La pause café – La petite vie (pro) d’Almira

Almira était au chômage, puis elle a eu un entretien d'embauche, et elle a pris ses repères dans sa nouvelle entreprise. Aujourd'hui, elle découvre la pause café et ses « potins »...

La pause café – La petite vie (pro) d’Almira

Voici deux jours que je fais de l’archivage. Je sors des documents de gros classeurs, je les mets dans des chemises que je mets dans des boîtes que je mets dans des cartons que je range sur des étagères. Ma vie a eu le temps de défiler plusieurs fois devant mes yeux. J’ai même eu le temps de l’analyser en profondeur, pour comprendre ce qui avait pu clocher depuis le jour de ma naissance pour me que je me retrouve ici aujourd’hui. Enfin, pour tenter de comprendre, parce que pour le moment, je ne vois pas de quoi on cherche à me punir si durement. Alors je continue, en attendant de trouver une réponse, jusqu’à ce que soudain, le visage souriant d’Eva passe l’encadrement de la porte : « Hé, Almira, tu viens, c’est l’heure de la pause café ! ».

La pause café des filles de l’étage. J’en ai vaguement entendu parler, ça m’a l’air d’être une institution. En plus, elles ont l’air plutôt sympa. Ça me changerait un peu du visage austère d’Emmanuelle, qui ne boit que des infusions sans sucre d’herbes bizarres et amères. Et puis c’est important de se bien s’intégrer sans son entreprise, de créer des liens. Ça me permettrait de comprendre comment la boîte fonctionne et de mieux connaître les gens avec qui je serais amenée à travailler. Et honnêtement, j’en ai tellement plein la tête de ces documents à sortir des classeurs à mettre dans des chemises à ranger dans des boîtes à mettre dans des cartons à mettre sur des étagères, qu’un petit café ne pourrait pas me faire de mal…

D’un autre côté, Emmanuelle m’a confié cette tâche avec solennité. Elle a même dit « la mémoire du service en dépend ». Je ne peux pas arrêter avant d’avoir fini. Et finir bien. Ne serait-ce que pour qu’elle cesse de penser que je suis bête à bouffer du foin. Je suis convaincue que c’est ce qu’elle pense de moi. Rien que ce matin, je me suis agrafé un ongle, sectionné l’index avec un coupe-papier, perdue en allant au courrier, et mis 25 minutes avant de comprendre comment on assemblait une boîte à archives. Alors si elle apprend que j’ai déserté pour aller boire un café et manger des petits gâteaux, je pense qu’elle va définitivement me cataloguer comme boulet de service. C’est marrant, cette capacité que je peux avoir à ne plus être bonne à rien dès que je me sens observée et jugée…

« Alors, Almira, tu viens ? »

J’ai tellement envie de répondre oui, mais en même temps, j’ai tellement peur de me griller définitivement !

« C’est que.. Euh… je dois finir d’archiver ça parce qu’Emmanuelle m’a… »

« Ah ah! Je vois! Mais tu sais, tout ce fatras, ça doit faire bien deux ans que c’est en bordel. À mon avis, ça pourra attendre 20 minutes de plus. Puis j’ai prévenu Emmanuelle, t’inquiète pas ! »

Vu comme ça… Je peux donc suivre sans aucun scrupule mon hôtesse jusqu’à la salle de pause. Une petite pièce un peu sombre, aux murs constellés de panneaux de liège sur lesquels sont épinglés des coupures de presse jaunies, des faire-part de naissance plus kitsch les uns que les autres et des cartes postales d’endroits que mon salaire ne me permettra jamais de visiter. Dans un coin, un petit frigo qui semble avoir fait son temps, sur lequel trônent la sacro-sainte cafetière et les gâteaux. Visiblement, la petite nouvelle était attendue : à mon arrivée, Sophie, Véronique et Marie se lèvent pour me tendre mon gobelet, un sucre, une touillette, un cookie et tirer ma chaise. Et j’ai à peine le temps d’avaler une gorgée de mon jus de chaussette que j’ai l’impression de subir un interrogatoire de la Gestapo. Et d’où tu viens, et tu travaillais où, est-ce que t’as un mec, des enfants, un chat, où est ce que tu as acheté ton pull. Pour une fois qu’on me pose des questions dans ce job auxquelles je suis apte à répondre…

