Si le permis fait tant chauffer les radiateurs, c’est qu’au fond, c’est beaucoup plus qu’une autorisation de faire vroum. Comme le bac, le permis est un cap, un signe social, un rite de passage. Avoir son permis, c’est basculer du stade de celui qu’on transporte, au statut de celui qui transporte. Du passager forcément passif, au conducteur plus ou moins actif. Plus question, quand aucun autre moyen de transport n’est disponible (bus, métro, vélo, pieds), de devoir dépendre d’un tiers pour ses déplacements. Finis les « je passerai te chercher à telle heure » et les « ah ouais mais qui c’est qui va te conduire ? ». Avec le permis de conduire, l’ado gagne aussi un bout d’autonomie. Il deserre le frein à main de la vie et prend le volant de sa frêle existence... Avec ou sans direction assistée.
- Maman ? Samedi je vais à la soirée de Samerlapüt, t’as pas oublié ?
- Gnin ?
- Tsé, l’étudiant Erasmus, là. Qui repart lundi au Danemark.
- Ah oui c’est vrai. Oui mais tu y vas comment ?
- Ben je prends la voiture.
- Ah non. J’en ai besoin : samedi soir je vais à la Lady’s Night du Chic Strip Club
- Hein ? Mamaaan !
- Ne sois pas égoïste, ma fille. Ta mère aussi a le droit de s’amuser.
- Tu… Tu pourras me déposer, au pire ?
- Ah non. J’emmène tes cousines et ta grand-tante. Ce sera complet. Demande à tes amis de t’emmener.
- Mais je devais justement jouer les chauffeurs. A quoi ça sert d'avoir le permis si j’ai pas de bagnole ?
- A me laisser encore un peu de pouvoir.
La vie, c’est pas des bisounours.
… Ou pas.
On s’aperçoit réellement de ce poids symbolique qu’a le permis… Quand on ne l’a pas. Car dans une société dans laquelle la voiture est reine, ne pas être autorisé à en conduire une relève de la marginalité. Et pas des plus valorisantes. Peu importe que cette situation soit choisie ou subie : quand on ne peut conduire que des caddies, il faut s’attendre à en payer le prix. Le prix de l’honneur*.
* Le lecteur aura compris au ton de ce paragraphe que l’auteure de ces lignes est une Sans Permis.
En effet, dire « j’ai pas le permis », c’est convoquer immédiatement des équations peu avantageuses. Ainsi, « Je l’ai pas passé » = « Individu immature refusant ses responsabilités, boulet de la société incapable de se prendre en main… Probablement peu dynamique ». « Je l’ai loupé = Individu incapable de maîtrise de soi, potentiellement angoissé, tête en l’air et/ou affublé de graves problèmes psychomoteurs. Probablement peu fiable » etc, etc., le degré de gravité du diagnostic augmentant généralement avec le nombre de passages ratés. Résultat : pour peu qu’ils possèdent un peu trop d’amour-propre, les sans-permistes développent peu à peu une hyper susceptibilité à la limite de la paranoïa…
- Ouh là. Chuis crevé, je vais rentrer, là.
- Ok. Tu veux que je te ramène ?
- Nan c’est bon, je vais prendre le métro.
- Mais… Y en a plus à cette heure-ci.
- … Bon ben je rentrerai à pied, alors.
- Ah nan, ça craint dans le coin. Je te ramène.
- Mais non.
- Mais si.
- Mais non.
- Mais si.
- JE SUIS PAS UN BOULET ! JE MARCHE, J’AI DIT !!! (d’abord c’est pas parce que j’ai loupé 10 fois mon permis que je sais pas me débrouiller, merde alors, sa race, bordel à cul de bordel à chier de mille sabord de saperlotte)
- Ca va, t’énerve pas. Je disais ça pour t’aider…
- J’AI PAS BESOIN D’AIDE ! JE DEPENDS DE PERSONNE !!
- Je… Personne ne dit le contraire.
- Au contraire : tout le monde le pense mais personne ne le dit. »
Orgueil blessé n’a point d’oreille.