Camarade ! Pourquoi dit-on merde à la société ?

Comment comprendre les mouvements sociaux ? Pourquoi les foules décident-elles de se soulever ? Pourquoi certains plutôt que d'autres ? Tu l'as compris : quel est le déclic qui nous fait crier un bon gros "merde" collectif ?

Camarade ! Pourquoi dit-on merde à la société ?

Sans prétendre apporter de réponse exhaustive aux événements actuels tunisiens ou égyptiens, essayons ensemble d’aborder quelques éléments de réflexion.

Nous vivons dans un monde de crises, quelles qu’elles soient (et je veux dire : au-delà de nos disputes gossip girl et autres triangles amoureux), certainement dues à un problème majeur très actuel : l‘exclusion sociale (que l’on pourrait définir, pour Dubet & Lapeyronnie, comme une fracture entre ceux qui sont intégrés – classe moyenne et une partie de la classe ouvrière – et ceux qui sont exclus).

Quel rôle jouent nos croyances, attitudes, opinions et vues politiques sur le devenir de nos collectivités ?

Vous me direz : qué les croyances ? Les crises, c’est la faute à l’économie, au mal logement, la faute aux banques ! Mais voilà, les périodes de crise ne peuvent se résumer à une seule cause, et nos regards doivent être transversaux.

[leftquote]La volonté d’influencer le cours des évènements socio-politiques, dans un environnement plutôt hostile à ce changement[/leftquote] Alors on va commencer comme ça : qu’est-ce qui caractérise un mouvement social ? Selon Dorna et Sabucedo, il s’agirait d’une volonté d’influencer le cours des évènements socio-politiques, dans un environnement plutôt hostile à ce changement. Ce qui signifierait qu’en face du mouvement social, on trouverait une force supérieure (gouvernement, institution, organisation…). Cette inégalité de rapport entre les deux parties accentuerait l’importance d’user de moyens suffisants pour se faire entendre.

Cette théorie-là, « la mobilisation des ressources », nous vient de Jenkins (1983) et se décline en cinq points :

  • les conduites politiques sont des réponses rationnelles (i.e. adaptées aux coûts et aux bénéfices de l’action – c’est-à-dire que nous pesons bien le pour, le contre et le bénéf’ potentiel avant d’aller coller le dawa quelque part)
  • les objectifs des mouvements sociaux sont déterminés par les conflits de pouvoir,
  • la mise en marche de l’action politique nécessite la prise en compte des ressources de l’organisation et de l’opportunité politique du moment (les pieds sur terre, quoi),
  • les organisations « formelles » (structurées) ont plus de chances de mobiliser les moyens nécessaires,
  • les facteurs stratégiques et politiques déterminent le succès ou l’échec de l’action.

Bon. Cette théorie souligne effectivement des facteurs déterminants (moyens, capacité d’organisation, alliances et climats politiques), mais sont-ils suffisants pour engranger un mouvement social ?

Parce que je veux dire (enfin, c’est surtout A. Dorna, J.M Sabucedo et la théorie de la privation relative qui veulent dire) : pour avoir le sentiment d’injustice qui nous soulèvera, ne faudrait-il pas d’abord que les individus comparent leur situation et celle d’autrui ? Et ces comparaisons ne sont-elles pas subjectives ? Les auteurs nous expliquent ainsi qu’une personne démunie peut être satisfaite de son sort, puisqu’elle se compare à d’autres dans la même situation et n’espère pas plus, alors qu’une autre, plus aisée, peut ressentir une insatisfaction en se comparant à d’autres dans des situations encore meilleures que la sienne.

Donc, l’injustice n’est pas suffisante pour faire naître une mobilisation, une action politique, et il faudrait aussi une conscience de la situation et un discours social.

mouvements sociaux

>>> Justine vous en dit encore plus, page suivante !

Une notion transversale serait à ajouter et concernerait notre façon propre d’interpréter la réalité, notre perception.

