Le pouvoir protège-t-il des stéréotypes ?

Quels sont les ressorts qui évitent de subir les affreux stéréotypes ? Et si le fait d'être en position de pouvoir permettait d'éviter de tomber dans ces panneaux ? Explications.

Le pouvoir protège-t-il des stéréotypes ?

Vous savez comme parfois les recherches psychologiques ou sociologiques sont sacrément déprimantes et nous enlèvent toute foi en l’humanité, comme un discours de Frigide Barjot ?

On nous explique que nous pourrions blesser notre prochain juste parce que nous nous soumettons à l’autorité, que nous aurions tendance à ne pas trop-trop aller aider autrui s’il est en danger, que nous pourrions devenir des tortionnaires en quelques jours, que face à une « menace du stéréotype », nos performances pourraient diminuer et confirmer le stéréotype…

OKAY. Aujourd’hui, pas de ça, nous allons prendre ensemble un petit shot d’empowerment : selon les psychologues sociaux Katie Van Loo et Robert Rydell, se sentir « puissant » pourrait nous protéger des conséquences d’une menace du stéréotype !

Rétro-pédalons ensemble : des travaux (voir J. Aronson et C. Steele, 1995) ont montré que des stéréotypes négatifs auraient des effets insidieux sur les groupes ciblés par ces stéréotypes – la peur de confirmer le stéréotype négatif nous amènerait à torpiller nos performances, c’est ce que l’on nomme « la menace du stéréotype ».

Par exemple, une recherche menée par M.L. Félonneau et M. Becker montre que lorsqu’on mentionne à des femmes qu’il y a des différences dans la conduite automobile des hommes et des femmes, et qu’on leur fait ensuite passer le test du Code de la Route, leurs performances dégringolent (nous en avions causé dans cet article sur les stéréotypes à propos de la conduite des femmes) !

Les expériences de « menace du stéréotype » sont nombreuses (pour aller plus loin, voir ce document) : performances intellectuelles de personnes noires et des personnes blanches, capacités mnésiques des personnes âgées, … Toutes sont parvenues aux mêmes constatations : des individus confrontés à une menace du stéréotype pourraient souvent voir leurs performances affectées par la crainte de confirmer le stéréotype. LA GROSSE DÉPRIME, hein ?

C’est là que l’espoir revient – Katie Van Loo et Robert Rydell ont donc entrepris une recherche (qui paraîtra dans le prochain numéro du Journal of Personality and Social Psychology) afin d’étudier à la fois deux « forces » sociales, le pouvoir et le stéréotype, et d’observer si l’une pouvait prendre le pas sur l’autre…

Grâce aux recherches existantes, on sait donc que les performances des individus peuvent être affectées par une menace du stéréotype. On sait aussi que le pouvoir pourrait quant à lui avoir des effets positifs, induire un sentiment de liberté et de contrôle sur nos propres ressources cognitives, psychologiques, physiques… Le pouvoir pourrait, à l’inverse, nous mettre dans de bonnes dispositions pour que nos performances soient optimales.

Dans leur recherche, Van Loo et Rydell se centrent sur les femmes : si celles-ci éprouvent un sentiment de pouvoir, est-ce que le pouvoir pourrait les protéger des effets de la menace du stéréotype ?

Kevin Spacey dans House of Cards, une certaine idée de l’exercice du pouvoir

Pour répondre à cette question, les chercheurs-ses ont mis en place une série de trois expériences – dans lesquelles la menace du stéréotype concernait la soi-disant infériorité des femmes sur les tâches mathématiques (Spencer, Steele & Quinn, 1999). Dans chaque expérience, Van Loo et Rydell ont mis en place deux conditions : dans l’une, la menace du stéréotype était activée, dans l’autre, rien n’était spécifié (condition « contrôle »).

