Psychologie et comportement politique : comment vote-t-on ?

Je ne sais pas pour vous, mais ces derniers temps au sein de mon entourage, tout le monde y allait de son petit commentaire éclairé : « Martine, elle a pas les épaules », « François, il est trop mou », « AH, me parle pas de Ségolène, hein », « Tous des vieux schnocks, sauf Arnaud »… Et vous voyez, tout ça, […]

Psychologie et comportement politique : comment vote-t-on ?

Je ne sais pas pour vous, mais ces derniers temps au sein de mon entourage, tout le monde y allait de son petit commentaire éclairé : « Martine, elle a pas les épaules », « François, il est trop mou », « AH, me parle pas de Ségolène, hein », « Tous des vieux schnocks, sauf Arnaud »… Et vous voyez, tout ça, ça n’avait que finalement peu à voir avec les programmes et autres arguments politiques. Et si nos comportements de vote n’étaient pas rationnels ? Comment se forment nos idées sur la politique ?

Selon Pascal Marchand, le processus passe par l’éducation et les médias, par le biais desquels nous apprendrions d’une part l’existence de groupes opposés publiquement et d’autre part les discours associés à ces groupes. Lorsque l’on choisit un groupe, que l’on soit adhérent ou simple sympathisant, nous nous approprierions ce discours, adopterions un vocabulaire normatif… Dont il sera difficile de se défaire lors de nos interactions quotidiennes. Étudiant les idéologies politiques, le chercheur souligne également que parfois, nous ne sommes même pas capables de reconnaître les bases idéologiques des partis que nous soutenons. Mais si nous naviguons tous un peu dans le flou politique, comment votons-nous ? Petit tour d’horizon d’expériences made in psychologie politique.

Je vote à la tête du client, point barre

Lors d’une expérience américaine, Todorov et ses joyeux drilles (2005) ont présenté à leurs sujets des paires de visages de politiciens qui ayant participé aux élections du Sénat et de la Chambre des représentants. Leurs photographies étaient diffusées pendant une seconde sur un écran et les sujets devaient alors indiquer quelle personne était la plus compétente (pour éliminer les biais, tous les visages connus antérieurement par les sujets n’étaient pas pris en compte par les chercheurs).

Moralité : celui qui a le visage le plus compétent a le plus de chances d’être élu, adieu rationalité… Autrement dit, nos jugements sociaux sont largement influencés par ce que l’on nomme « l’heuristique de représentativité » (une tendance à privilégier ce que nous semble représentatif d’une généralité, à favoriser une explication stéréotypique… Bref : à préférer toute explication qui permettra un raccourci mental).

Je vote un peu comme j’ai entendu qu’il fallait voter

On doit le constat à Asch (1940), qui propose à ses étudiants de ranger 10 professions (comptable, ingénieur, dentiste, médecin, politicien….) par rapport à 5 attributs (intelligence, utilité sociale, idéalisme, stabilité du caractère).

Les sujets sont également divisés en 4 groupes :
– aux uns, on explique que « 500 étudiants comme vous ont donné la première place au
politicien sur tous les attributs »
– aux autres, on affirme que « 500 étudiants comme vous ont donné la dernière place au
politicien sur tous les attributs »
– aux membres d’un troisième groupe, on apprend que les politiciens ont obtenu la première place pour deux qualités, mais la dernière pour trois autres attributs
– aux membres d’un groupe « contrôle » (=), aucun commentaire n’est ajouté

Moralité : l’impact de l’opinion du groupe de référence est massif. La connaissance de l’avis de la majorité peut modifier nos perceptions et nous aurions tendance à nous conformer à l’énoncé. Malgré tout, Asch souligne qu’en fonction de l’énoncé que nous avons entendu, nous ne pensons pas aux mêmes figures politiques… Plus que du conformisme pur et dur, nous subirions plutôt une réorganisation cognitive.

Parfois, je ne vote même pas, tiens

L’abstentionnisme n’est pas le même pour toutes les tranches d’âge ; et si l’on vote à 18 ans, l’euphorie retombe nettement entre 20 et 29 ans. Pour Alexandre Dorna, maître de file de la psychologie politique, l’abstention serait le reflet d’une démocratie en crise, d’un vote sanction.

