Qu’est-ce qui s’est passé dans la tête de Pete Doherty ? Alors qu’il donnait un concert lors d’un festival de rock à Munich hier dimanche, le chanteur de Babyshambles a commencé à entonner « Deutschland, Deutschland über alles », le « Chant des Allemands » dont le premier couplet est étroitement associé à la période nazie.
Le public munichois a bien sûr réagi avec véhémence, a sifflé Doherty, ce qui ne l’a pas empêché de continuer. Après l’interruption de la retransmission radio et du concert, Pete Doherty n’a donné aucune explication concernant ce choix pour le moins… étonnant de sa part.
Est-ce à cause de l’expression « über alles », fréquemment utilisée par le mouvement punk, et notamment par les Dead Kennedys et leur titre « California über alles » ?… Il aurait voulu faire un clin d’oeil complètement foiré pour le coup ? D’autant plus bizarre que le chanteur s’est régulièrement prononcé contre le mouvement d’extrême droite britannique.








Le 02/12/2009 à 16h03
Je ne crois pas que ce genre de geste puisse se résumer à de la provocation non plus. Le Deutschlandlied, à la base, n'a absolument rien à voir avec l'extrême-droite et le choix de Doherty me semble intéressant de ce point de vue-là. Le chant a été repris et réinterprété par le NSDAP pendant vingt ans, bien. Est-ce que cela enlève quelque chose au sens originel de l'oeuvre ? Est-ce que l'oeuvre d'art peut se définir par l'utilisation politique que certains décident d'en faire ?Le poids historique existe évidemment, mais je ne suis pas sûre qu'on puisse résumer le choix de Doherty à un coup de provocation. Il me semble poser des questions bien plus importantes sur le sens de l'oeuvre d'art, sur sa récupération, son utilisation politique et sur le fait qu'en continuant à utiliser le même hymne mais en l'ayant tronqué l'Allemagne sacrifie encore une part de son patrimoine au nazisme puisque plutôt que de récupérer l'oeuvre, de se la réapproprier et de lui rendre son sens originel, c'est la volonté d'effacer qui prédomine. Et bien sûr cela se comprend aisément au lendemain de la seconde guerre mondiale, mais soixante ans plus tard il est peut-être temps de repenser la façon dont nous abordons cet événement. C'est du moins mes premières impressions en lisant la news sur Pete Doherty, je le vois plutôt dans cette démarche-là que dans une simple "provoc", mais je peux évidemment me tromper..
Le 02/12/2009 à 16h27
Je suis plutôt enclin à penser qu'il ne savait pas, comme il l'a dit lui même (post de Yana). Ce qui n'est pas une tare, quand on sait que les hauts fonctionnaires français formés à nos meilleures écoles, en charge de l'accueil d'Angela Merkel le 11 novembre dernier, se sont plantés sur le sujet (cf mon post plus haut).
Le 02/12/2009 à 17h32
(Oh, et ça m'étonnerait vraiment que Pete Doherty n'ait pas eu conscience de la portée tendancieuse de ce couplet, enfin.)
L'ancêtre que je suis a découvert au lycée la vérité sur le régime de Pétain à la lumière du pavé dans la mare jeté par l'historien américain Robert Paxton "La France de Vichy", traduit en français en 1973, qui a fait exploser à l'époque les digues du politiquement correct que de Gaulle avait jugé utile d'ériger dès 1945 pour préserver "l'unité nationale". Si je te comprends bien, l'historiographie officielle est parvenue à refermer la porte ouverte sur cette vérité là, au moins au lycée. Alors, il est urgent de se poser la question de l'enseignement de l'histoire et de la qualité intellectuelle de ceux qui professent
Pour le reste, je dois avouer que la vision du Shoah de Claude Lanzmann en 1985 a inhibé chez moi tout sentimentalisme et sens de l'humour sur le sujet. Cela ne m'interdit pas de penser que la jeune femme d'origine ashkenaze que tu es est parfaitement légitime pour avoir un point de vue et une pratique très différente de la mienne !