« Et sinon, comment ça se passe avec Emmanuelle ? »

Ah. Voilà, la première question piège. Est-ce qu’il faut que je sois honnête et que je leur dise qu’elle me fait flipper parce qu’elle me donne l’impression qu’elle va me manger toute crue, ou est-ce que je leur dis qu’elle est super géniale?

« Euh… » (mon sens de la répartie me perdra un jour, j’en suis sûre)

« Bon, on la connaît Emmanuelle. Elle est un peu pète-sec, mais tu verras, elle a un super bon fond. Il faut juste savoir la prendre. »

Me voilà rassurée.

« Et avec monsieur Eichel, ton chef de service, ça se passe bien ? »

« Je sais pas, je ne l’ai pas encore rencontré. Il est en déplacement. Vous le connaissez bien vous ? Il est sympa ? »

Vu comment les filles se jettent des regards entre elles pour savoir qui doit répondre, je pense que je vais vite regretter d’avoir posé la question. Finalement, c’est Marie qui me répondra.

« Bon, déjà, tu le verras pas trop souvent. Il est régulièrement en déplacement. Du coup, il sera pas trop sur ton dos. Puis il est pas du genre à venir foutre la pression. Si le boulot est fait, il viendra pas te casser les pieds. Enfin… »

Soudain, j’ai peur…

« Enfin quoi ? »

« C’est que… Autant que tu le saches, parce que tu t’en apercevras de toute façon très vite, mais il a un rapport assez particulier avec les femmes. »

« C’est à dire ? »

« Bah… il nous regarde rarement dans les yeux. Puis il nous fait régulièrement des propositions très bizarres. Dernièrement, il a proposé à Véronique d’aller faire un tour avec elle dans sa Renault 21 à la pause déjeuner. »

Et Eva de renchérir:

« Moi, il m’a invitée à faire un pique-nique en tête à tête, et il a offert une boîte de chocolats et des fleurs à Sophie. Et Giovanni, une fois, l’a croisé avec une grande blonde qui lui donnait la main et qui ne ressemblait pas du tout du tout à sa femme, ni à sa fille. »

Mon chef. Le type à la chemise en flanelle et aux grosses mains poilues qui, lors de mon entretien d’embauche, a eu le culot de me demander si j’avais l’intention de me reproduire dans un avenir proche. Je sais pas si je dois remercier mes collègues de m’avoir mise au parfum ou si je dois m’enfuir en courant…

– La suite dans le prochain épisode de La petite vie (pro) d’Almira !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Malo33
    Malo33, Le 24 janvier 2013 à 15h11

    almira-gulsh;3884012
    Ces documents que tu dois bêtement ranger dans des classeurs et des boites qui prendront la poussière pendant des années avant de partir à la poubelle et qui n'ont pas vocation à être valorisés, mais bien à occuper de la place ailleurs?
    Héhéhé ! En effet, dans le privé, ces petites boites partent souvent à la poubelle...
    Mais qd tu bosses dans le public, et que le conservateur des archives se sent un minimum concerné par les archives contemporaines, ben ces petites boites viennent prendre leur place sur des étagères dans un lieu qui leur est réservé. Et un jour, vas savoir pourquoi, un chercheur qui cherche viendra et demandera à les consulter. Et là, nous les archivistes, ça nous fait un petit quelque chose. On est content (il ne nous faut pas grand chose).

    Mais c'est certain que devoir se taper de la mise en boite sans vraiment connaitre les tenants et les aboutissants, c'est pas vraiment motivant ! Surtout en sachant qu'elles rejoindront la benne à ordure à un moment donné.

    Bon courage Almira !!! :cheer:

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