Selon un article co-signé par Axelle Tual et André Lecigne (team Bordeaux 2 !), nos non-votes seraient en partie dus à la perception même que nous aurions des politiques : plus nous pensons que la communication prime sur l’action politique et que la sphère politique nous influence négativement, moins nous votons (- ou du moins déclarons une intention de ne pas voter).

Bonardi, Renard et Roussiau (2006) soulignent la brutalité de la représentation (peut-être stigmatisante) que nous avons de la politique actuelle ; corrompue, assoiffée de pouvoir et immorale. Cette image foncièrement négative de nos représentants politiques, associée à un fort sentiment d’impuissance, pourrait bien nuire au bon fonctionnement d’une démocratie…

Quel que soit mon choix, ce qui est sûr, c’est que personne ne peut le savoir à l’avance

Ne pinaillons pas : aucun sondage ne pourra vous donner les résultats d’une quelconque élection. J’ai envie de vous dire que « l’opinion publique n’existe pas », mais Pierre Bourdieu m’a volé l’idée en avançant que :

les sondages interrogent par des questions qu’on ne se pose pas forcément, ce qui induit des réponses que l’on n’aurait pas forcément données,
les sondages imposent le fait de donner son avis, alors même qu’il est parfaitement possible que nous n’en ayons aucun
les réponses que nous donnons aux instituts de sondage n’ont aucun enjeu, ont-elles donc une fiabilité ?
– Les résultats de sondages ne sont qu’une somme de réponses individuelles, considérant que statistiquement, toutes les opinions se valent… Alors que selon les personnes, selon les
groupes, nous aurons plus ou moins de motivation à aller l’exprimer et à influencer d’autres personnes/groupes.

Si j’eus été Pierre Bourdieu, j’aurais conclu mon clash par une expression complètement digne : BOOYAH*. Les constats des chercheurs sur les thématiques de la politique et des comportements électoraux ne s’arrêtent pas là, et on note aussi par exemple que nos votes sont influencés par nos parents, notre entourage, notre position sociale, et j’en passe… Rappelons tout de même l’écart entre les réponses que l’on donne en privé et en public ; notre clairvoyance normative module nos réactions (= si nous sommes conscients que la réponse X est la réponse attendue selon les normes actuelles, il est fort
probable que nous souhaitions nous y conformer publiquement – sans que cela change notre conviction privée). Vous allez p’têtre bien me dire, mais si nos opinions politiques sont affaire de perception, AKOIBON ? Peut-être qu’avec la connaissance de nos propres failles, de nos propres pièges perceptifs, nous aurions l’opportunité d’avoir toutes les cartes en main pour voter « mieux ».

Peut-être aussi que tout ça, ce serait à aborder et à approfondir dans nos jeunes années, pour que l’on puisse débarquer armés, politisés et conscients dans nos bureaux de vote.
Et vous, comment vos votes se passent ?

* Nous sommes d’accord : c’est peut-être bien pour ça (entre autres choses) que je ne suis pas Pierre Bourdieu (DAMNED).

Pour aller plus loin

Le site de Pascal Marchand, dédié aux questions politiques et exquis (m’est avis que leurs
commentaires sur les élections 2012 ne devraient pas tarder)
Un article d’Axelle Tual et André Lecigne à propos de l’abstention électorale des jeunes
Un p’tit article Rue 89
– Et une vidéo « manipulation de l’opinion en démocratie »

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Styxounette
    Styxounette, Le 7 mars 2012 à 13h17

    C'est certain que la tête a une importance. C'est d'ailleurs pour moi la raison principale pour laquelle Hollande risque de perdre. Pour illustrer, c'est un peu comme si Hollande c'était ça Tareme Eyes - Television Tropes & Idioms et Sarkozy ça Tsurime Eyes - Television Tropes & Idioms . On a toujours plus confiance dans les compétences de quelqu'un qui est sûr de soi (même à tort) qu'en une donzelle apeurée (mais après en ce qui concerne l'amitié et l'amour on place plus facilement sa confiance dans les donzelles apeurées). Ce n'est pas un régime que François Hollande aurait du faire, mais un redressement des sourcils :)

    Sur ce point, Aubry était clairement le meilleur choix : Elle était sûre d'elle, avait de bons vieux sourcils bien froncés et une silhouette carrée rassurante.

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