[rightquote]Les mouvements sociaux ne sont pas juste des actions, mais également des ré-interprétations de notre réalité[/rightquote]Si l’on reprend (reprenons donc), pour qu’un mouvement prenne forme, il faudrait qu’il donne un cadre interprétatif de la réalité, ce qui permettra d’attirer des sympathisants. Autrement dit : les mouvements sociaux ne sont pas juste des actions, mais également des ré-interprétations de notre réalité, dont la finalité essentielle est bien la mobilisation collective (attirer le chaland, quoi).

Et là, nos joyeux psychologues sociaux identifient trois cadres :

Le cadre de l’identité

C’est-à-dire que pour qu’il y ait rassemblement, sympathisant et stand de merguez, il faut au préalable qu’une identité collective se forme et permette de se présenter comme un groupe unifié. Cette identité a trois fonctions : créer des limites entre une catégorie de personnes et le reste du monde (façon Scott Pilgrim vs. The world), développer une conscience autour d’un critère et valoriser les différences du groupe dans l’espace politique quotidien.

Les actions collectives ne sont dès lors plus seulement des actes, mais produiront en plus des « valeurs » intériorisées par les participants. Sans sentiment d’appartenance à un groupe, point de salut !

Exemple : imagine quelque chose comme un mouvement étudiant. Pour amorcer la mobilisation, la crew (plus connue sous le blase « comité de mobilisation ») va travailler à créer cette identité collective : création d’une appartenance « étudiante », sensibilisation sur la cause éventuelle de mobilisation (informer sur le CPE, au hasard) et valoriser les différences du groupe (insister sur la conscience politique des jeunes). Les étudiants rejoignant le mouvement auront alors intériorisé les valeurs, symboles et significations véhiculées par les « leaders » du mouvement.

Le cadre de l’injustice

Évidemment, te sentir proche de trois pignoufs ne va pas suffire à t’inciter à la révolution (ce n’est pas parce que je me sens plus proche des autres gauchers que j’ai envie de mener une grande révolution gauchère)(quoique ça dépend du sens accordé au mot gaucher).

Partons donc du postulat que les injustices n’existent que lorsqu’on les perçoit et qu’on les interprète comme telles. Pour susciter l’envie d’une action, il faudrait que les personnes commencent à penser que leur situation est injuste, et non pas seulement due à une quelconque malchance (on passerait donc de « Oh ZUT je suis gay et je n’ai donc pas le droit de me marier » à « Qué, ce ne serait pas un peu scandaleux que je n’en ai pas le droit, d’ailleurs ? »).

Ce cadre de l’injustice serait caractérisé par deux facteurs : le facteur cognitif, aka la comparaison avec autrui (et quand malheur, je n’ai personne sous la main avec qui jouer à « qui a la plus grosse », je m’en prends à moi-même et compare ma situation actuelle à mon passé, mes réussites antérieures), et le facteur émotif (la non-satisfaction de mes attentes va créer un sentiment de frustration, de « privation relative »… Et quel meilleur moteur d’action que le sentiment de colère ?)

Somme toute, disons que le cadre de l’injustice ne concerne pas seulement un ensemble de constats objectifs, mais qu’il a largement à voir encore avec l’analyse que nous ferons de ces constats.

Cette analyse-là sera un instrument crucial pour les organisations de mouvements sociaux, et l’enjeu sera pour elles de créer des ponts entre leurs analyses et celles d’alliés potentiels.

Faisons le point ensemble : pour développer une action collective, il faudrait regrouper ces personnes qui 1/ ont la même identité groupale et 2/ partagent un même sentiment d’offense.

Tu penses bien que si c’était suffisant, ce serait trop simple, et les auteurs (Dorna et Sabucedo, toujours) ajoute un dernier élément à prendre en compte.

Le cadre de l’efficacité et des coûts

Oui, parce qu’il faut également croire en l’efficacité de l’action pour l’engager. Et cette croyance serait à provoquer par les organisations de l’action collective. Figure-toi qu’il y a des tas de choses qui peuvent nous hérisser le poil, nous révolter, pour autant s’engage-t-on dans la contestation systématiquement ? Non.

