Mon père et moi, de la distance à la complicité — Témoignages croisés

Pour la Fête des pères 2015, Alice et son père qui vivent dans deux pays différents nous parlent de leur relation.

Mon père et moi, de la distance à la complicité — Témoignages croisés

Je m’appelle Alice et j’ai 26 ans aujourd’hui. J’ai plutôt un bon contact avec mon père même si cela n’a pas toujours été le cas. Mon père a quitté ma mère quand j’avais trois ans, et il est parti refaire sa vie en Afrique. Quelques années plus tard, il s’est marié avec une Marocaine. J’ai deux adorables demi-sœurs de 14 et 16 ans grâce à ce remariage.

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Un père absent

Quand j’étais plus jeune, ma mère essayait de nous envoyer, mon frère et moi, environ un mois tous les deux ans voir notre père. Faut dire qu’un aller-retour Tahiti-Afrique pour deux personnes, ça coûte un peu cher et c’est pas à refaire à chaque période de vacances ! Du coup, je voyais mon père pendant un mois tous les deux ans. On s’appelait aussi pour nos anniversaires — le sien, le mien et celui de mon frère — et pour la Fête des pères. Je ne le connaissais pas et du coup j’appréhendais toujours énormément ses coups de fil, je ne savais pas quoi dire. J’ai aussi eu beaucoup de problèmes plus jeune à dire « je t’aime », du coup je ne l’ai jamais dit à mes parents avant mes 23 ans.

Mon père, je ne le connaissais pas, c’était pour un moi un inconnu. Je passais des vacances avec lui en Afrique avec mon frère et mon autre demi-frère (oui, mon père est une sorte de Don Juan qui a planté ses petites graines un peu partout dans le monde). En tout, nous sommes sept enfants pour quatre mères. Une fois, nous sommes allés skier quelque part en France avec la famille au complet, sans les mères et sans les deux petites dernières qui n’avaient pas encore été conçues. Il y avait les deux grands de la famille, une sœur qui a maintenant 52 ans ainsi que ses deux fils qui ont le même âge que mon frère et moi, un frère qui a maintenant 50 ans et un autre frère qui a maintenant 30 ans. C’était la seule réunion de famille au complet que nous avons eue, j’avais huit ans ! Nous n’en avons jamais refait d’autres depuis, car dispersés que nous sommes dans le monde, c’est un peu difficile de se retrouver.

En grandissant, je n’ai jamais pensé que l’absence de mon père était quelque chose de grave. Ma mère nous faisait beaucoup bouger : on faisait quelque chose avec elle ou avec le centre aéré tous les week-ends et pendant les vacances. Je garde de très bons souvenirs de mon enfance et je ne regrette rien.

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La naissance du manque

C’est vers 17 ans que j’ai commencé à comprendre que quelque chose clochait. J’avais alors deux très bonnes amies avec lesquelles je passais beaucoup de temps. Parfois j’allais dormir chez elles et j’étais donc témoin de leur relation avec leur père, qui était toujours avec leur mère. Et je voyais cette affection, les blagues échangées, je retrouvais une partie de leur caractère dans celui de leur père. En fait, je voyais tout ça et je les enviais. Il m’est arrivé plusieurs fois de me réfugier dans les toilettes ou d’attendre la nuit tombée pour pleurer sous les draps en me demandant pourquoi ce n’était pas ainsi avec mon père.

La même année, mon père a été diagnostiqué d’un cancer, et mon frère de trois ans de plus que moi nous a envoyé un mail pour nous dire qu’il ne lui restait plus que trois mois à vivre. Ça a été le branle-bas de combat, ma mère s’apprêtait déjà à nous acheter des billets pour qu’on aille passer ces trois derniers mois avec lui. Et puis mon grand frère m’a renvoyé un mail en me disant qu’il avait paniqué pour rien, que ce n’était pas trois mois mais plusieurs années suivant l’évolution de la maladie. Au final, dix ans après la détection de la maladie, il est toujours vivant — certes en pas très bon état après le combat contre le cancer, mais toujours là.

