tony Abbott a suggéré de supprimer une centaine de villages aborigènes au motif que les contribuables ne pourraient « pas éternellement subventionner des choix de vie qui ne permettent pas de participer pleinement à la société australienne ». Il s’est attiré la colère des communautés aborigènes, qui ont dénoncé le mépris du gouvernement et la méconnaissance de leur culture.

Quelques mois plus tard, Roseline a alors lancé une collecte de fonds pour financer le projet, via KissKissBankBank

« C’est mon premier projet, et je trouvais les démarches de remplir les dossiers de financement faramineuses. La façon la plus simple de pouvoir obtenir un peu d’argent pour que le projet se concrétise, c’était ça. »

La jeune femme précise que même sans collecte, elle aurait mené à bien son projet :

« Je serais partie avec moins de matos. Si c’est pas pour ramener le documentaire complet, c’est déjà un projet sur le long terme. »

Elle aimerait travailler en parallèle de son ami photographe, qui fait lui un reportage sur les natifs d’Amérique. Et sera accompagnée par Ristretto Production, qu’elle connaît et qui se porte garant. Mettre le nez dans la paperasse lui a permis de dépasser un peu ses réticences :

« Je pense que ça me fait moins peur pour remplir un dossier et demander une subvention pour un prochain projet, alors qu’en septembre dernier, je trouvais ça monstrueux. Comment tu veux écrire un documentaire sur des pages et des pages alors qu’il n’est pas encore fait ! À mon retour, j’aurais de la matière pour démarcher. J’aimerais bien faire une petite formation où on t’apprend à écrire un peu ces dossiers, parce que c’est pas évident. »

Présenter son idée pour la collecte s’est quand même avéré être un numéro d’équilibriste :

« C’est délicat ces sites : à qui tu t’adresses, est-ce que tu veux réaliser un projet ou obtenir de l’argent ? J’ai demandé plein d’avis à plein de gens, il y en a qui voulaient que ce soit plus militant, ou plus vendeur. Il y a des trucs intéressants chez les uns et les autres, mais si tu commences à en prendre partout, le projet écrit ne ressemble plus tout à fait à ce que tu veux faire. À un moment, c’était beaucoup plus militant, mais au final, j’ai repris mon papier du début. »

Un constat, pas un projet militant

Car Roseline ne revendique pas du tout son militantisme :

« Je pense que le mot « militant » est trop fort, dans le sens où je n’ai pas encore été sur le terrain réellement, je suis pas là pour juger. Militant, c’est parfois trop impliqué dans une cause alors qu’au final, il y a plein de choses qui méritent de militer. Je pense qu’il faut avoir ce recul : j’ai aussi envie d’écouter, par exemple, les Australiens blancs. Au final, je les pointe pas du doigt, la France a fait exactement la même chose dans d’autres pays… »

Elle réfléchit à voix haute sur le fait que, bien sûr, il faut se définir :

« C’est plutôt militante d’une cause générale, dans le sens : militante contre la société qui fait des choses affreuses, mais pas pour un truc aussi particulier. C’est juste pour faire parler de choses qui me touchent, dans l’espoir qu’il y ait des gens qui se réveillent. »

La culture aborigène l’intéresse d’ailleurs dans ce qu’elle peut apporter à la société occidentale :

Je suis plutôt militante d’une cause générale, pour parler de choses qui me touchent

« J’ai plein d’amis qui en ont marre de payer un loyer de fou, de ne travailler que pour ça, et décident de s’acheter un terrain dans n’importe quelle région, où se créent des espèces de communautés. Il y a un ras-le-bol d’être dépendant de la société, de ne pas pouvoir subvenir à ses besoins par soi-même. Chez les aborigènes, on l’apprend, c’est la source de cette éducation qui a tendance à disparaître : s’ils sont perdus dans le désert, ils savent se nourrir, boire et se retrouver. C’est quand même ça, la base de la survie, avant d’apprendre les tables de multiplication ! [Rires] »

Je sens aussi chez Roseline la crainte de perdre de vue son projet, ce qu’elle confirme :

« Si je travaille trop en doublon avec une autre personne, je peux vite me faire absorber. Mon copain, qui est caméraman, ne s’est pas vraiment impliqué dans mon projet : je pense qu’il aurait pris trop de place. »

Pour Ngarangani ou le Temps du Rêve, elle va donc partir avec une assistante, Lucile, une amie d’amie qui voulait travailler sur l’Australie, sans projet précis – et qui devait la rejoindre en novembre au moment où nous nous sommes rencontrées.