Nous réalisons l’opération suivante : est-ce que les coûts de l’action vont-ils être inférieurs ou supérieurs à mes bénéfices éventuels ? Si je perçois que les bénéfices seraient trop faibles en comparaison des coûts (en temps, énergie, risques etc…), j’aurais tendance à ne pas agir. Certaines études nous montrent que les syndicalistes les plus actifs sont également ceux qui considèrent qu’un changement est possible. Et là, je reprends Dorna & Sabucedo, qui reprennent eux-même Barnes (et collègues) : « Ce n’est pas le manque d’espoir pour un futur meilleur mais la perception de l’efficacité de l’efficacité collective qui distingue les personnes politiquement actives de celles qui ne le sont pas » (et CA, les copaings, c’est ce que j’aurais dû dire à la radio qui m’a interviewée la semaine dernière, à la sortie d’un débat entre PCF et Parti de Gauche)(ça aurait eu l’air plus intelligent que « Bah c’est bien de s’informer, même quand on est jeune, naaan ? »).

Évidemment, plus on agit, plus on est alors engagé dans l’action, plus les actions sont renforcées… Plus on assiste à des issues positives des actions, plus on s’engage également.

En résumant : pour une mobilisation de folaïe, l’action doit nous paraître peu coûteuse et réalisable.

mouvements sociauxQue retenir de toute cette histoire ?

En premier lieu, nous avons des individus. Ces individus sont reliés par une identité commune, ont une ou des revendication(s) liées à leur perception des injustices, qu’ils expriment par des moyens (grèves, occupations, manifestations…), moyens dont le bénéfice leur semble dépasser le coût. Bien sûr, le poids des cadres développés ici n’est pas toujours le même et dépend toujours des contextes.

[leftquote]Quelle est l’importance des médias dans ce processus ?[/leftquote] Le défi, pour ces mouvements sociaux, tiendrait alors en deux points : parvenir à donner une visibilité à leurs discours et remplacer les croyances dominantes.

Et là, tu vois, une question cruciale se pose : quelle est l’importance des médias dans ce processus ?

Centrale, peut-être. On voit par exemple aujourd’hui la cause basque largement ignorée par les médias nationaux, qui plutôt que de véhiculer une information exhaustive se contente de relayer tout ce qui pourra corroborer le stéréotype du basque sanguinaire et fanatique de l’ETA.

Malgré tout, aujourd’hui, un autre acteur a la possibilité de révolutionner les mises en place de mouvements sociaux : Internet, et avec lui les médias sociaux numériques, qui participeront à la création de nouveaux prismes de compréhension et au-delà à une mise en place facilitée des actions.

Pour aller plus loin

> L’ouvrage en question dans cet article : Crises et violences politiques (Alexandre Dorna & José Manuel Sabucedo)

> Un article d’Alain Touraine, Mouvements sociaux : objet particulier ou problème central de l’analyse sociologique ?

> Un article d’Erik Neveu, Médias, mouvements sociaux, espaces publics

> Et hop, un compte-rendu de l’ouvrage de F. Dubet et D. Lapeyronnie, Les quartiers d’exil

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Justine_
    Justine_, Le 6 février 2011 à 19h15

    CIMER mesdmoizelles !

    Sunen;2019643
    Tes articles sont vraiment géniaux!
    Ca me file des complexes quand je repense à mes maigres réponses au partiel de psycho sociale...

    Je doit être la dernière à le savoir mais tu fais quoi dans la vie ? De la psycho je me doute bien mais à quel niveau ?
    Avec le stress + sans supports, mes réponses étaient parfois maigres aussi lors des partiels (et avec un plan "je ne me mouille pas" : 1/ oui.... 2/non.... 3/ conclusion : peut-être ?").
    Dans la vie (huhu :))... J'ai fait un master pro de psycho sociale, dont je suis sortie en 2009, et donc aujourd'hui bien... J'suis une jeune active, quoi !
    You ?

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