La musique « classique » et les jeunes : sus aux clichés

Amatrice de musique classique, Alfrédette s'étonne de tous les clichés qui entourent le rapport qu'ont les jeunes à cette forme d'art.

La musique « classique » et les jeunes : sus aux clichés

Il y a quelques jours, alors que je tentais de tuer l’ennui d’un interminable Toulouse-Paris, je suis tombée sur cet article de Streetpress dévoilant le dispositif anti-jeunes lancé par Transilien. Un post sur le blog de la ligne J du Transilien  y est dévoilée, prônant la diffusion de « musique classique » pour faire fuir « Ces groupes de personnes (qui) utilisent les gares comme des lieux de squatte et les comportements qui vont avec (fumer, cracher, crier, chahuter et écouter de la musique, etc..) affectent l’ordre publique et instaure(nt)un sentiment d’insécurité ».

Frappée par le nombre de clichés associés ici aux relations entre les jeunes et la musique « classique », j’ai décidé de creuser cette épineuse question en interrogeant cinq jeunes gens engagés dans le monde de ce que l’on nomme parfois la « grande musique » et en les confrontant aux clichés les plus répandus.

Cliché n°1 : les jeunes n’aiment pas la musique classique

FAUX

J’ai toujours détesté entendre ces mots : « les jeunes ». Sous ces termes s’agglutinent tous les lieux communs et les clichés de ce vaste monde, et l’idée que tous les natifs des années 80-90 partagent des goûts et des valeurs strictement identiques me hérisse le pelage.

Par ailleurs, le terme « musique classique » est largement galvaudé, puisque la période classique commence en 1750 pour s’achever à l’aube du XIXème, s’inscrivant entre la période baroque et la période romantique – pour schématiser, Mozart et Haydn sont les deux grands représentants de cette période.

Lorsque j’interroge Anne, ancienne élève du conservatoire d’Angers, sur la véracité de ce cliché, sa réponse est sans équivoque :

« Quand j’avais quatorze ans et que je me morfondais entre les quatre murs de ma chambre d’ado, la Quatrième Ballade de Chopin par Samson François, tournant en boucle dans mon Walkman, me faisait oublier les dures réalités de l’existence. Plus tard, je me suis prise de passion pour les opéras d’Offenbach, les concerti de Vivaldi, les pièces pour musique de chambre pour Ravel. Étais-je un cas isolé ? Non. J’ai bien conscience du fait que TOUS les jeunes n’aiment pas le classique, mais faire de cette affirmation une généralité est un non-sens. »

Cliché n°2 : la musique classique, c’est un truc de vieux

Force est de constater qu’il existe un cloisonnement social plus ou moins inconscient des genres musicaux : les collégiens écouteraient des ados miaulants et boutonneux, les lycéens rebelles du rock, les étudiants en médecine des cris de chatons qu’on égorge, les bobos du Philippe Delerm, les vieux du Luis Mariano, les Pieds-Noirs du Enrico Macias, les sourds du Justin Bieber, et ainsi de suite.

Pour Marie, violoncelliste, ces clivages n’ont pas de sens :

« Je trouve dangereux d’assimiler une frange entière de la population à un genre musical défini. Cela n’a pas de sens, et c’est, généralement, totalement faux : je me donne corps et âme à la musique « classique » depuis ma plus tendre enfance, alors que mon octogénaire de grand-mère nous contraint à écouter les sirupeuses ballades de Dean Martin tout l’été et ne se reconnaît pas du tout dans la « grande musique ». Par ailleurs, rares sont mes amis qui n’écoutent jamais de classique. »

Cliché n°3 : la musique classique, c’est pour les bourges

NON.

À moins de jouer de la flûte à bec (et encore – le prix d’un bon instrument a de quoi donner des sueurs froides), les instruments de musique sont particulièrement onéreux. Il y a dix ans, lorsque je décidai de me lancer dans la grande aventure de la flûte traversière, mes parents durent débourser 700 euros pour un instrument d’études.