Le 02/12/2009 à 18h31
Le poids historique existe évidemment, mais je ne suis pas sûre qu'on puisse résumer le choix de Doherty à un coup de provocation. Il me semble poser des questions bien plus importantes sur le sens de l'oeuvre d'art, sur sa récupération, son utilisation politique et sur le fait qu'en continuant à utiliser le même hymne mais en l'ayant tronqué l'Allemagne sacrifie encore une part de son patrimoine au nazisme puisque plutôt que de récupérer l'oeuvre, de se la réapproprier et de lui rendre son sens originel, c'est la volonté d'effacer qui prédomine. Et bien sûr cela se comprend aisément au lendemain de la seconde guerre mondiale, mais soixante ans plus tard il est peut-être temps de repenser la façon dont nous abordons cet événement. C'est du moins mes premières impressions en lisant la news sur Pete Doherty, je le vois plutôt dans cette démarche-là que dans une simple "provoc", mais je peux évidemment me tromper..
Pour ton interprétation, je suis d'accord avec toi sur le fait que l'Allemagne a sacrifié beaucoup de son patrimoine au nazisme et en suivant des cours en Allemagne, je dois avouer que je suis plus que soulée d'entendre parler en permanence de la Shoah et du sentiment de culpabilité d'Allemands de vingt ans qui vivent dans une Allemagne qui n'a plus rien à voir avec celle des années 30. Ca me donne vraiment une impression de stagnation. Cela dit, en ce qui concerne l'hymne allemand, je crois que maintenant il s'agit plus d'une tradition que d'autre chose, une habitude en fait. L'Allemagne vaincue aurait eu bien du mal à conserver un hymne qui commence par "Deutschland über alles", et quand je vois le poids qu'a encore le souvenir de la Shoah en Allemagne, ça m'étonnerait que cette strophe puisse être un jour "réhabilitée", ça m'étonnerait même que quelqu'un y pense en Allemagne. Dans un de mes cours, un Allemand nous a quand même dit que lorsqu'il était en erasmus en France, il était gêné lorsque des Français lui disaient qu'ils étaient fiers d'être Français, que lui ne pourrait jamais dire qu'il est fier d'être Allemand. Donc chanter "Deutschland über alles", ça semble juste impossible, pas seulement à cause de l'intreprétation qu'en ont fait les nazis et que les Allemands ne voudraient pas cautionner, mais parce que l'idée que l'Allemagne pourrait être "au-dessus de tout" est totalement étrangère à la façon dont ils pensent leur pays.
Le 03/12/2009 à 01h55
Après, je suis en partie d'accord, ce sont les questions qu'un tel geste soulève chez moi, je ne sais pas si Pete Doherty se posait les mêmes ou pas heinEt Lio. je suis en partie d'accord, mais dans ce cas-là je rejoins le Président (bon à 1h du mat je manque de précision, on m'excusera) qui voulait simplement changer d'hymne. Ce qui pose problème, à mon sens, c'est de garder la même en la tronquant. Parce que finalement ça renvoi à tout un passé tronqué, au poids de la culpabilité, au besoin de se distancier d'un pan de la culture qui a été marqué par le nazisme. Et à travers cette appropriation-là, il y a peut-être une "victoire" du nazisme qui se dessine, le poids qu'elle a encore, comme tu le décris, sur l'Allemagne d'aujourd'hui. Et je crois simplement que tant que ce sera le cas, l'Allemagne ne guérira pas de ce passé-là. Après ça vaut ce que ça vaut hein, ce n'est que mon avis personnel de non-Allemande, non-germanophone même ! Et je ne sais pas si c'est ce que Pete Doherty voulait dire, mais c'est ce que j'y vois :/
Le 03/12/2009 à 09h20
Atsu : c'est Giscard qui voulait non pas modifier mais ralentir le tempo de La Marseillaise (ce qui a été fait il me semble, mais notre génération l'a toujours connue ainsi).Quant à la question du détournement de l'art par la propagande et de l'empreinte que cela laisse sur les œuvres, elle me paraît se poser mais il faut bien préciser que l'hymne allemand est au départ une partition de Joseph Haydn pour quatuor à cordes, et que les paroles n'ont été ajoutées qu'au XIXe siècle, dans le contexte de l'appel à une unification de l'Allemagne, avec une visée nationaliste indéniable. C'est une première "connotation" apportée par l'histoire, à laquelle s'ajoute celle du nazisme, ça fait quand même beaucoup pour qu'on reproche aux Allemands d'aujourd'hui d'en somme manquer d'humour. Je trouve ce que dit Lio très intéressant, sur la perception qu'ont les Allemands de leur identité. Pour eux le nationalisme est connoté pour longtemps encore. Il ne s'agit p as que de l'hymne, mais aussi de certains mots qui n'existent tout simplement plus dans le lexique allemand car ils ont été complètement détournés de leur sens initial par les Nazis. A mon avis il s'agit là d'un problème spécifique à l'Allemagne qu'il faut pas juger trop hâtivement ni trop généralement du point de vue de notre rapport en général à la mémoire de la Seconde guerre mondiale.