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Mais j’en voulais à mon père. De ne pas avoir un meilleur contact avec moi, d’être plus vieux que les pères de mes amies, de nous avoir quittés quand j’avais trois ans, de ne pas réagir. Mais je ne lui ai rien dit. À 19 ans, je lisais des livres et parfois regardais des films qui évoquaient des relations pères-filles problématiques. Mais ça se finissait toujours bien, et moi je pleurais car je me demandais quand est-ce que j’aurais ça, et si je pouvais l’avoir. J’ai commencé à avoir des ressentiments contre lui.

J’ai écrit un texte sur la relation que j’avais avec lui, mes frères et sœur aînés l’ont aimé et mon père m’a dit que c’était une pilule dure à avaler. Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a compris que j’allais mal. Dès lors, je me suis dit que j’essaierais de lui parler de tout cela la prochaine fois que je le verrais. Mais je n’y arrivais pas. À chaque fois que je restais seule avec lui, je me sentais mal à l’aise et je partais rejoindre mes petites sœurs. Mon père a essayé de me faire parler, mais aussitôt la bouche ouverte, je fondais en larmes. Alors il s’est tu et n’a plus essayé. Je me souviens d’un voyage de deux heures en voiture avec lui, j’étais si mal à l’aise que j’ai fait semblant de dormir une bonne partie du voyage.

père et fille voiture voyage

À côté de ça, je parlais beaucoup de ma relation avec lui à sa femme, ma belle-mère, avec qui je m’entends très bien. Elle m’aidait à y voir plus clair et me disait que même si mon père avait du mal à me le dire, il m’aimait et il était fier de moi. Qu’il était toujours content que je vienne le voir, accompagnée ou non de mon frère de deux ans de moins que moi.

Un nouveau mode de relation

Et enfin est arrivé l’été de mes 23 ans. J’étais prête. On s’est assis dans le jardin, et on a parlé longtemps. De nous deux, de mon petit frère, des autres enfants de la tribu, de sa première femme, puis de la deuxième, la mère de mon frère de trois ans de plus qui était une très bonne amie de ma mère, puis de sa relation avec ma mère et enfin de la mère des petites. On a parlé de la vie en général, de mes rêves, de ce que je voulais faire plus tard. On a parlé de la sienne. Et enfin je lui ai dit mon plus grand secret, et il a donc été le premier à savoir que je suis bisexuelle. Je l’ai ensuite peu à peu dit au reste de la famille, toujours en face à face, mais il a été le premier à le savoir.

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Depuis ce jour, tout va mieux. On se parle enfin sans complexe, j’ose le troller et même le gronder quand je pense qu’il fait des erreurs, et on s’entend bien. J’envie toujours le contact qu’il a avec mes petites sœurs. Elles l’ont eu pour elles toutes seules de leur naissance à maintenant, ce que seuls les deux plus âgés ont eu la chance d’avoir. J’ai grandi aux côtés des petites en voyant les câlins et l’affection dont elles bénéficiaient de la part de mon père, et je les ai souvent enviées en pensant que jamais ce ne serait ainsi entre mon père et moi.

Mais je réfléchis, et c’est normal. Elles sont encore des enfants, et je suis déjà une adulte. Une adulte n’a pas le même comportement avec ses parents qu’un enfant. Mais maintenant je peux dire à mon père que je l’aime et qu’il compte pour moi. Je peux le serrer dans mes bras plus que quelques secondes et lui dire qu’il me manque quand je ne suis pas avec eux au Maroc. Je peux m’engueuler avec lui au sujet des chaînes de mail et des hoax qu’il nous envoie. Et je sais que quand je vais mal, et que je ne peux pas aller voir ma mère car elle habite à Tahiti et moi en Espagne, c’est toujours vers lui que je me tourne. Même si j’ai de la famille en France, je préfère aller le voir au Maroc, où en plus de lui, je retrouve mes sœurs et leur mère avec qui je m’entends si bien.

père fille vélo

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Au final j’ai bien tourné, même sans la présence de mon père. Je ne regrette pas qu’il nous ait quittés, car s’il était resté, je n’aurais pas aujourd’hui deux adorables petites sœurs que j’aime tant et pour qui je ferais n’importe quoi. Parfois j’imagine comment aurait été la vie avec lui à la maison, et je me dis qu’au final, il a eu raison de partir. Il est pas mal casanier, il préfère rester devant la télé que sortir alors que ma mère est tout le contraire. Cela n’aurait jamais pu marcher entre eux plus que quelques années. Ma mère est une battante et une femme indépendante qui n’a besoin de personne, elle a un caractère très fort et même si mon père restera toujours l’un de ses plus grands amours, je sais qu’elle aurait été malheureuse s’il était resté.

