Noël et ses négociations familiales

Noël c'est l'amour, le partage, mais aussi les compromis : dans un couple, on va chez quelle famille ? Et on est vraiment obligé-e-s d'offrir un cadeau au beau-frère homophobe pour faire bonne figure ? Et si on veut inviter des ami-e-s, on peut ?

Noël et ses négociations familiales

Au début du mois, j’ai vécu un petit drame. Tu vas me dire, on s’en tamponne hein – mais attends, c’est pour introduire : au début du mois, donc, au beau milieu d’une conversation, ma mère m’a demandé comment allait se passer Noël pour moi. Je suis restée un peu comme deux ronds de flan (ce n’est pas comme si j’avais vraiment le choix)(QUI a le choix ?) et j’ai dû répondre que j’arriverai tel jour à telle heure et que mon cher-et-tendre ira dans sa famille et POUF ce sera bien la fête.

C’était sans compter le côté commandante de ma reum adorée, qui a dégainé d’un ton accusateur : tu veux faire de la peine à Poupougne ? Elle soupçonnait en effet Poupougne, mon cher-et-tendre, d’avoir beaucoup de peine à l’idée de se séparer de mon auguste personne pour les fêtes de Noël (j’ai vérifié : Poupougne se fiche de cette séparation comme de son premier Shockobon). Branle-bas-de-combat familial : mais qui va aller où et quand ? Comment satisfaire l’ensemble des membres de ma petite mafia ?

Visiblement, pour certain-e-s d’entre nous, les fêtes de Noël sont pleines d’enjeux et de symboliques… Et si Noël, c’était du serious business ? Quels enjeux se réveillent avec la venue du Père Noël ?

Des enjeux familiaux

Selon François de Singly, Noël est devenu le symbole de la famille, d’une famille que nous définissons nous-mêmes, incluant des personnes avec lesquelles nous n’avons pas forcément de liens de parenté. La sociologue Evelyne Favart rejoint cette idée : les fêtes de fin d’année s’articuleraient principalement autour du rassemblement familial.

Aujourd’hui, l’idée de « famille » serait valorisée pour la plupart d’entre nous – on ne parle pas ici de famille au sens traditionnel du terme, mais plutôt de proches choisis pour constituer un entourage familial. Il y a là une dimension élective : il y a ceux que l’on intègre, et ceux que l’on n’intègre pas. Il y a ceux qui ne font pas partie de notre « famille », mais que l’on intègre tout de même, et ceux avec qui l’on partage des liens de parenté, mais que l’on ne souhaite pas avoir à nos côtés.

Lors des festivités de Noël, nous célébrons l’intimité familiale et nous mettons en scène la famille (De Singly, 1993) et les liens familiaux. Nous voudrions « être avec »… et « être bien avec ».

Petites négociations familiales : qui vient chez qui et quand ?

Le nerf de la guerre tient bien dans cette question : quelle famille rassemble-t-on ? Comment fait-on pour choisir notre lieu de fête ? Malgré le sacro-saint esprit de Noël, la sélection familiale est quasi-inévitable.

Ainsi, par exemple, pour reprendre les termes d’Evelyne Favart, les « équipes conjugales » passent souvent par d’importantes négociations – les couples peuvent choisir de se séparer et d’aller chacun dans sa propre famille, ou de « dédoubler » la fête (le 24 chez les uns et le 25 chez les autres), ou encore de réunir les deux familles… Parfois, une famille peut l’emporter sur l’autre.

Les membres d’une même famille doivent également composer avec les présences et absences de leurs proches – votre tante Myrtille pourra choisir de ne pas venir parce qu’elle ne peut pas blairer votre cousin Machin, ou s’extraire du rituel familial avec une excuse béton (« je me barre à Caracas, faites pas ch*er ») parce qu’elle n’apprécie pas les festivités.

Les recompositions familiales auront également des répercussions sur l’organisation de la fête : en cas de divorce, comment gérer les venues d’ex et de nouveaux conjoints ?

Peu importent les solutions trouvées, la fête de Noël permet en tout cas de voir qui est « intégré » à la famille et qui en est écarté.

Parfois, la question de l’organisation ne se pose pas, « c’est comme ça depuis toujours », et puis, lorsqu’un membre de la famille disparaît, tout est remis en question et les cartes sont redistribuées. On choisit de maintenir les traditions, on en change, les antagonismes se révèlent…  Tout est rejoué. Pour Evelyne Favart, Noël accorde aux aînés et aux enfants une place essentielle : on maintient les traditions pour honorer les anciens et les transmettre aux enfants.