D'ailleurs, je m'étonne qu'on trouve que les Allemands manquent d'humour sur ce point, et qu'à côté de ça tout le monde soit choqué d'une installation artistique de ready-mades en forme de nains de jardin faisant le salut nazi ... il faudrait que les Allemands aient de l'humour quand on se "moque" (je reconnais que je schématise) d'eux, et pas quand ils abordent eux-mêmes avec distance leur histoire ?
Le 03/12/2009 à 17h02
Pour les paroles, en fait j'ai du mal à voir en quoi la visée nationaliste du XIXe est une connotation "lourde" si j'ose dire. Toutes les hymnes ont une visée nationaliste de toute manière et beaucoup ont été écrites dans des circonstances de guerre/de conflits plus violents qu'une simple volonté de réunification, non ?
Et sinon personnellement je n'ai jamais dit que les Allemands manquaient d'humour ou qu'ils n'avaient pas de quoi être choqués par ce chant. Je ne juge absolument pas la réaction allemande, j'estime simplement qu'il serait dommage de réduire ce geste à de la provoc bête et méchante alors qu'on peut peut-être trouver plus que ça.
Le 03/12/2009 à 18h08
Le 03/12/2009 à 22h18
En fait je n'ai simplement pas la même interprétation que toi. Garder le même hymne en le tronquant, en laissant cette partie-là du chant aux groupes d'extrême-droite encore aujourd'hui et en associant ceux qui la chantent aux nazis, cela me semble relever plus de la culpabilité que du dépassement. Et du poids qu'a encore le nazisme sur tout ce qu'il a pu toucher. Et lorsque je parlais de "tronquer" le passé, ce n'était pas pour ne pas l'assumer, c'était tenter de l'effacer en sur-compensant en quelques sortes, en tentant d'effacer tout ce qui peut y être relié. Changer d'hymne m'aurait paru plus sensé, parce que je ne l'assimile pas à un effacement en fait mais à une reconstruction. Et, pour refaire l'Histoire sans doute très possible, notamment lors de la réunification vu que la RDA avait de toute manière un autre hymne. Garder les mêmes paroles, le même hymne au mot près, n'aurait pas été possible évidemment, parce qu'il était émotionnellement trop chargé et qu'on le tronque au final, pourquoi pas. Mais ce que je trouve dommage c'est qu'il a encore le même poids, la même charge émotionnelle soixante ans plus tard. Ce n'est pas une oeuvre nazie, c'est une oeuvre qui a été récupérée, au même titre que d'autres genre Wagner, et pour moi que ce poids-là persiste soixante ans après la chute du nazisme, cela amène quand même certaines questions sur l'art, la politique, l'histoire etc.Et mon ressenti se base sur cet événement précis, pas sur le fait que l'hymne soit tronqué, mais sur le fait qu'il soit tronqué + les réactions que cela déclenche lorsqu'on chante la partie tronquée, si ce n'était que le fait qu'il soit tronqué je pense que je serai plus d'accord avec toi. Je sais pas si je suis très claire ahah.