Utiliser le théâtre comme outil d’éducation populaire, le pari de la troupe du Noumec au Sénégal

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À Ziguinchor, au Sénégal, des jeunes s'attellent à faire exister le théâtre dans les quartiers défavorisés et à s'en servir comme outil d'éducation populaire.

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madmoiZelle au SénégalEsther est partie à la rencontre des sénégalaises durant trois semaines. Elle y a réalisé interviews, portraits, reportages, qui s’égrainent au fil des jours sur madmoiZelle.

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30°C à Ziguinchor, au sud du Sénégal. Dans la cour de « la maison des enfants », une dizaine de personnes.
Le bâtiment abrite en réalité la troupe de théâtre le Noumec : Nouveau mécanisme culturel communautaire.

Les comédien·nes ont attendu que la chaleur de l’après-midi redescende un peu pour démarrer la répétition, mais le soleil de plomb continue de taper.

La troupe s’apprête à démarrer l’échauffement. Dans deux semaines aura lieu le « marathon théâtre forum », un festival de théâtre engagé organisé par la compagnie : il faut rôder la pièce qui sera présentée.

L’éducation populaire via le théâtre forum

« Le théâtre forum, c’est une représentation dans laquelle on présente une situation pour qu’elle amène un débat de société. On ne donne pas la solution, c’est au public d’en discuter », m’explique Faks.

Faks gère en grande partie les activités de la troupe, parallèlement à ses études aux Beaux Arts, son BTS cinéma, et quantité d’autres activités – à se demander si cette personne est humaine.

L’éducation populaire est au cœur de sa démarche ; il veut utiliser la scène pour éduquer, pour réveiller et surtout pour que chacun et chacune puisse bénéficier de ce média, même ceux qui n’ont pas les moyens de base pour aller au théâtre.

Pour cette raison, il insiste pour que les représentations soient gratuites autant que possible, quitte à acheter 100 billets de sa propre représentation pour les gens de « [sa] communauté », quand les lieux de représentation refusent de les offrir.

Se former à la conférence gesticulée pour être acteurs et actrices du changement

C’est dans cette démarche aussi que la troupe organise, chaque année, une formation pour s’initier à de nouvelles formes de théâtre.

Cette année avec Papis, un autre jeune participant à la gestion de la troupe, ils ont décidé de se former et de faire former les gens à la conférence gesticulée.

C’est une forme de théâtre que je définirais comme mêlant le côté sérieux et théorique d’une conférence, à l’aspect ludique qu’offre le théâtre (ou le seul-en-scène). Le tout est basé sur l’expérience et le vécu du « conférencier-gesticulant ».

La formation organisée par le Noumec Théâtre est ouverte à toutes et tous : parmi les participants, on trouve des comédien·nes, des universitaires, des étudiant·es venu·es aussi bien de la région que de Dakar ou de Kaolac.

« C’est aussi pour rappeler que le théâtre n’est pas l’apanage des comédiens, tout le monde peut en faire », assure Faks.

Former à la conférence gesticulée, tout un métier

Papis et lui sont donc parvenus à convaincre Tonio et Brenda de venir délivrer une formation à la conférence gesticulée gratuitement, pendant deux semaines, à Ziguinchor.

Habituellement, c’est un travail qu’ils font en France : Tonio travaille au sein de son organisme Sans Transition et Brenda agit au sein de diverses structures dont le collectif Le contrepied.

« Lorsque je rentre, je dois en donner une nouvelle, avant de prendre une pause car à la longue c’est un travail épuisant émotionnellement », m’explique Brenda.

Les « gesticulant·es » – le nom donné aux personnes prenant part à la formation – vont donc passer deux semaines à bâtir chacun leur conférence gesticulée, pour aller éventuellement donner des représentations dans leurs communautés une fois celles-ci rodées.

Construire sa conférence gesticulée comme un témoignage engagé

Construire une conférence gesticulée, « c’est un processus » affirme Brenda.

« Il y a deux grands moments d’éducation populaire grâce aux conférences gesticulées : le moment où elle est délivrée face à un public, et avant ça, le moment de l’élaboration de la conférence elle-même.

C’est en groupe, et chacun contribue au travail des autres, ça débat, ça échange, in fine, ça éduque. »

Les sujets partent des expériences personnelles des gesticulant·es. Ces conférences sont un moyen de donner une forme à leur témoignage, à un sujet de société qui les touche directement et qu’ils veulent soulever, partager.

N’importe quel sujet peut faire l’objet d’une conférence gesticulée

C’est comme ça qu’on retrouve Faks, qui veut aborder la pression à l’émigration vers l’Europe.

« Ici, dès que tu connais des toubabs, que tu es l’aîné, on veut que tu partes en Europe pour que tu puisses renvoyer de l’argent à la famille. Mais moi j’ai pas envie ! »

Il y a aussi Bilal, étudiant en cinéma qui veut susciter un renouveau dans le cinéma africain, que celui-ci soit plus représentatif de la réalité du continent.

Kevin, qui souhaite parler de la course au développement. Mahmoud qui cherche encore son sujet. Ou encore Binta qui veut aborder la place des femmes dans la société, et en particulier celle des comédiennes.

Des histoires personnelles parfois difficiles qui servent de moteur

Binta a été mariée à un époux polygame qui avait déjà une autre femme. Elle s’est retrouvée divorcée sans qu’on lui explique pourquoi et se démène depuis pour donner la meilleure éducation possible à ses deux enfants, avec qui elle partage une complicité à toute épreuve.

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Binta, dans la chaleur de Ziguinchor au cours des deux semaines de formation.

Elle regrette que son premier époux l’ait empêchée de poursuivre une formation théâtrale à Dakar, mais loin de se laisser abattre, elle connaît sa valeur en tant que comédienne et en tant que personne.

« Dans nos communautés, quand on parle d’une comédienne, les gens s’imaginent une prostituée.

Pour eux, les comédiennes veulent juste séduire et coucher : je veux montrer que c’est faux. »

C’est ça, l’histoire que sa silhouette frêle et élancée porte devant les autres gesticulant·es. Et si son sujet demande à être affiné, son histoire personnelle regorge de matière en termes de vexations et d’épreuves qu’elle a subi du fait de son genre – même si elle ne veut pas tout raconter.

Partager son histoire devant un public, un pas à franchir… ou pas

Tout le monde n’est pas encore certain·e de partager le fruit de ce travail avec un public. Certains sujets sont délicats, houleux, donnent lieu à des débats au sein même des membres de la formation…

« Ça peut remuer ce processus, confirme Brenda. La plupart des gesticulant·es ne savent pas ce qu’il adviendra de ce travail une fois la formation terminée, c’est toujours comme ça. »

Même s’il ne s’agit que d’une représentation, ça sera déjà un témoignage partagé. Et même s’il n’y a pas de représentation, il reste bénéfique.

« Depuis que j’ai raconté cette histoire, alors que je fais difficilement confiance, je me sens beaucoup plus légère » m’explique Binta, qui, elle, sait déjà qu’elle veut jouer sa conférence plusieurs fois.

Dans la formation, elle n’est pas la seule à affirmer s’être débarrassée du poids qui pesait sur ses épaules. Et quoi qu’il advienne, c’est déjà beaucoup !

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Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

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