Quand les poétesses frétillent de la culotte

Les poétesses ne parlent pas toujours d'amour, mais quand elles le font, elle le font bien. Petite sélection de circonstance en ce jour de Saint Valentin.

Quand les poétesses frétillent de la culotte

Faisons une thématique love puisque la société de consommation et probablement aussi les Illuminati nous poussent à parler d’amour en ce 14 février. J’ai beau tenir la chandelle de façon très décorative, les belles lettres, même quand elles décrivent le sentiment amûûûûûreux, c’est un passionnant sujet d’étude ! Et si ce sont d’autres femmes qui s’y collent, pourquoi ne pas en faire une petite sélection qui nous sortira des habituels sonnets de Shakespeare ?

C’est parti : quand les femmes parlent fesses et coeur qui palpite en vers — une liste carrément non exhaustive annotée par votre servante, cynique et totalement pas objective.

Sappho, la dixième muse (de 630 à 580 avant J.-C.)

Poétesse greque de l’antiquité, Sappho n’a laissé que des fragments de son oeuvre et sa vie est également sujette à controverses. Tour à tour vue comme une dépravée ou une vertueuse éducatrice, elle s’est en tous cas mêlée de politique et a été exilée en Sicile.

Mais on se la rappelle surtout pour ses fragments qui louent un amour égalitaire, philia, où, contrairement aux relations hétérosexuelles de l’époque et au principe de la pédérastie, il n’y a aucune domination.

À une femme aimée (traduction Ernest Falconnet)

Il me paraît égal aux dieux celui qui, assis près de toi doucement, écoute tes ravissantes paroles et te voit lui sourire ; voilà ce qui me bouleverse jusqu’au fond de l’âme.

Sitôt que je te vois, la voix manque à mes lèvres, ma langue est enchaînée, une flamme subtile court dans toutes mes veines, les oreilles me tintent, une sueur froide m’inonde, tout mon corps frissonne, je deviens plus pâle que l’herbe flétrie, je demeure sans haleine, il semble que je suis près d’expirer.

Mais il faut tout oser puisque dans la nécessité…

Note de la cynique de service : dans ce fragment, on constatera que l’amour fait suer, donne chaud, rend la langue pâteuse et empêche de respirer. Qui veut une deuxième ration ?

Beatritz de Dia, la troubadouresse (et non trouvère car comme Chimène Badi, elle venait du Sud) (vers 1140-1175)

On ne sait pas trop à qui elle était mariée. Guillaume de Poitiers ? Adémar d’Angoulême ? Ni qui était son amant passionné, d’ailleurs : Raimbaut de Vaqueiras ? Raimbaut d’Orange, avec qui elle écrivit une tenson, l’équivalent de nos rap battles ?

En tous cas, c’est la seule troubadouresse dont on a gardé une oeuvre entière, musique incluse, et c’est plutôt sympa :

Petite extrait d’une retranscription en français moderne de sa langue d’oc :

Grande peine m’est advenue
Pour un chevalier que j’ai eu,
Je veux qu’en tous les temps l’on sache
Comment moi, je l’ai tant aimé ;
Et maintenant je suis trahie,
Car je lui refusais l’amour.
J’étais pourtant en grand’folie
Au lit comme toute vêtue.

Note de la cynique de service : quand on a la culotte qui frétille, ça vaut pas le coup de se retenir pour faire genre, on dirait, puisque les chevaliers n’ont pas l’air super patients…

Christine de Pisan, l’érudite (de 1367 à environ 1430)

Femme de lettres à l’éducation incroyable pour l’époque (elle savait jouer de la musique bien sûr, mais connaissait aussi le latin, l’italien, le français, la poésie, l’écriture et la lecture, la philosophie…), elle a fait un mariage heureux mais s’est retrouvée veuve à 26 ans, ce qui l’a poussée à prendre la plume pour subvenir à ses besoins.

Malgré la dépression qui suivit la mort de son mari, elle apprit à gérer son argent pour garder son train de vie d’autrefois et devint une femme de lettres reconnue. Elle défendit notamment les femmes, bafouées selon elle dans Le Roman de la Rose, et toucha à tous les domaines littéraires sauf la théologie.

Elle écrivit aussi de nombreux poèmes et chansons qui déplorent son amour perdu. Je n’ai pas trouvé de transcription en français moderne, hélas, mais c’est quand même assez compréhensible.

Extrait de Pour le désir que j’ay de vous veoir :

Si pry a Dieu qu’il leur vueille donner
La mort briefment; car leur vie m’anoye,
Pour ce qu’en dueil me font mes jours finer
Sanz vous veoir, ou est toute ma joye
Car ilz se vont entremettant
De moy gaitier nuit et jour, mais pourtant
Ne vous oubli, ce pouez vous savoir,
Pour le desir que j’ay de vous veoir.

Note de la cynique de service : de toute façon, les histoires d’amour tragiques sont les plus belles, non ?

Antoinette Des Houlière, l’académicienne (de 1634 à 1694)

Première femme académicienne de France, belle, instruite, libre, elle fréquentait les salons littéraires et ses contemporains les plus lettrés. Comme Christine de Pisan, elle ne se contenta pas d’écrire (fort bien) sur l’amour mais toucha un peu à tous les genres.

Extrait d’Agréables transports qu’un tendre amour inspire :

Revenez dans mon coeur, paisible indifférence
Que l’amour a changé en de cuisants soucis.
Je ne reconnais plus sa fatale puissance ;
Et, grâce à tant de négligence,
Je ne veux plus aimer Tircis.

Je ne veux plus l’aimer ! Ah ! discours téméraire !
Voudrais-je éteindre un feu qui fait tout mon bonheur ?
Amour, redonnez-lui le dessein de me plaire :
Mais, quoi que l’ingrat puisse faire,
Ne sortez jamais de mon coeur.