« On a discuté à Paris, mon projet lui a vraiment plu. Elle m’a proposé de me suivre en tant qu’assistante, en disant qu’elle n’avait pas envie de changer mon axe. On s’est vues pas mal de fois pendant l’année, on a fait des recherches, le contact passe bien avec elle donc c’est l’essentiel. »

Les aborigènes d’Australie, un sujet « niche » en France

Pourtant, dans la préparation du documentaire, Roseline a rencontré énormément de monde, en France d’abord. Trouver des interlocuteurs pertinents prend du temps quand on entame un projet personnel, mais cela peut aussi être un avantage :

« T’as fait la démarche d’aller chercher les gens, de te renseigner, tu les contactes parce qu’ils ont eu un échange particulier avec untel que tu as vu. Quand tu les rencontres, tu sais qu’il y a une vision qui colle entre vous, quelque chose en commun qui crée de la confiance, qui fait qu’ils vont te donner des contacts. C’est beaucoup de boulot, mais je n’ai pas à négocier avec un collège parce que je sais où je veux aller. »

La question des Aborigènes concerne finalement très peu de gens en France, m’explique-t-elle :

« Les ethnologues, sociologues ou réalisateurs, au final, on est vite rassemblés, quand il y a une manifestation ou un film sur le sujet, on va vite retrouver la même communauté. J’ai rencontré Thierry Gérard, le président de l’association Takasouffler. Il travaille avec les Aborigènes depuis plus de vingt ans, c’est un passionné, un vrai militant, qui a obtenu le droit de parler pour une des communautés. Ça a vraiment commencé grâce à lui, il m’a donné énormément de contacts. »

Roseline a contacté le sociologue et anthropologue Martin Préaud, qui avait fait des recherches dans le Kimberley, après l’avoir entendu parler dans une émission sur France Culture. Elle s’est aussi rendue au Festival de l’Aborigène :

« C’est un festival sans alcool, justement pour lutter contre ce fléau en Australie, qui concentre beaucoup de personnes militantes. J’ai pu rencontrer Valérie Escalante, qui est la réalisatrice d’un des documentaires récents sur les Aborigènes, que j’avais pu voir. Elle raconte  c’est une vraie expérience : c’est très dur, mais si tu t’impliques dans cette culture et que tu essayes de la comprendre, ta vision change. »

Roseline est aussi en contact avec président d’une des associations kanaks. C’est ce qui devait lui permettre d’aller filmer, mi-septembre, un rassemblement des grandes associations du nord de l’Australie :

« Ils vont parler notamment des réserves qui vont fermer, voir comment faire pour que les aborigènes aient du travail dans leurs régions… C’est une histoire de partenariat et d’échange : je propose de venir filmer, de tout leur donner pour qu’ils aient un outil supplémentaire pour communiquer sur le sujet. En échange, je dis que j’aimerais qu’on me mette en contact avec des personnes qui acceptent d’être interviewées et de m’aider à réaliser un projet. Je vais aussi être accueillie par un artiste musicien que j’ai rencontré au Festival de l’Aborigène. »

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Établir le contact avec les Aborigènes, un objectif difficile

Roseline sait que ce sont les premiers contacts avec des Aborigènes qui vont lui permettre d’en rencontrer d’autres :

« Si tu viens toute seule, que tu te présentes avec ta petite caméra, toi, petite blanche, t’es absolument pas la bienvenue. En France par contre, ils se posent pas la question de pourquoi je vais faire le documentaire là-bas. Ou alors ce sont des gens militants, vraiment impliqués, qui trouvent ça génial. Il n’y a pas cette question de légitimité : d’ailleurs est-ce qu’il faut en avoir une ou pas ? »

La jeune réalisatrice s’avoue quand même un peu stressée par la perspective de la rencontre, bien plus que par les vaccins qu’elle a faits pour faire rassurer sa mère :

« Je sais que parfois, je vais me prendre des gros râteaux »

« Je sais que parfois, je vais me prendre de gros râteaux. En même temps, psychologiquement, ça m’aide à me préparer. Ils ne sont pas là avec des fusils, et s’ils ne veulent pas me parler, ils ne me parlent pas ! Dans le pire des cas, peut-être qu’un jour je vais me faire piquer mes rushs vidéo, et encore ! Je me suis posé la question, j’en ai discuté avec Valérie. Parfois, on te donne rendez-vous mais en fait ils s’en fichent, ils t’ont dit oui pour que tu t’en ailles. »

