Je suis une vessie sur pattes. Ma pudeur et ma réserve ont fait que je n’en ai jamais parlé, mais dans mon organisme, un litre de liquide se transforme par je ne sais quel miracle diabolique (oui, le diable réalise également des miracles, j’en suis convaincue, mais des pas bons pas gentils pas joyeux) en cinq litres de pipi ! Chaque verre englouti engendre neuf passages au petit coin.
Alors, les petits coins, je connais. Ceux de tous les particuliers chez qui je reste plus de trois minutes cinq centièmes, ceux de tous les cafés, bar et restos de ma région, et les quelques rares (si rares que ça en devient angoissant) WC publics.
Un jour, dans un café très branché, j’ai testé les WC transparents qui s’opacifient d’un simple tour de clé. Connais-tu cette technique incroyable ? Moi je connaissais déjà fort bien, pour en avoir apprécié les effets dans une salle de réunion du bureau : un simple interrupteur transforme les vitrages transparents en vitrages opaques. C’est miraculeux. Sidérant. Pratique. Et Magique. Clic, transparent. Clic, opaque. Clic, transparent. Clic, opaque. (On peut s’amuser avec ça des heures durant). Aaaaah le progrès. Alors quand mes cop’ m’ont dit, dans ce café très branché, « va voir Anaïs, les WC sont identiques à la salle de réunion dont tu nous parles toujours, c’est chouette », j’ai foncé découvrir la chose. Y’a un monde fou dans ces toilettes mixtes (plus on est de fous plus on rit), à croire qu’ils ont tous la même envie…
In fact, tout est entièrement vitré. Sensas. Et dès qu’on ferme la porte, pouf, opaque.
Je m’installe peinardement sur le trône et je profite du spectacle, j’admire l’invention. Le summum de la génialattitude, c’est qu’à l’intérieur, on peut voir sans être vu. Opaque de l’extérieur, transparent de l’intérieur. Vous suivez ? Un peu comme dans les commissariats criblés de vitres sans tain.
Je prends mon temps. J’observe. Ce petit côté voyeur me plait. Et cette petite tendance exhibitionniste sans réellement l’être, accentuée par cette impression d’être vue, avec toutes ces vitres qui m’entourent… C’est sidérant… On dirait vraiment qu’ils me regardent. Tous. Vraiment bien fait, mais finalement je me sens un chouia mal à l’aise… Tous ces regards que je crois posés sur moi. Comme d’hab, je me fais un film, un scénario catastrophe.
Je sors de ma cachette, je fais deux pas, ils continuent à tous me regarder, certains avec un sourire en coin, d’autre carrément hilares. Voyant mon air interloqué, un inconnu s’approche de moi et me lance d’un air moqueur : « Mademoiselle, la prochaine fois que vous viendrez ici, n’oubliez pas de fermer le loquet… pour rendre la porte opaque. C’est pas que je n’ai pas apprécié vos jolies gambettes, je dis ça je dis rien… ». Glups. Intense moment de solitude.
Ne me demande pas l’adresse de cet endroit, même sous la torture, même en échange de mon poids en lasagnes Strelli ou en écharpes Farniente, c’est non. Jamais je n’en reparlerai, jamais je n’y retournerai. Est-ce clair ?