Les révolutionnaires de la téléphonie mobile – Les Chroniques de l’Intranquillité

Cette semaine, Ophélie s'interroge sur tout le ramdam autour de l'offre Free Mobile, la conférence de Xavier Niel et la stratégie utilisée pour nous impliquer.

Les révolutionnaires de la téléphonie mobile – Les Chroniques de l’Intranquillité

L’autre matin je me suis réveillée et tout me semblait normal, ou à défaut, pareil à ce qui était la veille. J’ai attrapé mon téléphone portable et j’ai lu les derniers messages publiés sur twitter. Quelle ne fût pas ma surprise de voir des dizaines de gazouillis relayant la conférence Free Mobile.

L’autre matin je me suis réveillée et tout me semblait normal; puis j’ai débarqué dans un monde étrange où la variation du prix d’un forfait téléphonique provoque immédiatement une hystérie collective totalement assumée. La faute au buzz orchestré par Free ces dernières semaines, je présume.

Hélas, je suis une grande sceptique devant l’éternel : j’aimerais croire que l’humanité est philanthrope mais je n’y arrive pas très bien. J’aimerais embrasser l’innovation avec fureur mais on m’a toujours dit de ne pas parler aux inconnus. J’aimerais raisonner simplement mais je suis profondément convaincue que le désintéressement est un concept illusoire.

Je n’ai pas regardé la conférence Free pour la même raison qui m’empêche d’aller à la messe le dimanche; je n’ai pas la foi. C’est peut-être ça qui me manque, une lumière blanche, aveuglante et qui irradierait sur tout le reste.

Je n’ai pas écouté de mes oreilles pures le prêche du messianique Xavier Niel (j’avais piscine) mais je me suis farci quelques extraits (par conscience professionnelle).

Ce qu’il y avait à voir, c’est Xavier Niel faisant son show façon Keynote Apple mais en beaucoup plus amateur et avec une chemise blanche. Xavier Niel jouant le mec sympa : car ce qui est sous entendu durant toute la prestation c’est qu’il vient enfin pour nous sauver. Il incarne cette rédemption de la téléphonie mobile en se mettant en avant; il est le calendrier Maya à lui seul, le dix janvier, Xaviel Niel fait s’écrouler le vieux monde.

Quand la consommation récupère la contestation

A l’ouverture de la conférence Free on peut voir une courte vidéo, un détournement dans lequel une voix off insiste sur la terrible solitude de Free, l’oiseau blanc au milieu d’une horde de vautours noirs. Ils se posent clairement en solitaires, en contestataires esseulés se battant contre l’injustice.

Tout au long de cette conférence, Xav’ (allez, soyons intimes) assassine ses collègues Orange, SFR et Bouygues pour nous rappeler à quel point ces entreprises sont immorales. Combien leurs forfaits sont inutilement complexes et mal adaptés alors qu’il est si SIMPLE de faire SIMPLE et d’être ÉQUITABLE.

Le vocabulaire utilisé est lui aussi très simple à identifier, il emprunte volontairement celui de la contestation; on entend régulièrement les termes de « lutte » « révolution » « combat » et autres synonymes guerriers.

Moi la violence ça me fait peur, heureusement qu’il y a Free et Xavier pour émanciper les consommateurs. Car même si mon esprit terriblement no fun et cartésien peine à comparer une révolution véritable et une autre forme de consommation, j’admire le tour de passe-passe.

  • Après nous avoir dit que nous étions escroqués, nous nous sommes sentis salement arnaqués.
  • Après nous avoir dit que nous payions beaucoup trop cher, nous nous sommes tous sentis appauvris.
  • Après nous avoir dit que nos forfaits étaient inadaptés, nous ne nous souvenions même plus à quels forfaits infâmes nous avions souscrits (mais nous étions convaincu de leur infamie)
  • Après nous avoir dit que Free Mobile était la solution de tous nos problèmes; nous avons tous eu envie de voter Free Mobile.

Alors qu’ils ne proposent qu’un autre mode de consommation; pas une révolution. Je reconnais tout à fait la nouveauté du procédé et j’attends – comme tout le monde – avec impatience l’évolution que cela donnera au marché de la téléphonie mobile, même si celle ci est prévisible : des forfaits beaucoup moins chers, sans abonnement mais sans téléphone.

Des montants qui resteront mensuellement élevés pour ceux qui ne peuvent pas payer leur smartphone cash et qui auront le défaut d’aimer suivre les évolutions technologiques d’assez près.

Pour tous les autres, ceux qui consomment très peu et qui changent de téléphone tous les six ans, l’offre est effectivement intéressante car elle permet de se désinvestir réellement d’un budget important par le biais du forfait à deux euros. Mais en ce qui me concerne mon vrai problème avec Free est ailleurs.

Ce qui me choque, en vérité, c’est quand je vois que la vilaine société du spectacle reprend les codes de la révolte pour légitimer ses actions avec cynisme. Ils échauffent les esprits avant de calmer le jeu, ils tempèrent notre humeur et anticipent nos réactions; ils manipulent notre capacité d’indignation pour orchestrer une tempête dans un verre d’eau.

Xavier Niel est proche de nous, il applique cette infâme politique affective qui règne dans de nombreuses entreprises à notre ère; celle qui consiste à faire passer ton supérieur pour ton copain. Supprimant cette barrière de classe qui nous divise, Xavier Niel peut se vanter d’être du même côté que nous; il est, lui aussi, le consommateur floué et abusé qui ressent avec la même force ce que notre chair peut ressentir, meurtrie comme elle est par des années de hors-forfait.

« Le dix janvier c’est votre libération, c’est la fin du carcan dans lequel on vous a enfermés. »

Alors quand nous recevrons tous internet par la Freebox ainsi que le téléphone chez Free Mobile, peut-être que Xavier Niel essaiera de privatiser les rails pour nous libérer de notre servitude à la SNCF. Qui sait, il y a encore tellement de domaines à pourfendre et de prisons dont on peut nous sauver.

En attendant, tâchons de garder notre esprit critique en éveil et méfions nous toujours un peu des bonnes intentions.

Car c’est cela qui me gène, chez Free Mobile. Qu’ils s’enorgueillissent de faire la révolution, grand bien leur fasse, mais attendons de voir ce qu’il adviendra ensuite avant de nous émerveiller, dans trois millions d’abonnés.

Les révolutionnaires, c’est comme les frites : ça se ramollit en vieillissant.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Gandalf
    Gandalf, Le 25 janvier 2012 à 11h32

    C'est clair que Xavier Niel en fait des tonnes pendant la conférence. D'un autre côté :

    FREE n'a pas dépensé grand-chose en communication pour ses forfaits téléphone, tout s'est fait par le bouche-à-oreille ou presque (pub sur leur site et via la télévision ADSL). Je trouve ça fort d'un point de vue marketing.

    De plus, si maintenant tout le monde trouve "normal" d'avoir une box avec Internet illimité, le téléphone fixe inclus dans le forfait Internet, la télévision avec avec le forfait Internet... c'est grandement grâce à FREE. Les autres se sont alignés ensuite. Et là, ça risque d'être le même topo.

    Et bientôt, tout le monde trouvera normal de payer son forfait illimité sans téléphone moins de 20?, et d'avoir le choix. Et je trouve ça cool.

    (... bon OK je vis avec un informaticien qui parle, respire et vit FREE depuis des années, j'ai possiblement été embrigadée... lol )

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