Il a deux invitations pour une pièce de théâtre, dit-il, et me propose de l’accompagner. Voilà une idée séduisante, j’aime le théâtre, et j’aime également le cocktail qui suivra : champagne, petits fours, caviar, vodka, allons-y pour une soirée de foliiiiiie.
Première étape : acheter un ticket de train. Chuis motivée, la pièce ne se joue pas dans ma ville, va falloir me bouger. Ça fait des siècles que j’ai plus pris le train régulièrement. Du temps où j’étais navetteuse et où j’étais quasi habituée à subir quotidiennement le train, le métro et le bus pour rejoindre mon petit bureau plein de femmes patrons hystériques et paranos. Dieu merci, c’est du passé.
La gare. Le guichet. « Un ticket siouplait M’sieur. Tiens le train qui devait partir y’a dix minutes est encore annoncé, serait-il en gare, M’sieur ? » Le guichetier, aussi séduisant qu’un vieux morceau de camembert poilu, émet quelques borborygmes aussi joyeux que le sermon du curé à la messe du dimanche « chais pas, chuis pas sur le quai ». Merci de votre amabilité, la Esse-haine-c-baie* reste fidèle à sa réputation.
Je traîne ma carcasse jusqu’au quai. Une foule en délire se presse déjà en attente du train libérateur d’une journée de turbin. A son arrivée, je reste bien loin du bord du quai, histoire que le psychopathe des quais ne tente pas de me pousser sur les voies aux fins de prendre son pied (parano moi ?). La foule en délire se presse, se compresse, se stresse. C’est à qui montera en premier pour glaner la place la plus prisée. Tels des fauves prêts à se jeter sur leur proie au troisième top, ils guettent l’ouverture des portes. Prêts ? Partez… Me voilà prise en sandwich entre un ado boutonneux irrespectueux et une mémé à canne qui considère que son engin lui donne un droit de préférence. Pas question, mémé ne passera qu’au prix d’un sourire, qu’elle se refuse à m’offrir. Pas de sourire, pas de laissez-passer.
Après moult difficultés, me voilà assise en face d’une jeune femme dégingandée dont les jambes allongées semblent paralysées par l’ennui. Il me faut lui assener des petits coups de botte pour qu’elle daigne replier ses guiboles sous son siège. Déjà ce matin, dans le bus, un lecteur de journal avait étendu l’objet du délit au travers des deux sièges, m’obligeant à me ratatiner sur mon petit coin de fauteuil pour ne pas le déranger. Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter ça ?
J’ai chaud. Impossible d’enlever veste et écharpe Strelli, pas de place pour me mouvoir. Les sièges sont, semble-t-il, réservés à des personnes de corpulence modeste. A l’avis « il est interdit d’accéder aux quais sans titre de transport valable », je préconise un ajout non négligeable : « les personnes dont la taille excède le 42 devront rester debout dans le couloir ».
Je croyais naïvement que les navetteurs se rendaient tous à la capitale, le matin, pour en repartir, le soir. Je croyais naïvement que prendre un train à l’heure de pointe en direction de la même capitale serait un voyage d’agrément. Que nenni. Faut croire que les navetteurs vont dans toutes les directions, tous les jours, au prix d’une fatigue intense. Qu’ont-ils tous à venir bosser chez moi pour ensuite retourner à Bruxelles alors que plein de gens bien de chez moi se traînent à Bruxelles chaque matin ? Quelle logique dans tout ça ? Comme les échanges linguistiques, comme les échanges de lieux de vacances, je préconise une réorganisation du travail via des échanges de jobs. Que les bruxellois se voient proposer un poste à Bruxelles, les liégeois à Liège, les namurois à Namur. Utopie ? On vit d’espoir…
Tiens vlà le poinçonneur des lilas avec son béret. Je retiens ma respiration. Bizarre comme j’ai toujours l’impression qu’il va réaliser que mon ticket n’a pas la bonne date, pas la bonne direction, pas la bonne couleur, pas la bonne taille. Je vais avoir droit à une remarque cinglante. Tous les voyageurs me lanceront des regards lourds de reproche et je deviendrai petite, toute petite, et rouge, toute rouge.
Mon ticket a la bonne date, la bonne direction, la bonne couleur et la bonne taille (je respire enfin), merci M’sieur le poinçonneur.
Je dois faire pipi. C’est malin. Comme s’il m’était possible d’abandonner mon sac, mon écharpe, mon manteau, bref tout mon brol, pour aller m’enfermer dans cette minuscule cabine puante jamais lavée sans papier réservée aux tailles 38. Retiens-toi Anaïs, t’as que ça à faire, te retenir, concentre-toi, n’y pense plus. Je n’y pense plus je n’y pense plus je n’y pense plus.
Achtung, achtung, wij komen aan te Brussel, premier arrêt, Bruxelles Quartier Léopold (ah non ma bonne Dame, ça c’était de votre temps, maintenant c’est Bruxelles Luxembourg). La voix nasillarde me fait bondir. Où suis-je, où vais-je ? J’y suis j’y vais. Je m’extrais du convoi de bovins humains et je découvre la nouvelle gare. Une gare restera toujours une gare. On a beau y faire tous les travaux du monde, une gare est sinistre, sombre, triste, froide et percluse de courants d’air. Sont-ce les âmes errantes de vieux cheminots morts incapables de passer dans l’autre monde qui provoquent cette sensation de malaise permanent ?
Je m’enfuis de ce lieu de perdition et monte aussi vite que je peux à la surface. De l’air, enfin.
Il est là, il m’attend. Je le rejoins.

*SNCF belge