La vie n’a pas toujours été facile sans lui, mais j’ai appris à faire avec, et aujourd’hui je m’entends bien avec lui. C’est plus que ce que j’aurais rêvé à 17 ans et je ne regrette rien.

Le père d’Alice, qui a 76 ans, a lu son témoignage et lui a répondu.

Merci. Tu ne sais pas combien tu m’as manqué, puisque je ne te l’ai jamais dit. Je t’aime Alice, et j’ai plein de regrets de n’avoir pas pu t’accompagner dans ton ascension. Je sais que je t’ai manqué, et je me le reproche souvent, mais quand je suis parti, j’étais moi-même trop « malheureux » dans mon couple qui n’existait plus sans que je comprenne pourquoi.

Toi et ton frère n’avez jamais quitté mon coeur, j’ai longtemps entendu ton rire de petite fille heureuse résonner dans ma tête, comme j’ai longtemps gardé l’empreinte (chaude) de ta main dans la mienne. Mais je pense que tu as (presque) surmonté l’épreuve, en tout cas tu as gagné dans ton indépendance en puisant dans tes forces, peut être grâce à l’héritage génétique dont tu as hérité.

Tu as bien décrit ta mère, et ce sont justement ces qualités-là qui m’avaient séduit (et j’en devine l’existence chez toi aussi).

Mais je pense que tu te trompes sur ma « casanéité », acquise sans doute avec l’âge mais pas innée ; loin s’en faut, à moins de faire table rase de tout mon passé sportif, militaire et civil. Tu as l’excuse de ne pas l’avoir vécu et de n’en connaître que des bribes au fur et à mesure des souvenirs que je vous raconte parfois… Tu n’ignores pas, quand même, que j’ai été militaire pendant 27 ans, dont une grande partie dans des unités que l’on qualifie peu de casanières (où j’ai commencé comme simple soldat et quitté en tant qu’Officier Supérieur).

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Du côté de la plongée, j’ai été Instructeur National, j’ai appris à piloter dès 19 ans des engins civils ou militaires de tout genre (motos, autos, camions, bateaux à voile ou à moteurs et des avions, malgré mon daltonisme). Ensuite j’ai ouvert huit agences en Afrique pour une grande société internationale avant d’arrêter de courir le monde (et les femmes).

Quand tu viens au Maroc, c’est tout à fait vrai que maintenant je me suis « casé » depuis peu. C’est aussi ce que j’avais désiré faire quand j’ai rencontré ma femme : m’arrêter !

En fait je suis décalé par rapport à mon environnement familial. Je suis père à l’âge d’être grand-père (puisque tu es née en même temps que mon premier petit fils) et je n’arrive pas à suivre. Je fatigue plus vite et j’entends mal les histoires qui vous font rire. Mais je suis heureux qu’on ait enfin pu avoir un début de dialogue. En fait et pour tout t’avouer (c’est dur), j’en voudrais bien plus, je voudrais que tu te confies à moi sans gêne et que tu n’aies pas peur de te blottir dans mes bras si l’envie te prend. J’ai un souvenir ému du jour où Judith [note d’Alice : la demi-sœur maternelle de mon demi-frère paternel, ils partagent la même mère, mais elle n’a aucun lien avec mon père], alors que je venais d’arriver chez elle en mauvais état et pour me reposer en milieu de chimio, m’a dit « est-ce que je te peux te faire un câlin ? ».

Je souhaite de tout mon cœur être ton ami, ton confident.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mikachu
    Mikachu, Le 23 juin 2015 à 14h21

    Tu as raison, c'est dommage de gâcher le présent pour des choses qui sont arrivées il y a longtemps. A un moment il faut faire le choix de laisser sa valise sur sa route et de continuer à avancer. Et surtout se rendre compte qu'il est encore là et qu'on peut essayer de rattraper le temps perdu. ^^

    Merci Mélissa :)

    - Alice

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