Note de la cynique de service : magnifique illustration du paradoxe dit « de Lorie » : j’ai besoin d’amou-ou-ou-our mais j’préfère rester toute seule ! L’amour, cette addiction qui fait mal.

Elizabeth Barrett Browning, la romanesque (de 1806 à 1861)

Femme de lettres anglaise éveillée et impliquée, elle dut se contenter pendant longtemps des fenêtres sur le monde que lui offraient les livres et ses correspondances. Elle s’entretint notamment avec Mary Wollstonecraft, une des premières féministes d’Angleterre.

De santé fragile, marquée par des deuils successifs et sous l’autorité d’un père possessif, Elizabeth vécut recluse de nombreuses années avant d’être contactée par Robert Browning, admirateur de sa poésie. S’ensuivit une correspondance amoureuse qui inspira à Elizabeth ses sonnets portugais. Tout cela aboutit à un mariage secret et à une fuite romanesque vers l’Italie où elle connut le bonheur conjugal.

Sonnet 34, extrait des Sonnets Portugais (traduits par Léon Morel) :

J’ai promis de répondre avec un même cœur,
Quand tu m’appelleras, comme eux, du nom que j’aime. —
Vaine promesse, hélas ! Le même est-il le même,
Confus, bouleversé par la vie et ses heurts ?

J’ai dit qu’à cet appel je laissais là mes fleurs
Et quittais tous mes jeux, dans une ardeur extrême,
Pour courir et répondre, avec ce rire même
Qui, né du jeu, restait, quand je volais ailleurs,

Obéissante. Quand je réponds maintenant,
Je quitte des pensers graves et solitaires ; —
Et mon cœur vers toi vole,… ami, sache comment :

Non comme vers un bien, mais tout mon bien sur terre !
Mets-y ta main, Aimé ; tu verras que ce sang
Court plus vite qu’aucun pied d’enfant n’eût pu faire.

Note de la cynique de service : bon, j’aime bien Elizabeth, ses doutes, ses passions, alors je vais juste vous dire d’aller le lire en anglais parce que c’est mille fois mieux…
Serais-je vaincue par la force de l’amûr ?

Emily Dickinson, la recluse (de 1830 à 1886)

Auteure américaine issue d’une famille aisée, Emily Dickinson était d’une nature mélancolique et de santé fragile. Elle se coupa peu à peu du monde, achevant sa vie cloîtrée dans la demeure familiale et se vouant à la lecture, à l’écriture, mais aussi à l’entretien de sa propriété. Elle devint notamment une véritable experte en botanique.

Elle entretint néanmoins de nombreuses correspondances avec d’autres auteurs ou de simples amis. On découvrit la majeure partie de son oeuvre poétique après sa mort. Elle y décrit avec une brièveté incisive très moderne les détails et idées qui traversaient sa vie, s’attardant notamment sur le sujet qui nous intéresse, l’amour.

Deux quatrains traduits par Claire Malroux :

Le « pourquoi » navré de l’amour
Est tout ce que l’amour peut dire –
De deux syllabes sont bâtis
Les plus vastes coeurs qui se brisent.

Parfois avec le Cœur
Peu souvent avec l’âme
Plus rarement avec force
Peu – aiment vraiment

Note de la cynique de service : Emily Dickinson n’a pas l’air d’avoir une vision beaucoup plus ensoleillée que moi de l’amour. La traduction de Claire Malroux est plutôt réussie je trouve, mais comme d’habitude, allez lire ses poèmes en anglais !

Anna Akhmatova, la mystique (de 1889 à 1966)

Anna Akhmatova était une poètesse russe du siècle d’argent, l’âme du mouvement acméiste, l’amie de nombreux écrivains, la mystique prophétesse du Poème sans héros, la dissidente soumise de force à Staline à la gloire duquel elle composa des poèmes pour obtenir la libération de son fils…

Mais elle était aussi une amoureuse aux multiples amants qui ouvrit son premier recueil, Le soir, avec un poème sur le sujet.

Extrait du poème Amour traduit par Jean-Louis Backès :

C’est parfois un serpent magicien,
Lové près de ton coeur.
C’est parfois un pigeon qui roucoule,
Sur la fenêtre blanche.

C’est parfois sous le givre qui brille
La vision d’une fleur
Mais il mène, en secret, à coup sûr,
Loin de la joie tranquille.

Note de la cynique de service : un serpent, un pigeon ou une vision, ce qui est sûr, c’est qu’en cas d’amour, dis adieu à ta tranquillité !

Bien sûr, j’en ai oublié plein. De Li Qingzhao à Alfonsina Storni, les poétesses du monde entier se sont illustrées en parlant (entre autres) de l’amour ! Et toi, quel-le poète-sse sème des paillettes roses dans tes yeux ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Narildina
    Narildina, Le 20 février 2014 à 13h03

    Je comprends que tu n'ais pas voulu citer Louise Labé, mais du coup, son exacte contemporaine c'est Pernette du Guillet, tout aussi merveilleuse (et elle on sait qu'elle a vraiment existé):
    "Le grand désir du plaisir admirable

    Le grand désir du plaisir admirable
    Se doit nourrir par un contentement
    De souhaiter chose tant agréable.
    Que tout esprit peut ravir doucement.

    Ô que le fait doit être grandement
    Rempli de bien, quand pour la grand'envie
    On veut mourir, s'on ne l'a promptement :
    Mais ce mourir engendre une autre vie."

    Pour Akhmatova, je ne suis pas sûre que la référence au serpent soit une connotation amoureuse/erotique, je pense que ça renvoit à la grande figure de toute sa poésie: Cléopâtre

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