Avec Noël vient aussi l’esprit d’une « trêve », d’un moment où l’on doit laisser de côté les conflits familiaux, un moment où l’on abandonne les discussions qui pourraient créer de la discorde. Nous sommes tenus d’avoir le sourire, d’adopter une attitude positive…

Si on arrive en faisant la gueule parce que le chat a pissé sur notre robe et que notre mec nous a cassé les pieds (pas toi, Poupougne), il est fort probable qu’on nous demande de nous reprendre fissa. Mais les non-dits peuvent planer malgré tout et, alcool aidant, personne n’est à l’abri d’une bonne vieille engueulade des familles (« AH MAIS si ça te fait plaisir de voter pour un parti de nazis, VAS-Y »).

Les cadeaux

Entre deux engueulades et trois coupettes de champagne débarque l’autre problématique de Noël : les cadeaux.

Pour Evelyne Favart, les présents permettent aux membres de la famille de confirmer l’attention et l’affection qu’ils se portent – les cadeaux « exposent » les liens qui les unissent. Et, puisqu’on se les échange devant la famille, il s’agit bien là d’une nouvelle mise en scène : en choisissant d’offrir pour Noël tel ou tel cadeau à mon frangin, je tiens un discours à mon frangin, mais aussi aux spectateurs présents.

Par conséquent, choisir le « bon » cadeau est complexe et, pour De Singly, obéit à deux règles : nous devons faire des cadeaux qui font plaisir (ou essayer de faire des cadeaux qui font plaisir) à ceux qui les reçoivent et qui correspondent aux statuts, aux places dans les familles. Par exemple, les parents pourront avoir à cœur d’offrir des cadeaux équivalents à leurs enfants, pour ne pas afficher de références.

En fin de compte, Noël est aussi une fête pleine de risques : choisir un cadeau, choisir un-e invité-e, et même choisir ce que l’on mange… tout cela ne va pas forcément de soi et révèle bien des choses sur nous, sur nos familles, sur nos liens.

Aujourd’hui, pour François de Singly, nous avons laissé de côté les traditions religieuses — dans une émission pour France Inter, le sociologue explique que l’on a inclus dans un vieux truc (Noël) de nouvelles valeurs (le rassemblement élargi de proches et d’êtres aimés). Bien sûr, Noël ne veut pas dire les mêmes choses partout et est marqué par les situations socio-économiques, les particularités des histoires de chacun-e, les sociétés, les régions…

Pour aller plus loin :

  • L’article d’Evelyne Favart
  • Et si Noël n’avait pas lieu, une émission France Inter avec François de Singly
  • Un numéro du Journal des Psychologues dédié à Noël
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Melody Nelson
    Melody Nelson, Le 29 décembre 2013 à 14h21

    Pour le réveillon du 24, avec mon copain on fait un an sur deux. Sauf que lorsque c'est mon tour, ses parents avancent leur réveillon au 23 pour ne pas louper un Noël avec leur fils, alors que lorsque c'est l'année où on doit aller chez eux, ma famille ne peut pas déplacer au 23 (on est nombreux pour ce réveillon).  Du coup j'avoue que je suis presque un peu jalouse et je me dis que ce serait sympa de la part de sa famille de déplacer au 23 tous les ans pour qu'on ne rate rien du tout, parce que là on rate un super réveillon un an sur deux avec ma famille et on ne rate rien avec la sienne (le réveillon pour eux, c'est sa famille 'proche' : parents, frères et soeurs). Mais je suis sûrement un peu trop exigeante et quelque part je comprends qu'ils veuillent garder la "magie" du 24.

    Mais bon, ça ce n'est pas très grave. Ce qui a posé souci cette année, c'est plutôt au sein de ma famille, où ça a été trèèèès compliqué de s'organiser ; en fait, ça aurait pu être très simple, mais un de mes proches a provoqué moults complications et les conflits, donc ça a été très tendu au niveau de l'organisation, et ça me pose question, je sens que ça va être de plus en plus compliqué tous les ans...
    Cet article me parle vraiment car je réalise à quel point en effet les enjeux familiaux sont essentiels, surtout pour certaines personnes, et ce qui pourrait être un moment simple passé ensemble à rigoler et profiter peut devenir source de conflits et histoires assez démesurées. :goth:  

    (ne pas citer SVP)

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