La parade que Roseline compte adopter, c’est de vraiment donner la parole à ses interlocuteurs, sans vraiment intervenir :

« J’espère avoir tous les âges, et autant des hommes que des femmes, c’est ça la richesse. Le but, c’est que les gens se livrent. Et puis surtout, des communautés différentes avec des parcours différents. Ce qui m’intéresse, c’est aussi ces Aborigènes qui se sont intégrés mais en faisant connaître leur culture et en parlant avec des touristes. Je me demande s’ils se sont dit : on a pas le choix, il faut aller de l’avant et donc utiliser ce qu’on sait faire ou en faire un métier ? Est-ce qu’ils le vivent très bien, est-ce qu’ils sont brisés ? Je ne sais pas. »

C’est aussi pour ça qu’elle ne sortira pas sa caméra tout de suite :

« Il faut prendre le temps de rencontrer ces gens, et vraiment créer du lien qui fait qu’ils auront la volonté, je le souhaite, de raconter. La caméra, ça crée une distance que tu as tout le temps, même là, si tu avais posé une caméra devant moi, tu l’aurais eu ! Je pense que je pourrais la sortir à partir du moment où ils auront compris ce que je veux faire, et s’ils sont d’accord. Mais ce sera une vraie envie, parce que ça ne sert à rien de faire une interview s’il ne sont pas à l’aise, ça va être pourri. »

Un projet de documentaire, mais surtout un projet de vie

Roseline sait que le contact qu’elle veut créer peut prendre très longtemps :

« Pour son documentaire, Valérie y est allée quatre fois, ça a duré au moins quatre ans. Je ne vais pas faire un documentaire en six mois. Dans ma tête, je suis partie pour des années sur ce projet-là, je pense que ça vaut le coup. Je pense que déjà, quand j’y suis allée la première fois, il y avait déjà un truc qui était resté. C’est aussi une relation que tu crées avec tout un cercle, c’est hyper enrichissant. »

Des années pendant lesquelles elle prévoit d’ores et déjà de faire des allers-retours en France :

« J’ai hésité à acheter seulement un aller, pour prendre le temps. Mais je me suis dit : si j’ai pas de terme défini, je vais être beaucoup moins stressée, alors que si j’ai six mois et des objectifs j’aurai une deadline. Je pense aussi que c’est bien de partir par périodes, parce que tu prends du recul. Tu prends le temps de regarder ce que t’as fait, et c’est ça qui me manque. »

Si le documentaire arrive à son terme, Roseline a l’intention d’en diffuser deux versions, en anglais et en français, pour l’Australie et la France. Elle aimerait le promouvoir dans les deux pays :

« Le premier public, ce sera les Australiens blancs. Pour qu’ils prennent un peu plus conscience de la réalité et voient les choses d’une autre façon que ce qui est dit dans les médias australiens. Pour la France, c’est surtout parce que l’Histoire se répète tout le temps. Celle-ci en est encore une, on arrive à la fin ; c’est un génocide, réellement, et nous, encore une fois, on accepte. Ce n’est pas pour rendre les gens coupables mais pour faire un état des lieux. Et aussi pour faire du bruit, embêter le gouvernement. »

Pourtant, Roseline n’a pas vraiment peur des représailles politiques :

« C’est vrai que même en France, je sais pas si mon projet sera bienvenu. Au final, pourquoi on en entend pas parler de tout ça ici ? Parce que le gouvernement français soutient le gouvernement australien, ils sont proches. Je suis sûre qu’il y a de la thune derrière. Après, je vais chercher le soutien d’associations qui ont du pouvoir. »

Certains de ses proches lui disent que le projet est courageux, qu’ils n’auraient « pas eu les couilles ». D’autres demandent pourquoi ce sujet et pas celui des natifs d’Amérique :

« Ça m’énerve quand on dit ça, il y a partout des problèmes de colonisation ! Moi, ça m’a touchée parce que j’y suis allée. Si j’étais allée ailleurs, j’aurais peut-être choisi un autre projet. Je ne sais même pas si j’aurais fait quelque chose tout de suite. »

Mais c’est une certitude, elle est attirée par les sujets de société :

« Quand j’étais en BTS, j’avais fait un stage dans une association contre le SIDA. Déjà là, ça m’avait plu. Au final, vu de loin, c’est vrai que ce genre de sujets, c’est une évidence. »

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