Des années plus tard, alors que je préparais mon diplôme et qu’une flûte professionnelle fut alors requise, ils durent multiplier cette somme par dix et prendre un crédit pour m’offrir un instrument que je garderai toute ma vie. Ainsi, la pratique de la musique « classique » est-elle réservée à une classe sociale aisée ? Pour Marc, altiste, la réponse est non :

« La musique « classique » est très souvent associée à une classe sociale « dominante », surtout dans le cas de certains instruments tels que le violon ou le piano. Pour autant, ce cliché n’a rien de véridique : selon les instruments, l’investissement pour un premier instrument s’élève en moyenne à 500 euros, et lesdits instruments durent de longues années. Ensuite, la majorité des conservatoires proposent des tarifs dégressifs suivant le niveau des revenus des familles, ce qui permet aux moins aisés de s’inscrire pour une somme modique.

La plupart de mes amis, au conservatoire, proviennent de classes sociales extrêmement diversifiées – dire que « la musique classique c’est pour les bourges » est donc tout aussi absurde que dire « le foot, c’est pour les beaufs ». »

Cliché n°4 : la musique classique, c’est chiant

Souvent, on associe la musique dite « classique » à la vieillesse, à la bourgeoisie et à la poussière ; or, rien ne saurait être plus faux, comme nous l’explique Pauline, clarinettiste :

« Je conçois tout à fait que la musique « classique » puisse être perçue comme un art hermétique. Mais est-elle pour autant un « art chiant » ? Je ne le crois pas. La musique « classique » est, par exemple, le vecteur de beaucoup de messages politiques : je pense notamment à ce concert qui, le temps d’une symphonie de Brahms, a réuni les deux Corées. »

Nulle autre vidéo ne pourrait mieux illustrer ce propos que cette représentation de Va Pensiero par Ricardo Muti au Teatro dell’Opera di Roma, en 2011 : pour protester contre les coupes budgétaires menaçant le portefeuille du ministère de la culture italien – et plus généralement contre les affres du gouvernement de Berlusconi – l’illustre chef d’orchestre a pris la parole pour dénoncer ces états de fait avant d’encourager le public entier à reprendre l’air célèbre déplorant une patrie « belle et perdue » (à partir de la septième minute).

Cliché n°5 : les jeunes n’aiment pas l’art

Selon l’image d’Épinal, « les jeunes » seraient d’ignorants bovins dont la culture s’arrêterait à l’orée de la période post-Britney – cliché que tient à démonter Thomas, étudiant au Conservatoire de Montpellier :

« Il m’amuse beaucoup d’entendre ça et là que les jeunes n’aiment pas l’Art, alors que les concerts organisés par le conservatoire, par exemple, attirent un très fort public étudiant. Ce constat ne s’arrête pas à la musique : il n’y a pas un Art qui soit déserté par la jeunesse. Affirmer le contraire est, à mon sens, stupide. »

Il suffit en effet de flâner dans un musée, d’aller dans le poulailler d’un opéra ou de se rendre dans n’importe quelle librairie pour constater que ces lieux ne sont pas fréquentés que par des baby-boomers grisonnants, mais qu’ils sont « squattés » par des individus n’ayant jamais connu le Mur de Berlin.

Loin des clichés qui peuvent l’entourer, la musique classique est universelle : prisée des jeunes comme des moins jeunes, elle transcende les classes sociales et s’affirme souvent comme un vecteur de paix entre les nations.

Et toi, quel est ton rapport à la musique classique ? À quoi associes-tu cette dernière ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Romilly
    Romilly, Le 12 juin 2014 à 18h12

    Je suis accro à Mozart, Mahler, Beethoven, Verdi, etc depuis que j'ai 7 -8 ans et ça m'a fait commencer à chanter (du lyrique). Maintenant, à 22 ans, je suis engagée comme semi-pro dans l'opéra de ma ville, je suis toujours des cours de chant et je rêve d'entrer au conservatoire supérieur en Allemagne...
    En faisant mes études j'ai convaincu des amis ("jeunes") de venir à l'opéra avec moi, réveillant des goûts "latents"... Et dans tous ceux que je fréquente (ok, surtout en Allemagne), le classique a pas mal de succès pour les sorties par exemple. On peut avoir du Rihanna et du Chopin sur son ipod sans problème...

    J'ai fait mon mémoire de licence sur les techniques des opéras pour attirer des publics plus "jeunes", et ces clichés dont l'article parlent ne sont valables... qu'en France. La Suisse et l'Allemagne ont tout à fait d'autres clichés.

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