Dans la première expérience, l’équipe a utilisé une technique dite « d’amorçage sémantique » (la présentation d’un stimulus active automatiquement le sens) et a donné aux participantes des ensembles de 5 mots, chaque ensemble contenant un mot lié à un pouvoir « fort » ou un pouvoir « faible » (par exemple, le mot « dominant » vs. le mot « subordonné »). Les sujets devaient former une phrase avec ces mots, puis passer un test de mathématiques (dans un groupe, les instructions du test évoquaient le stéréotype négatif ciblant les femmes et les maths, dans l’autre, les instructions étaient neutres).

Lors de la seconde expérience, les participantes avaient pour tâche de rédiger un petit essai pour lequel on leur demandait de se souvenir d’un incident où elles avaient eu le contrôle sur quelqu’un ou quelque chose (pouvoir fort) ou d’un incident où quelqu’un avait eu le contrôle sur elles (pouvoir faible). Un groupe « contrôle », en situation de « pouvoir neutre », permettait aux chercheurs-ses d’évaluer l’impact du pouvoir faible (diminution des performances ?), du pouvoir fort (augmentation des performances ?) par rapport à une condition neutre. Ensuite, chaque individu passe le test de mathématiques (ici encore, soit avec des instructions « menace du stéréotype », soit avec des instructions neutres).

Pour la troisième expérience, Van Loo et Rydell examinent à la fois les performances au test de mathématiques et les capacités de mémoire de travail (qui permet de stocker des informations et de les analyser). Les participantes effectuaient une tâche d’écriture, évoquant soit un pouvoir fort, soit un pouvoir faible, soit un pouvoir neutre. Ensuite, les sujets devaient réaliser une tâche de mémorisation (se souvenir des 3 dernières lettres de plusieurs séries de lettres présentées). Enfin, elles passaient le test de maths.

Eh bien figurez-vous que chacune de ces trois expériences a mené aux mêmes conclusions : se sentir « puissant » – ou en tout cas éprouver un sentiment de pouvoir, « protègerait » les participantes des effets de la menace du stéréotype. Les femmes ayant perçu un sentiment de pouvoir ont obtenu de meilleures performances en mathématiques que celles du groupe « pouvoir faible » et celles du groupe contrôle… Et ce, malgré les instructions induisant la menace du stéréotype, DTG le stéréotype !

Lorsque l’on induit une menace du stéréotype et que les participantes se sont souvenues d’une situation où elles n’étaient pas en position de pouvoir, les performances au test de mathématiques étaient diminuées… de même que les capacités de mémoire.

Dans un article de Science Daily, Katie Van Loo souligne que ce n’est pas le pouvoir lui-même qui a rendu les femmes meilleures en mathématiques ; mais il a « effacé » la possibilité des effets de la menace du stéréotype.

Vous voyez ? Si les femmes sont dans de bonnes conditions pour se sentir puissantes, ou si elles se remémorent d’un moment où elles ont eu du pouvoir, cela pourrait prévenir la menace du stéréotype. Pour le dire encore autrement, lorsque les femmes se sentent puissantes, elles peuvent démontrer leurs capacités, même si le stéréotype menace… Le pouvoir perçu pourrait protéger les cibles d’un stéréotype négatif contre les baisses de performances dues à une menace du stéréotype – ici, nous parlons d’un stéréotype ciblant les femmes, mais l’effet pourrait peut-être être similaire pour d’autres groupes…  La recherche entamée par Van Loo et Rydell ouvre tout un tas de perspectives : si un facteur, ici le pouvoir, peut protéger contre une menace du stéréotype, peut-il en exister d’autres ? Comment peut-on jouer sur le contexte pour protéger nos performances ?

Pour aller plus loin :

  • Les sources – articles de Science Daily, de Santé Log
  • L’article du Journal of Personality and Social Psychology à paraître
  • L’article de Spencer, Steele et Quinn sur la menace du stéréotype sur les performances en mathématiques des femmes
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Helol
    Helol, Le 23 avril 2013 à 1h44

    (Un peu hors sujet mais bon!) House of cards est une série vraaaaiiiiment trop trop bien, je ne peux que la conseiller!

    Et encore un très bon article merci Justine :)

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